Savoir aller à l’essentiel !

Rédigé par l’un de nos élèves, voici le menu du jour, la liste de courses et les recettes de cuisine : trois en un !

Lorsqu’on me demande quelle est ma profession, ma réponse suscite souvent curiosité et enthousiasme.

Je travaille dans une institution qui prend en charge des enfants sourds.

Certains interlocuteurs ont des représentations plus ou moins caricaturales du monde des sourds, mais tous sont intrigués par la langue des signes (LSF). Et je les comprends : cela fait maintenant plus de 20 ans que je travaille dans cette institution, 20 ans que je suis en contact quotidien avec des collègues sourds, 20 ans que je m’exprime en LSF, et je reste enthousiasmé par cette langue gestuelle tantôt basique tantôt complexe, souvent imprévisible.

Un aspect particulier de cette langue est l’accès direct et immédiat au sens. La LSF va à l’essentiel.

Pour faire simple, un geste est porteur de sens grâce à sa représentation iconique : par exemple la maison est représentée par deux mains qui forment le toit. D’un coup d’œil, on en comprend la référence et le sens.

Le lexique est constitué de gestes symboliques (deux pans de toit = la maison), c’est-à-dire une représentation imagée de la réalité. Les signes sont souvent hyper-concrets, représentant la réalité par un aspect spécifique. Efficace.


Revenons à la liste rédigée par Stéphane : il l’a écrite à mon attention, pour me communiquer ce qu’il pensait cuisiner pour le repas du groupe de l’internat, mais également pour savoir quoi acheter à l’épicerie du quartier. L’utilisation du français écrit dans cette situation est fonctionnelle.

On pourrait s’attendre à ce que soit écrit «émincé de bœuf minute» plutôt que «viande», mais cela demande un lexique plus enrichi. En réponse à ma demande (qu’as-tu envie de manger ce soir ?), l’adolescent sourd va droit à l’essentiel.

En langue des signes, souvent nos élèves utilisent des mots génériques en remplacement d’un mot appartenant à la catégorie.

Le manque du mot induit cette stratégie, mais on peut aussi le voir comme une volonté d’aller droit au but, sans se perdre dans les détails, inutiles pour l'émetteur.

Je me rappelle d’une jeune fille qui devait m’expliquer en LSF la réalisation de lasagnes. De manière très claire elle détailla les étapes successives, sans enrobage. Traduit en français cela pourrait donner : «Tu prends le plat, tu mets la sauce tomate, puis la sauce blanche, tu poses dessus les plaques de pâtes, et tu recommences jusqu’en haut.»

La langue des signes possède sa propre grammaire : dans une phrase on plante le décor, les personnages puis le déroulé de l’action.

Vous vous en doutez, cette manière de communiquer induit quelques biais dans la relation entre interlocuteurs, mais cela cest une autre histoire.


Pour découvrir des signes, je vous recommande le dictionnaire Elix

Like what you read? Give christophe.maradan a round of applause.

From a quick cheer to a standing ovation, clap to show how much you enjoyed this story.