Scolarisation d’enfants sourds : être créatif !

L’Institut St-Joseph Le Guintzet est une institution qui accueille depuis plus de 125 ans des enfants sourds de tous âges. Voici un article, que j’ai publié dans la revue du Centre suisse de pédagogie spécialisée, qui présente les méthodes spécifiques développées par mon équipe :

Introduction

L’Institut St-Joseph Le Guintzet à Villars-sur-Glâne/Fribourg est une institution d’enseignement spécialisé qui prend en charge notamment des enfants sourds, et ceci depuis 125 ans. En effet, la Congrégation des Sœurs de la Sainte-Croix d’Ingenbohl accueille dès 1890 une vingtaine d’enfants sourds dans une classe à Gruyères. Au fil du temps, et durant ces 125 ans, l’institution a su adapter ses outils aux besoins des élèves sourds, permettant de développer leurs compétences langagières, scolaires et sociales. Cet article présente les méthodes et outils didactiques utilisés actuellement en section de surdité par l’équipe pluridisciplinaire.

Historique

L’accueil d’un enfant sourd dans sa classe en 1886 ayant des résultats positifs, Sr Bernalde Jaggi, religieuse enseignante, accueille les années suivantes une vingtaine d’enfants sourds. C’est en 1890 que ces enfants sont regroupés au Château St-Germain dans une classe commune. En 1892 est créée l’association de l’Institut St-Joseph. Dès 1900, les religieuses scolarisent également des enfants avec des troubles du langage (essentiellement le bégaiement). Soucieux du sort de ces enfants, l’Etat de Fribourg leur propose une bâtisse et l’institution s’installe en 1921 au Guintzet en-dessus de Fribourg. Reconnu dans le traitement des troubles du langage, deux classes de correction du langage sont ouvertes en 1942, l’une pour les enfants de langue française et l’autre de langue allemande. En 1960 entre en vigueur l’Assurance-Invalidité, système fédéral qui finance la prise en charge des enfants de l’institution.

La Congrégation religieuse souhaitant être déchargée de la direction de l’institution, le premier directeur laïc est engagé en 1990. Toujours subventionnée par les assurances sociales, l’Institut poursuit sa mission, notamment en créant en 1999 un service de soutien pédagogique spécialisé (SPS) pour enfants sourds dits intégrés. Dès 2008, suite à l’entrée en vigueur de la RPT, les prestations de l’institution sont financées par l’Etat de Fribourg, et tous les enfants acquièrent dès lors un statut d’élève.

Organisation actuelle

L’Institut St-Joseph est composé de trois sections : deux sections regroupant les classes de langage (sections francophone et alémanique) et la section de surdité. Cette section a la particularité de prendre en charge des enfants sourds âgés de 6 mois à 18 ans. En effet, en intervention précoce, nous accompagnons les familles dès le diagnostic de surdité posé : les jeunes enfants bénéficient d’un suivi logopédique préscolaire et d’une guidance familiale. La plupart des enfants sourds débutent leur scolarité dès 4 ans en école ordinaire, avec un soutien pédagogique spécialisé (SPS) et un suivi logopédique hebdomadaires. Certains enfants, parce que leur bagage langagier n’est pas suffisamment construit ou parce que leur surdité est doublée d’une déficience associée, profitent pleinement d’une prise en charge institutionnelle. Nos classes spécialisées proposent en effet un projet pédagogique, thérapeutique et socio-éducatif adapté à leurs besoins. Les élèves, scolarisés dans l’une des trois classes à petit effectif, bénéficient de thérapies (logopédie, psychomotricité et psychologie). Certains enfants passent la semaine au Centre d’accueil (à temps partiel ou toute la semaine, à partir de l’âge de 7 ans), seul internat en Suisse romande qui propose une prise en charge éducative en langue des signes.

Lorsque leur scolarité obligatoire est terminée, les jeunes sourds entrent en formation professionnelle ou poursuivent en secondaire II. Ils peuvent bénéficier d’un soutien scolaire et/ou logopédique, ainsi que de mesures d’aide à la communication (interprétation en langue des signes ou codage en langage parlé complété), mesures financées par l’office d’assurance-invalidité. Certains réalisent leur formation professionnelle dans un centre de formation spécialisé.

Dans la partie francophone du canton, toutes ces prestations sont dispensées et pilotées par la section de surdité de l’Institut St-Joseph.

Méthodes pédagogiques spécifiques

Les besoins particuliers des élèves sourds sont au centre de notre prise en charge : notre équipe a développé ces dernières années ses propres outils pédagogiques, ou plutôt adapté des méthodes utilisées en pédagogie spécialisée. Vont être décrits ci-après les moyens particulièrement pertinents que nous utilisons actuellement auprès de nos élèves.

La Pédagogie Institutionnelle, développée par Ferdinand Oury, propose une approche intéressante : elle situe la classe comme un lieu de vie sécurisant, dans lequel on peut ensemble échanger, réfléchir et construire des projets. L’instauration d’un conseil de classe très ritualisé offre un espace d’expression, qui va déterminer collectivement les règles du vivre ensemble. Au départ, les conseils ont été constitués dans nos classes pour faire face à certains enfants très égocentrés, manquant de moyens langagiers. Ces derniers, ne sachant pas fonctionner dans un groupe de pairs, ont développé des difficultés de comportement. Le conseil, qui donne au collectif plus de poids que l’ensemble des individus, permet de garantir que les lois, et chaque élève, soient respectés.

Les élèves de nos classes spécialisées ayant un niveau scolaire très hétérogène (meilleur en mathématiques qu’en français par ex.), il est difficile pour eux (et pour leurs parents) de se situer et d’évaluer leur progression. L’équipe pédagogique a rédigé des ceintures de compétences qui organisent les objectifs fondamentaux du Plan d’études romand en domaines disciplinaires, gradués par couleurs (en référence aux ceintures de judo). Chaque élève bénéficie dès lors d’un plan d’objectifs individualisés pour un trimestre. Après une évaluation de départ (qui distingue les objectifs acquis de ceux à travailler), l’élève travaille à son rythme les notions du domaine. Lorsqu’il se sent prêt, il passe une évaluation finale qui atteste les apprentissages réalisés. Lorsque l’entier du domaine est acquis, l’élève reçoit alors sa ceinture et peut prétendre passer au degré suivant.

Bien qu’apprendre fasse partie du métier d’élève, le concept d’argent et de marché est également fonctionnel dans la classe primaire. Ce système encourage concrètement les élèves à s’engager dans une attitude d’apprenant.

L’approche Gattegno, notamment la lecture en couleurs, propose de découvrir les phonèmes et graphies de la langue française de manière visuelle. Les clés du langage parlé complété (LPC), permettant également de visualiser les phonèmes, y sont associées. Le LPC permet de rendre visible les sons utilisés dans la langue orale, et de distinguer certains sosies labiaux. Dans nos classes, le LPC est utilisé en situation d’écriture, en vue d’affiner l’orthographe des mots par exemple. L’approche Gattegno propose également l’étude de la grammaire de manière visuelle, à l’aide de deux panneaux dédiés.

Développement de la communication

Notre équipe a fait le choix d’offrir à tous nos élèves sourds une communication bilingue c’est-à-dire français oral/écrit et langue des signes. L’expression est donc abordée dans les deux langues. Cette année, pour les encourager à utiliser du nouveau vocabulaire, les élèves inventent en LSF deux phrases avec les mots de la semaine, phrases qu’ils filment et envoient à l’enseignante. Ces phrases sont corrigées et enrichies en langue des signes d’abord, puis transcrites en français selon le concept de dictée à l’adulte. Les enseignantes utilisent également des jeux spécifiques (Story cubes ou Dixit) pour enrichir l’expression écrite et orale/signée.

Cette approche métalinguistique des langues est enrichissante et n’est possible que grâce à l’engagement des professionnels sourds. En effet, notre équipe est composée d’une majorité de personnes dites « entendantes » qui ont appris en seconde langue la LSF. Mais l’équipe comprend également des enseignantes et éducateurs spécialisés sourds. Ces personnes maîtrisent naturellement la langue des signes parce qu’elle est leur langue maternelle. Elles sont dès lors des modèles linguistiques et identitaires pour nos élèves : on peut être une personne sourde et avoir une vie hors de l’institution (avoir un métier, un appartement ou un permis de conduire), on peut être une personne sourde et communiquer avec des personnes « entendantes ».

Importance des supports visuels

Certains concepts mathématiques sont difficiles d’accès pour nos élèves sourds. Fort de ce constat, Marc-Olivier Roux, psychopédagogue à l’Institut national St-Jacques à Paris, a développé des planches visuelles selon l’approche ACIM à l’intention de ses élèves sourds. Ses modélisations abordent de nombreux concepts, tant la construction du nombre (la maison du dix), que les techniques opératoires (la division en colonne ou la technique de racine carrée), les formes géométriques (lignes et figures) ou encore le raisonnement.

Armelle Géninet a également développé une approche permettant la visualisation du nombre. Tout matériel qui permet à l’enfant de manipuler, de se représenter le nombre sous d’autres formes visuelles est utilisé en classe (réglettes cuisenaire, jetons, bandes numériques, double-mètre, etc.).

Pour pallier les troubles logico-mathématiques de nos élèves, les logopédistes de la section ont suivi la formation de Marylène Stroh (2006) portant sur le fonctionnement de pensée, les structures logiques et la construction du nombre, qui permet, par la manipulation d’objets, de travailler ou consolider les prérequis mathématiques (conservation ou inclusion par ex.)

Les outils MITIC (Médias, images et technologie de l’information et communication) offrent un formidable support visuel aux apprentissages. La tablette tient le rôle à la fois de dictionnaire visuel (Google images ou Elix), d’outil de communication (Skype ou Mail), de support de travail interactif (applications pédagogiques, comme Montessori), d’ouvrages de références (fiches de français en format PDF), de bloc-notes visuel (enregistrement de vidéos en LSF, ou création de cartes heuristiques) ou d’enregistreur vidéo (évaluations orales filmées en histoires).

La majorité des élèves ont un smartphone qui est utilisé en classe : l’application Plans permet de faire le lien entre carte géographique et réalité ; les élèves communiquent par SMS (écriture prédictive) avec leur enseignante ; certains font des petits résumés de la leçon en vidéo (prise de notes pour réviser) ; ils révisent leur vocabulaire avec l’application Quizlet. La classe CO possède un tableau interactif : les supports visuels sont utilisés en mode collectif, les étapes de réalisation d’un problème sont rendus visibles à l’ensemble, des supports spécifiques sont construits pour certaines leçons (logiciel dédié).

La gestion mentale et la création de cartes heuristiques permettent de mettre en images les concepts abordés. Dans les leçons d’histoire par exemple, le logiciel NovaMind est utilisé pour créer des cartes aidant à la mémorisation des éléments abordés. Tous ces supports visuels visent un même objectif : proposer aux élèves des images mentales, permettant de construire leur propre langage intérieur (Courtin, 2002).

Outils thérapeutiques spécifiques

Concernant le volet thérapeutique, chaque élève bénéficie d’un suivi logopédique intensif. La thérapie logopédique développe les prérequis à la communication, tels que les interactions, le babillage, l’attention conjointe, l’éducation auditive et visuelle, le jeu symbolique, etc. Mais elle aborde également tous les aspects du langage, tant le versant oral qu’écrit. La palette des outils standards de la logopédiste s’enrichit d’outils spécifiques en surdité : langue des signes, langage parlé complété, dynamique naturelle de la parole et graphisme phonétique (méthode encourageant l’utilisation du mouvement pour aider à la production de la parole), logiciel d’éducation auditive, etc.

Un suivi individuel en psychologie est également proposé selon les besoins de nos élèves. Cet espace dédié permet de travailler sur de nombreux axes : remédiations cognitives, psychothérapie ou travail avec la famille. L’approche systémique et les thérapies brèves (ou centrées sur les solutions) offrent des outils pragmatiques qui mettent la personne au centre du processus et tiennent compte de la surdité en tant qu’une composante parmi d’autres de l’identité de l’enfant

Les enfants sourds peuvent également bénéficier d’une thérapie en psychomotricité (en individuel ou en groupe) si les difficultés rencontrées touchent le domaine moteur (trouble du tonus, de l’équilibre, des coordinations), le domaine de l’organisation spatio-temporelle, ou le domaine émotionnel (gestion et expression des émotions, confiance en soi).

Des groupes thérapeutiques se constituent régulièrement. Voici deux groupes aux objectifs distincts. Le groupe « Filles » est conduit par une psychomotricienne et une éducatrice sourde. Il réunit chaque semaine des préadolescentes et adolescentes qui profitent de cet espace pour apprivoiser leur corps (au-travers d’activités corporelles comme la danse, les défilés de mode, le maquillage), pour travailler sur les représentations (l’image de la femme dans les magazines) et pour entraîner les interactions sociales.

Le groupe « Théâtre » propose aux élèves dès 12 ans de travailler l’expression corporelle et d’expérimenter la scène comme espace de création collective. Ce groupe est optionnel et les élèves choisissent de s’y inscrire pour l’année entière. Il est animé par une psychologue et une logopédiste. Bien que ce groupe ne soit pas considéré comme un groupe thérapeutique — il a été imaginé au départ comme un cours à option — ses activités touchent tout de même certains aspects thérapeutiques comme l’interactions entre pairs, le respect de l’autre, l’endurance à mener un projet au bout, la gestion du stress sur scène, l’attitude face aux changements, etc. Durant l’année, en fonction de la dynamique et des compétences des jeunes, un spectacle est écrit, monté et présenté dans un théâtre (Le Bilboquet à Fribourg) devant un vrai public.

Un groupe pluridisciplinaire, animé par des enseignantes, un éducateur, une psychologue et une logopédiste, propose cette année des missions communications. Tout au long de l’année, les élèves doivent remplir des missions. Après des activités d’entrainement, les élèves reçoivent des défis ayant pour but la communication avec des personnes entendantes en-dehors de l’institution : acheter un dessert dans une boulangerie, vendre du chocolat pour Terre des Hommes, s’entretenir avec l’employé de la poste pour envoyer un paquet, etc.

Plusieurs enseignantes et thérapeutes sont formées à l’approche Marte Meo. Ce concept propose de filmer des situations comme par exemple des interactions lors d’une leçon, un moment de jeu entre une maman et son enfant, etc., puis, lors du visionnement, d’analyser les interactions et de repérer les ressources développées par l’enfant et son entourage. Cette démarche offre une vision positive des progrès, même minimes, de l’enfant, et un renforcement de ses compétences en situation.

Centre d’accueil

Pour compléter cette palette d’outils pédagogiques et thérapeutiques, notre structure propose également une prise en charge socio-éducative au sein du centre d’accueil. Cet internat regroupe les enfants sourds de 7 à 17 ans, qui logent à la semaine dans une maison du centre-ville. Cette vie communautaire offre « un bain de langage aux enfants » qui en ont peu dans leur famille, mais également la possibilité de faire des expériences socio-éducatives entre pairs en étant encadrés par des éducateurs sourds et entendants (règles de vie, activités culturelles et sportives, etc.).

Scolarisation en école ordinaire

Bien que toutes ces méthodes soient utilisées en institution, elles font également partie de la boîte à outils de l’enseignant SPS ou de la logopédiste, qui soutient les élèves sourds scolarisés en majorité à l’école ordinaire de leur village.

Parce que ces élèves dits intégrés se retrouvent étant seul enfant sourd en classe ordinaire, nous proposons deux fois par année de les réunir pour vivre des activités récréatives, rencontrer d’autres pairs sourds et toucher à la diversité des surdités (différents modes de communication, différents types d’appareillage, différentes formes de soutien).

En conclusion, les enfants sourds ont des besoins spécifiques, tant sur le plan communicationnel que sur les méthodologies pédagogiques, thérapeutiques ou socio-éducatives. Depuis de nombreuses années maintenant, notre équipe développe des moyens qui répondent aux besoins de nos élèves. Et ceci dans un but ultime : développer et consolider chez l’enfant ses compétences en vue de sa formation professionnelle et sa vie d’adulte en devenir.