«La violence obstétricale n’est pas différente de la violence faite aux femmes en général. Elle est liée au système patriarcal et au capitalisme.»

Nous publions ici une entrevue réalisée en fin 2017 avec Andrée Rivard, historienne et chercheuse associée à la Chaire Claire-Bonenfant, dans le cadre d’une série d’articles pour La Gazette des femmes. Nous trouvions ses réponses pertinentes et nous avions envie de les partager avec vous dans leur intégralité. Bonne lecture!

Andrée Rivard, historienne et chercheuse associée à la Chaire Claire-Bonenfant (Photo: Twitter)

Qu’est-ce qui vous a amené à étudier l’accouchement?

Mes expériences, je suis mère de 4 enfants, et en tant qu’historienne, j’ai cherché à approfondir ça.

En tant qu’historienne des femmes, du corps, de la santé et de la périnatalité, pouvez-vous m’énumérer quelques difficultés obstétriques auxquelles les femmes faisaient face autrefois (maladies, décès en couches, etc.)?

Ce n’est vraiment pas nouveau comme problème les violences obstétricales! Elles sont le résultat de l’appropriation du corps des femmes enceintes au nom du natalisme, qui existe depuis longtemps.

Les choses n’ont pas tellement changé depuis 100 ans… c’est comme si l’enfant comptait plus que la mère, que cette dernière est en quelque sorte considérée comme «porteuse», comme un «réceptacle». La violence c’est là qu’elle se trouve.

La violence obstétricale, voire médicale, n’est pas différente de la violence faite aux femmes en général. Cette violence-là, elle est aussi liée au système patriarcal et au capitalisme.

Il y a une centaine d’années, quand la médecine s’est emparée du champ de l’obstétrique, repoussant les anciennes sages-femmes (SF) qui étaient là, elle a introduit son modèle patriarcal dans lequel les rapports de genres, de classes, de savoirs, avantageait nettement les médecins.

1946, Hôpital Sainte-Justine (Photo: Conrad Poirier, BAnQ / Domaine public)

Quand l’hôpital est devenu le lieu presque unique d’accouchement, au milieu du 20e siècle au Québec, les médecins ont appliqué à toutes les femmes — très important de le dire, à TOUTES LES FEMMES — un modèle qu’ils estimaient plus sécuritaire, mais franchement plus pratique pour eux.

Il faut comprendre que la médecine de l’époque n’était pas plus facile qu’aujourd’hui… il fallait combiner le fait de voir des patients dans son cabinet, et aussi d’accoucher des femmes à l’hôpital.

Ce qu’on entend là, c’est que les accouchements ne doivent pas être trop longs! Cela concorde aussi avec les intérêts de l’État, à savoir que les accouchements doivent être efficients.

À partir du milieu du 20e siècle, s’installe un système industrialisé de la naissance. Ce système-là sert l’intérêt de l’État et l’intérêt des médecins. C’est à proprement dit du taylorisme, c’est-à-dire qu’on a appliqué la gestion scientifique du travail aux hôpitaux : système hiérarchisé (celui qui donne des ordres, l’exécutant — médecin et infirmières) qui mise sur les outils et le contrôle minutieux du temps (comme dans le fordisme). On va faire la même chose avec les hôpitaux. Donc ce qui est important de comprendre, c’est qu’on est à la base dans un système qui est porteur de violences pour les femmes, car ces dernières ne sont pas des machines ou des simples porteuses d’enfants.

Pourquoi la montée du féminisme des années 1970 n’a pas pu enrayer cela?

C’est pas juste les militantes qui sont conscientes des difficiles conditions d’accouchement dans les hôpitaux! Les féminismes vont aider à résoudre en partie le problème en soutenant l’arrivée des futures SF… La manière de se sortir de ces accouchements industrialisés est d’accoucher à la maison et de recourir à des SF non officielles à l’époque.

Qu’est-ce qu’on entend par violences obstétricales selon les termes d’antan et d’aujourd’hui?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que ces interventions ne sont pas toutes des violences. Le problème c’est qu’on les pratiquaient sur toutes les femmes, de manière systématique. Je vous en énumère quelques-unes :

1974 (Photo: U.S. National Archives and Records Administration)

— Usage répandu de certaines pratiques destinées à accélérer le travail, mais dont l’efficacité n’a jamais été prouvée, des pratiques qui ont même un potentiel délétère : épisiotomie, forceps, rupture artificielle membrane, injection massive d’ocytocique, décollement des membranes

— Obligation d’être en position couchée et attachée. Ça, cette pratique-là dure jusqu’à la fin des années 1970. On disait aussi qu’on ne voulait pas que la mère touche à son bébé, car elle allait le contaminer. Vous voyez le symbole, être attachée!

— Attitude : décourager les femmes qui ont entrepris une démarche d’accouchement naturel; se montrer hostiles à leurs demandes; être grognon, bougon, brusque avec une femme qui discute un peu trop des positions du médecin et qui lui semble trop exigeante; chicaner la femme parce que son travail n’avance pas assez vite; ne pas répondre à ses questions;

Faire peur à une femme pour l’amener à se comporter comme on veut; lui donner des informations fausses

Faire pression sur la femme pour qu’elle accepte de recevoir des médicaments dont elle ne veut pas; lui donner à son insu des médicaments destinés à la « calmer »; l’endormir sans qu’elle n’y ait consenti ; ou donner des médicaments sans expliquer ce dont il s’agit (ex médicament pour empêcher montée laiteuse)

Bloquer l’expulsion naturelle de l’enfant en attente du médecin : fermer les jambes, faire asseoir sur une chaise, repousser manuellement bébé

Punir une femme : laisser le périnée se déchirer en négligeant volontairement de soutenir le périnée qui était à grand couronnement

— Masser vigoureusement son utérus pour accélérer l’expulsion du placenta (ou tirer sur le cordon)

Séparation mère-enfant

Je pourrais en nommer d’autres… c’est une culture industrialisée. Tout ça amène des conditions de violences. Si on ajoute en plus les rapports inégalitaires entre les hommes et les femmes, ce rapport de domination expert-profane, plus les rapports de classe (femme de la classe ouvrière versus médecin riche). Tout ça perdure jusqu’à nos jours… cette culture-là.

Est-ce que vous avez entendu parler du point du mari ici?

Je n’ai pas de témoignage écrit de ça… mais j’en ai entendu parler, de la part de professionnels… «Ça se faisait oui, absolument».

Est-ce que vous êtes tombées sur des femmes qui avaient accès à de l’alter-obstétrique?

Ça, c’est des choses qu’on voyait beaucoup dans les années 1970, des femmes qui décidaient d’accoucher à la maison, ou de trouver des personnes pour les assister adéquatement.

Quand les SF ont été intégrées dans les années 1990, on va voir ça moins.

Ça existe quand même, on le sait.

Il reste que les SF sont intégrées dans le système de santé, leur marge de manœuvre est petite, elles sont soumises à des protocoles qui sont très stricts… de sorte que beaucoup de femmes ne trouvent pas leur compte avec des accouchements assistés par des SF.

Les SF ne peuvent pas accepter d’accoucher des femmes à 36 semaines par exemple…

Les femmes qui veulent faire comme elles veulent doivent le faire à la maison, avec leur chum, ou bien avec des ressources non officielles.

Vos derniers travaux s’intéressaient à la relation entre l’accouchement et les pères… comment les voyez-vous comme des témoins d’éventuelles violences obstétricales?

Je dirais à la base que tout ce qui concerne les besoins des femmes au moment de l’accouchement, si l’important c’est d’avoir son conjoint à côté d’elle, et qu’on l’empêche, c’est une violence obstétricale.

Les couples ont dû faire des pressions immenses pour que leur «mari» soit présent.

La présence des pères oui, fait partie de l’humanisation de la naissance. Celles qui avaient accouché à la maison avaient ça en tête, elles voulaient que leur copain soit présent.

Est-ce que vous considérez que vous avez été victime de violence obstétricale?

J’en ai vécu, mais sur mes 4 accouchements… j’en ai vécu juste pour une… mais bon… vous voyez en vous répondant, je suis en train de me censurer! Je ne suis pas en train d’appliquer ce que j’étais en train de vous dire! Le seul souvenir qu’il me revient c’est une situation ultra-violente! Mais en réalité si je me rapporte à ce que je vous dis, que les violences obstétricales sont un spectre très large de différentes choses, bien dans le fond je les ai vécues lors de tous mes accouchements… mais à différents niveaux.

J’ai fait une plainte à l’hôpital dans les semaines qui ont suivi… un responsable voulait que j’aille les rencontrer pour raconter ce que j’avais vécu! Imaginez la vulnérabilité… La plainte n’a jamais eu de portée!

Y’a toute une forme de banalisation de la violence faite aux femmes actuellement dans le contexte des accouchements… on fait comme si c’était rien. On prive les femmes de contenus qui sont porteurs pour elle et qui sont pleins de sens…

On traîne ça toute sa vie en plus, hein?

Les femmes de toutes les générations que j’ai rencontrées portent ces violences toute leur vie… Les femmes qui ont accouché dans les années 1950–1960 étaient sous anesthésie générale n’en étaient pas conscientes, certes, mais c’était vraiment dangereux!

1946, Hôpital Sainte-Justine (Photo: Conrad Poirier, BAnQ / Domaine public)

Les médecins voulaient accoucher des femmes dans un contexte de calme, ils voulaient avoir tous leurs instruments, ils ne voulaient pas être observés… les accouchements dans les hôpitaux étaient des bénédictions pour eux!

Dans les années 1970, les féministes introduisent les termes «humanisation de la naissance», pour qu’on cesse d’imposer la surmédicalisation des accouchements. C’était les termes d’antan, qui sont toujours utilisés.

Moi j’ai l’impression que quand on parle des violences obstétricales, on parle de la même chose qu’avant, mais ce qu’on a fait, c’est qu’on a abandonné un langage plus doux, pour adopter un langage plus direct, pour que les choses changent!

On a été des années à parler d’humanisation de la naissance… mais y’a rien qui a changé! À part l’introduction des SF… on a humanisé la médicalisation… mais avec les violences obstétricales, je pense que ça risque davantage de faire bouger les choses, d’autant qu’on est dans un moment de grande dénonciation de la violence systémique qui est faite aux femmes.

C’est un glissement du langage qui sera très bénéfique pour les femmes, je crois!

Like what you read? Give Collectif Hexen a round of applause.

From a quick cheer to a standing ovation, clap to show how much you enjoyed this story.