Silvia Federici donne des munitions à la campagne pour la rémunération étudiante

« Des stages, c’est payant! » clame l’Université de Sherbrooke à propos de son programme en génie mécanique. Ce n’est pas le cas en soins infirmiers ou enseignement, des domaines traditionnellement investis par des femmes. C’est contre cette inégalité que luttent les Comités unitaires pour le travail étudiant (CUTE) depuis un an. Leur revendication: la rémunération de tous les stages. Dans le cadre de leur campagne, les CUTE organisaient jeudi soir une conférence de la théoricienne et militante féministe Silvia Federici.

Silvia Federici jeudi soir au Collège de Maisonneuve, à Montréal

Une centaine de personnes étaient rassemblées au Collège de Maisonneuve pour entendre la militante parler des luttes des féministes dans les années 1970 pour la reconnaissance du travail invisible des ménagères. Ses travaux sur le sujet tentent de visibiliser le travail domestique non rémunéré surtout exécuté par des femmes. « Tout ce travail non payé était la source du capital », a indiqué Federici. Les tâches des femmes à la maison, comme le soin des enfants, la cuisine, le ménage permettent aux travailleurs de continuer à aller travailler, et ainsi produire de la richesse. Or, parce que les tâches ménagères des femmes ne génèrent pas directement de la richesse, celles-ci ne sont pas considérées comme du travail, explique la théoricienne. « S’attaquer à cela, c’est attaquer le capitalisme à la source, car le capitalisme se nourrit du surplus de travail. »

Au-delà des stages rémunérés, les CUTE demandent un salaire pour tous les étudiants. Concrètement, pour Valérie Simard, étudiante au baccalauréat en enseignement à l’UQAM et membre du CUTE-UQAM, « revendiquer un salaire en tant qu’étudiante, comme de revendiquer un salaire pour le travail domestique, ça peut venir modifier les rapports entre conjoints, les rapports genrés dans ce cas-là… donc à l’université ça peut venir transformer les rapports hiérarchiques entre le superviseur de stage et l’étudiante et pis là ça vient transformer toute la façon qu’on pourrait gérer l’université. »

Répondant à certaines personnes qui lui reprochent de vouloir faire rentrer les rapports marchands dans la sphère de l’éducation, Silvia Federici répond que « l’éducation est déjà marchandisée ». Sous les applaudissements de la foule, elle a ajouté que les professeurs qui s’opposent au salaire étudiant sont de tenus de prêcher par l’exemple et que, par conséquent, ils « devraient renoncer à leur salaire! »

D’autres bémols ont été soulevés quant à la notion de salariat étudiant prôné par les CUTE. Plusieurs s’inquiètent du fait qu’on tente de combattre le capitalisme avec ses propres outils. « Au nom de la lutte aux inégalités, faut-il s’enfoncer aveuglément dans la logique de la marchandisation? C’est quoi la stratégie que face au capitalisme, on dit qu’on veut plus de capitalisme? », questionne Marie-Pierre Boucher, sociologue et professeure au Département de relations industrielles à l’UQO.

La lutte pour le salaire étudiant, stratégie révolutionnaire ou revendication réelle? Difficile de trancher, même pour Federici, qui ne le voit pas comme une fin en soi. Les CUTE, eux, parlent de la rémunération des stages comme « la pointe de l’iceberg ». Les comités appellent à une assemblée de fondation le 3 juin prochain pour créer une coalition large sur cet enjeu dans le mouvement étudiant. Et, à plus long terme, les organisatrices de la conférence ne cachent pas que c’est la grève générale qui est envisagée.