Vers un nouveau modèle de conservation de la nature?

Par Chris Lang, Conservation Watch, 1 February 2017

Entre 7 et 10 milliards de dollars sont dépensés chaque année pour protéger la nature. La plupart de cet argent est destinée à la création de nouvelles aires protégées et à la gestion de celles qui existent déjà. Mais ces forêts tropicales, ces taïgas ou ces déserts n’abritent pas seulement une faune et une flore sauvage.

Ces zones abritent également des millions d’autochtones qui y vivent depuis des millénaires. Et ces populations protègent les terres dont elles dépendent pour leur survie.

Le projet “Reserved!” (en anglais) se penche sur la question du sort des populations autochtones quand une aire protégée est créée sur leur territoire, et sur la question cruciale de savoir comment concilier les droits de ces populations avec le besoin de protéger la nature.

La semaine dernière, le projet a lancé un « Atlas des populations autochtones face à la conservation de la nature ». Réalisé par Marine Gauthier et Riccardo Pravettoni, cet Atlas est le résultat d’un grand nombre d’interviews de représentants des populations autochtones, d’organisations de préservation de la nature, de gouvernements et d’activistes des droits de l’homme.

L’Atlas raconte comment conservation et populations autochtones interagissent de la Mongolie à la République Démocratique du Congo, du Chili au Brésil, en passant par le Pérou, l’Indonésie et la Guyane française.

Il contient également des articles de Joseph Itongwa (REPALEAC), de David Wilkie (Wildlife Conservation Society), de Simon Counsell (Rainforest Foundation UK) et de Lars Løvold (Rainforest Foundation Norway).

La réserve naturelle d’Itombwe en République Démocratique du Congo

Le deuxième cas exposé dans l’Atlas est celui de la réserve naturelle d’Itombwe en République Démocratique du Congo (une version plus longue de ce cas est disponible en anglais sur le site de la Rainforest Foundation Norvège).

La réserve naturelle d’Itombwe en République Démocratique du Congo: vers un nouveau modèle de conservation de la nature?
Au sein d’une des forêts les plus sauvages au monde, dans une région minée par les conflits, des communautés locales ont décidé de défendre leurs droits contre la décision d’installer sur leurs terres une aire protégée nommée Ikozi. “La protection des forêts se fera avec nous, ou elle ne se fera pas du tout”, proclament-ils.
Les difficultés initiales laissent place à une approche inclusive
En 2006, avec le soutien du Fonds mondial pour la nature (WWF) et de la Wildlife Conservation Society (WCS), le Ministère de l’environnement de la République Démocratique du Congo ont créé unilatéralement la réserve naturelle d’Itombwe. Inquiets de la perte de leurs terres ancestrales, les Bambuti — le nom tribal local des pygmées — ont alors décidé d’exprimer leurs préoccupations. “Nous ne voulons pas que notre forêt appartienne à l’Etat”. Les protestations ont rapidement pris de l’ampleur et le projet de réserve s’est retrouvé bloqué. En 2008, des représentants des communautés, de la société civile, du gouvernement et des organisations de conservation se sont réunis en séminaire pour amorcer un dialogue. L’Institut congolais pour la conservation de la nature (ministère de l’environnement), le WWF, la WCS, la Rainforest Foundation Norvège et son partenaire local Africapacity (une organisation de la société civile défendant les droits des peuples autochtones) ont décidé de créer un Cadre Commun pour Itombwe. Comme jamais en RDC ou en Afrique centrale, les différents acteurs ont uni leurs forces pour trouver des compromis. Ils ont développé un plan de travail commun vers une redéfinition des limites et de la gestion de la réserve, basé sur un travail de consultation et de cartographie participative.
La cartographie participative des limites de la réserve
Initialement, Itombwe occupait un espace de 15,000 km2, avec des frontières ressemblent aux frontières nationales africaines. Cette zone, délimitée sur le papier, dans un bureau, n’avait pas grand-chose à voir avec les réalités du terrain. Il aura fallu 6 ans pour tomber d’accord sur les nouvelles limites de la réserve d’Itombwe, qui couvre désormais 5,732 km2. Equipées de GPS et entrainées aux techniques de la cartographie, les communautés locales ont identifié elles-mêmes les zones prioritaires de biodiversité ainsi que celles nécessaires à leurs activités traditionnelles, en vue de redéfinir les frontières de l’aire protégée. Basé sur ce travail de cartographie participative, un nouveau décret établissant les frontières de la réserve a été ratifié en 2016.
Prochaine étape: définir un plan de gestion
Cette création officielle va ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire d’Itombwe: comment la réserve redéfinie va-t-elle être gérée? Bien que le Ministère de l’environnement soit la seule institution en RDC étant autorisée à s’occuper de la gestion d’une aire protégée, les Bambuti aimeraient gérer cette forêt eux-mêmes, en tirant parti de leurs savoirs traditionnels. Cependant, la loi congolaise révisée en 2014 n’inclut toujours pas formellement la possibilité d’une gestion communautaire des réserves. La société civile a appelé le gouvernement à mettre en place des dispositions particulières pour qu’Itombwe soit pleinement gérée par les communautés, alors que les organisations de préfèrent parler de co-gestion. La présence de Banro, une entreprise canadienne d’extraction d’or qui conserve des permis d’exploration au sein de la réserve, doit également être revue afin d’instaurer un plan de gestion durable.
Problématiques de développement et solutions
Malgré ces efforts, la zone d’Itombwe reste un endroit dangereux où de nombreuses milices se cachent dans les coins les plus reculés. Beaucoup de pygmées ont dû quitter la forêt profonde des montagnes pour migrer vers les vallées. Loin de leurs moyens de subsistance, ils ont alors commencé à s’engager dans des activités consommatrices de forêts, principalement l’agriculture et l’extraction minière artisanale. Reconnaissant ce problème, les communautés voudraient voir plus de projets de développement en plus du transfert de compétences dans la gestion de la réserve. Selon les membres actuels du Cadre Commun, cela signifierait l’implication d’autres ONG internationales qui pourraient amener leur expertise dans le développement et des fonds importants dans la zone. Le Cadre Commun d’Itombwe réunirait alors des communautés, le gouvernement, des organisations défendant les droits des populations autochtones et des organisations de développement autour d’un projet commun de développement et de conservation durable.
Alors que de lourds défis ont toujours besoin d’être sérieusement traités, l’expérience d’Itombwe préfigure un changement dans le schéma de la conservation en Afrique centrale, en replaçant les populations autochtones comme acteur majeur au centre de leur écosystème, en reconnaissant leurs droits traditionnels et en leur permettant de reprendre possession de leurs forêts.