L’expérience coworking : Emulation ou Concurrence ?


Ces trois dernières années ont vu naitre une quarantaine d’espaces de coworking en Ile-de-France. Autant de projets d’ouverture sont en cours pour 2014.
A quoi ces espaces doivent t-ils leur succès? Quelles dynamiques les sous-tendent? On entend souvent que dans les espaces de coworking, des dynamiques d’entraide et de collaboration sont à l’oeuvre, que la concurrence n’y est pas en odeur de sainteté. Est-ce vraiment le cas? Est-t-il raisonnable de déifier l’entraide et l’émulation comme poussant vers le haut et de diaboliser la concurrence comme menant vers le bas? Longtemps des courants de pensées antagonistes se sont opposés sur cette question. Rapide retrospective sur deux exemples particulièrement marquants.

Le Darwinisme social

Charles Darwin propose en 1859 une théorie sur l’évolution des espèces. Dans la société occidentale du 19e siècle très emprunte de théologie chrétienne créationniste, c’est une forte remise en question et une avancée majeure dans l’insatiable quête de l’Homme sur ses origines. Comprendre nos origines caractérise la manière dont nous appréhendons l’existence et certains donneront à cette découverte scientifique une portée économique et sociale.

“Le darwinisme social est une doctrine politique qui traduit la théorie de l’évolution par “la loi du plus fort” et postule que la lutte pour la vie entre les hommes est l’état naturel des relations sociales. Selon cette idéologie, ces conflits sont aussi la source fondamentale du progrès et de l’amélioration de l’être humain.”

La logique est si simple qu’elle parait implacable : nous sommes au sommet de la pyramide du monde vivant grâce au processus évolutionnaire dans lequel les plus faibles meurent au profit des plus fort (the survival of the fittest). Pour le bien collectif il faudrait favoriser ce processus en n’entravant pas la concurrence telle qu’elle existe dans la nature. D’un point de vue économique cela se traduit par une déréglementation quasi-totale : favoriser la lutte à la vie à la mort entre les entreprises. D’un point de vue social, cette posture radicalisée servira malheureusement de justification aux politiques d’eugénisme des partis fascisants. Aujourd’hui, guère plus qu’une frange obscure des libertariens ne se revendique du darwinisme social. Tel est l’exemple, sûrement le plus extrême, de l’élévation de la concurrence en valeur suprême.

L’Emulation Socialiste

A l’opposé, le communisme soviétique s’est fait un ardent combattant de la concurrence capitaliste et un défenseur exalté de l’émulation dite “socialiste”, reprochant à la concurrence d’être la source de très nombreux problèmes sociaux. Staline a écrit:

“Principe de la concurrence : défaite et mort des uns, victoire et domination des autres. Principe de l’émulation socialiste : aide amicale de ceux qui arrivent en tête aux retardataires, afin de réaliser un progrès général. La concurrence dit : achève ceux qui sont restés en arrière afin d’asseoir ta domination. L’émulation socialiste dit: les uns travaillent mal, les autres bien, d’autres mieux encore; rattrape les meilleurs et contribue au progrès général.”
Affiche de propagande soviétique : le travailleur New-Yorkais, regard frustré et poings serrés; le travailleur russe à l’allure fière

Vu comme ça, l’intention y est indéniablement très pure, mais nous savons aujourd’hui ce que l’imposition d’un modèle d’émulation socialiste a pu donné, à travers l’exemple du XXe siècle des différents régimes communistes dans le monde : contre-productivité économique, démotivation des travailleurs, régimes totalitaires…

L’Ecologie

A la croisée de ces extrêmes, beaucoup de positions intermédiaires, dont une nous intéresse en particulier dans la compréhension des dynamiques du coworking : l’écologie.

L’écologie reconnaît autant la concurrence que l’émulation comme composantes antagonistes mais indissociables dans les relations entre les êtres, entre les individus. L’écologie est à mi-chemin entre l’Angleterre de Darwin et la Russie. Le terme “écologie” est connoté en relation avec la protection de la nature, mais en premier lieu elle est une science dont l’objet est la considération d’un système dans son ensemble et les interrelations qui existent entre les êtres vivants qui le composent. L’écologie a constaté que les relations entre les êtres vivants d’un même écosystème résultent d’un équilibre entre compétition et collaboration.

L’exemple de la foret est souvent utilisé pour illustrer cet équilibre. On est souvent béat d’admiration devant le calme et la beauté d’une forêt lorsque on s’y promène, mais nous avons rarement conscience de l’équilibre subtil d’entraide, de concurrence et d’émulation qu’il y existe entre les êtres qui la composent et qui est la condition même de leurs existences.

Par exemple, sans des champignons microscopiques en petits filaments qui se trouvent dans le sol, presque aucun arbre ne pourrait pousser. Ils n’arriveraient pas à puiser les sels minéraux et les phosphates indispensables que les racines font ensuite monter dans les feuilles permettant ainsi la photosynthèse. Sans ces filaments l’arbre n’existerait pas. Mais inversement le champignon sans l’arbre ne peut pas exister non plus : l’arbre lui fournit les sucres élaborés lors de la photosynthèse. Il existe entre l’arbre et ces champignons un échange positif de nourriture. Voici pour un exemple d’entraide.

Mais la compétition y est aussi de mise : si les arbres de la forêt nous impressionnent, c’est parce qu’ils sont en concurrence. Les arbres croissent en forêt d’autant plus droits, plus hauts et plus majestueux, qu’ils entretiennent entre eux des rapports de compétition, de concurrence. Ils sont confrontés à une quête commune de lumière et d’espace. S’ils ne poussent pas suffisamment hauts ils ne pourront pas puiser suffisamment de lumière.

Mais dans ce système de concurrence, il faut noter que les arbres de la forêt ne croissent beaux et droits que si, tout en rivalisant entre eux dans la quête de lumière et d’espace, ils croissent tous dans le même sens et à un rythme comparable. Si ils n’étaient pas en concurrence ils ne seraient pas aussi majestueux et grands et beaux.

Dans l’exemple de la foret et plus largement dans tous les écosystèmes naturels, les comportements antagonistes d’entraide et de compétition obéissent à des besoins : besoin de lumière, besoin d’espace, besoin d’eau, besoin d’air…

Instincts et Besoins dans les écosystèmes humains

Qu’en est-t-il des écosystèmes humains? Les comportements que nous adoptons, qu’ils soient compétitifs ou coopératifs, participent eux aussi à compléter des besoins. Besoins manifestement plus complexes que pour le reste du monde vivant.

Maslow en a proposé une hiérarchie progressive :

Pourquoi avons nous tant de besoins? La réponse est connue. Nos besoins correspondent à deux instincts opposés et d’une force incroyable :

- l’instinct de conservation : vivre et vivre le plus longtemps possible. C’est de cet instinct que nos besoins physiologiques et de sécurité découlent

- l’instinct d’imitation, le mimétisme, le besoin irrésistible de faire comme notre prochain et si possible un peu mieux. Cet instinct correspond à notre besoin d’appartenance et à notre besoin d’estime.

Pour l’économiste et sociologue Thorstein Veblen (1857 — 1929), toute l’action économique dans les sociétés capitalistes est régie par ce second instinct, par cette tendance à l’émulation.

Il pose que nos besoins liés à notre instinct de conservation, c’est à dire nos besoins physiologiques et de sécurité sont forcément limités : on ne peut pas se nourrir à l’infini, et notre intégrité physique et morale est facilement assurée dans nos sociétés occidentales. Par contre, nos besoins liés à notre second instinct, instinct d’imitation, sont virtuellement infinis!

Veblen, dans une approche sociologique, propose une clef de lecture de nos comportements face a ces besoins théoriquement insatiables.

Dans le contexte de son époque, au début du XXe siècle, existe un système de classe très marqué : classe ouvrière, classe moyenne, classe supérieure. Dans ce cadre, chacune des classes prend pour modèle de comportement et de consommation celui de la classe qui la précède immédiatement dans “l’échelle sociale”. La distinction sociale passe par une consommation ostentatoire visant à imiter la classe supérieure (occasionnant par là même un gâchis généralisé, mais c’est un autre sujet). Au sommet de la pyramide des classes se situe ce que Veblen a appelé la “classe de loisirs”, celles des plus riches. Elle est la source des habitudes de consommation puisque elle finit par imposer ses normes en tant qu’idéal à pratiquement toutes les classes inférieures, et en tant que telle, a une certaine responsabilité.

Aujourd’hui il est moins pertinent de parler de classes sociales. Les strates sociales existent toujours mais existe t-il toujours des classes? D’une part la pyramide sociale est beaucoup plus diffuse : la classe moyenne constitue un noyau central bien plus important et hétérogène qu’au début du siècle, la classe ouvrière n’existe quasiment plus. D’autre part l’accroissement des inégalités est tel que la “classe” au sommet de la pyramide s’est complètement déconnectée de sa base. La porosité entre les classes supérieures des “hyper-riches” et la classe moyenne a quasiment disparu.

De l’importance des communautés

Les exemples qui servaient de modèles d’imitation/émulation ne passent plus par les rapports sociaux, mais par leurs médiatisations, par leurs représentations dite spectaculaire (Guy Debord, La société du spectacle). L’objet de l’émulation, du désir de s’améliorer, passe désormais par le marketing, la publicité, la télévision, les industries culturelles.

Les normes de comportement ne sont plus transmises par l’exemple des autres mais par des messages publicitaires et des écrans.

“Les adolescents américains passent 10h30 heures par jour devant un écran avec la télé, l’ordinateur, les jeux vidéo, etc. Et quand vous consacrez 10h30 par jour aux médias, vous n’êtes plus inscrit dans les circuits sociaux qui servent à créer des fidélités, à introduire du symbolisme dans la société et à transformer la pulsion en désir.”

L’objet de l’émulation est devenu “déconnecté, le lien social s’est distendu. On est passés d’une “réalité” à une “apparence”.

Avec la dissolution du lien social, au lieu d’une simple rivalité/émulation nous semblons cultiver une concurrence sans limites, sans règles, sans référence au groupe social (mais à sa représentation). Une concurrence visant à être indéfiniment les premiers.

Pour être en mesure de se développer de se réaliser de s’individuer et donc de s’améliorer, nous avons besoin de groupes sociaux clairement identifiables (par exemple, une famille, une école, un espace de coworking, …). Sans référentiel social, l’émulation qui nous élève se change en émulation qui nous abaisse, en une concurrence “à la vie, à la mort”. On veut tous devenir meilleurs mais sans groupe, devenir meilleur n’a pas de sens. Tout est question de référentiel. Pour le philosophe Gilbert Simondon d’ailleurs, on ne peut s’individuer, se singulariser, que à travers le groupe : l’individuation psychique EST collective (et technique).

L’apprentissage et le développement se font essentiellement entre pairs, en apprenant les uns des autres, et en y prenant du plaisir, comme de partager une nouvelle idée. Ceux qui développent une expertise dans un domaine l’ont très rarement fait à travers des écrans ou des manuels, ils ont appris en échangeant avec d’autres. L’apprentissage c’est les autres, et non pas soi même la tête dans un bouquin.

Au XXIe siècle, la question de l’apprentissage et du développement personnel coïncide de plus en plus avec celle du développement professionnel, en particulier pour les travailleurs indépendants, pour qui la frontière entre vie personnelle et professionnelle est très poreuse.

Les espaces de coworking, à travers leurs communautés, fournissent précisément ces indispensables groupes sociaux, des communautés fortes, motivantes, et dans la plupart desquelles une atmosphère de saine émulation est presque palpable. En particulier pour toutes les personnes dont l’activité peut isoler : travailleurs indépendants, nomades numériques, étudiants, free-lanceurs et au-delà, les espaces de coworking sont une opportunité formidable de retrouver le lien, de se coindividuer, de se codévelopper, personnellement et professionnellement.

Voilà où réside l’essentiel de la valeur d’un espace de coworking : dans sa(ses) communauté(s)! par lesquelles l’entraide, l’émulation et la concurrence s’organisent (si tout se passe bien) naturellement, sainement.

Email me when RiveGaucheCoworking publishes or recommends stories