Apesanteur

L’apesanteur, c’est le flottement, c’est l’entre deux eaux, c’est le moment où le temps est suspendu. D’abord dans mes vacances dans le sud, puis dans les dernières 65 heures avant mon départ. Puis, dans cet espace-temps étrange du voyage en avion, avec ces halls d’aéroport immobiles, ces longues heures assis dans le bourdonnement assourdissant des réacteurs et, enfin, dans ces décalages horaires, ces périodes où la clarté éblouissante du soleil sur les nuages s’enchaîne avec la nuit sans aucun respect des horaires convenables. Avec du superbe dans l’absurde : une aurore boréale, vue au Nord de la Russie, cadeau discret pour les chanceux côté bâbord dans la liaison Helsinki-Tokyo. Elle apparut discrètement, entre deux somnolences, en pleine nuit noire, alors que ma montre, dépassée par les événements, affichait 18 h.

C’était plus beau en vrai.

Le vortex m’a propulsé par TGV jusqu’en Provence pour un moment volé. Huit jours avant le départ, je m’autorise à en passer cinq en vacances. Mais, cette organisation est responsable des trois jours infernaux, la pointe du vortex, qui ont suivi l’arrêt de mon poste à l’hôpital. J’ai déménagé, vendu une moto, livré un bureau de l’autre côté de Paris, et réussi ou raté plusieurs démarches administratives, vendu mes meubles et j’en oublie.

Me voilà donc arrivé à Avignon, épuisé par une grosse soirée pour fêter mon départ et dans un état de stress proche de l’hyper-vigilance, après trois jours sans s’arrêter de prévoir, soupeser, évaluer, conduire, organiser, négocier, etc. Je débarque encore maquillé en zombie dans la nouvelle maison de mon ami Jeff, un corps de ferme broussailleux. L’inactivité me fait mal à la tête et j’ai plaisir à broyer des branches avec lui, à bricoler.

Jeff hack son réservoir de débroussailleuse.

Les jours qui suivirent sont difficiles à décrire, mais vous pouvez retenir que j’en ai pris plein les yeux, plein la tête et plein de cœur. Une semaine comme celle-là, ça vous marque comme le fer rouge.

Quelques jours plus tard, je note dans l’avion :

J’ai passé des instants innombrables et uniques, insaisissables et magnifiques. Je pars sans tristesse, juste impatient d’en découvrir plus.

Les Alpilles inoubliables.

Le retour chez mes parents pour les deux derniers jours s’est fait dans une atmosphère entre la fébrilité et un calme intense. J’ai rempli les valises comme je le prévoyais depuis des mois.

Étonnamment, tout se passe selon mon plan — à un « détail » près.

J’ai eu la chance d’avoir du suspens pendant mon voyage : au départ de CDG, on m’avertit que mon vol Tokyo-Nouméa est plein ; j’en saurai plus sur mes options de remplacement sur place. J’ai ignoré le stress et tout est rentré dans l’ordre au comptoir d’embarquement.

Le repas végétalien chez Finnair : insuffisant.

Avec les vols Finnair, je m’étais fait à l’anglais international ; j’ai donc été surpris qu’on s’adresse à moi en français, puis j’ai remarqué les nombreuses conversations francophones dans la salle. Le clou du spectacle, c’est le personnel d’Air Câlin (quel beau nom : c’est la contraction d’Air Calédonie International). D’abord le pilote, s’adressant aux passagers, parut plus décontracté que ses confrères finlandais. Sa voix était un mélange d’assurance professionnelle et de nonchalance tropicale. Très agréable. Il parle sans avoir préparé son texte, laissant sa quiétude transparaître dans sa voix. Avec un accent français inégalable dans son discours en anglais et peut-être aussi en japonais ; comme un rappel que la France est bien présente dans le pacifique et qu’on y est bien. Son petit discours de préparation du vol m’a rendu euphorique. L’équipage de cabine n’est pas en reste : les visages sont animés, ou neutres dans la concentration. Pas de sourires crispés ni d’empressement : tout vient à point, avec beaucoup de vin ! Les passagers aussi sont différents, franchouillards et complices, parfois rugeux, avec des gueules burinés par le soleil. Ils font des blagues sexistes et rigolent fort. Des broussardsAh, ça va me changer de mes amis bobos de Paris ! Ma vie sociale va en prendre un coup.

J’ai bien fait d’apporter ma crème solaire. Ils ont la peau défoncée.

En apéro, wisky-coca. Au repas, c’est verre de vin systématique, puis le digestif. Mon oncle m’avait prévenu des problèmes d’alcoolisme..

Finalement, je me rends compte que je suis entouré par l’équipage d’un navire de recherche. Je ne suis pas entouré de Calédoniens, mais de marins. Pire, des bretons.

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