Le livestream, nouvel atout du développement culturel ?

Quentin Auzanneau
May 10 · 11 min read
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Crédit : Ricky Aponte

Depuis le début du confinement les livestreams se sont multipliés. Innovants pour certains, notamment dans la culture, les livestreams sont déjà très développés dans d’autres secteurs.

Le livestream, ou stream tout court selon les habitudes que vous avez, est la diffusion d’un programme en direct via des réseaux sociaux ou des plateformes dédiées.

Ce phénomène de plus en plus présent est en plein développement notamment avec le streaming de jeux vidéos et le développement de Youtube live ou encore de la plateforme Twitch (rachetée depuis 2014 par Amazon). On trouve aussi des retransmission d’évènements sportifs, des discussions et même de la politique comme la chaine Accropolis sur Twitch. La filière culturelle est également présente même si jusqu’au confinement elle considérait le livestream comme secondaire.

Avec la période actuelle, le confinement et l’interdiction pour le moment de tout évènement culturel jusqu’à une date indéterminée, les livestreams se sont multipliés sur tous les réseaux, et cela continue encore. Le site Bandsintown relaie chaque semaine des chiffres en hausse de 10 à 20 %. On voit fleurir des concerts acoustiques à la maison, des concerts à distance avec chaque musicien respectivement chez lui, des répétitions et des livestreams de création de morceau.

En exemple de la productivité du livestream on peut citer Marc Rebillet. L’artiste américain, déjà connu sur internet pour ses lives d’improvisation, a poursuivi sa production en remplaçant ses dates de concerts annulées par des livestreams tout en adaptant l’horaire en fonction du fuseau horaire du lieu d’accueil du concert initialement prévu. En outre ses lives proposent une réelle interaction avec le public puisqu’il prend des personnes au téléphone qui lui donnent le thème de la prochaine improvisation.

Comment réaliser son livestream ?

Côté matériel il faut bien évidemment de quoi enregistrer le son (et si possible le mixer) et une ou plusieurs caméras pour l’image. De nombreux articles en français présentent déjà les outils à mobiliser pour réaliser un livestream.

Côté plateformes il existe plein de solutions disponibles pour réaliser son livestream. Bien évidemment il y a tout d’abord les réseaux sociaux qui apparaissent comme l’outil le plus naturel et le plus évident d’autant que le public y est déjà présent. Depuis le début du confinement les livestreams Instagram et Facebook se sont multipliés et on y trouve de tout : des artistes jouant et chantant en live, des artistes répétant ensemble à distance, des questions-réponses, des journalistes qui parlent de musique ou encore des débats. C’est facile à mettre en place puisque bien souvent le téléphone suffit même s’il est possible de faire des propositions plus produites comme Arte Concerts ur sa page Facebook avec Les concerts à la maison.

Hors réseaux sociaux il y a des plateformes dédiées au livestream dont certaines gratuites pour l’utilisateur et pour le public. C’est notamment la cas de Twitch qui connaît une grande croissance depuis plusieurs années et qui a été racheté en 2014 par Amazon. Connue surtout pour les contenus liés aux jeux vidéos, la plateforme se diversifie de plus en plus avec des émissions de discussion, des livestreams de dessin et de création musicale. De son côté, Mixcloud, plateforme dédiée aux mix des DJ, propose elle aussi des livestreams accessibles gratuitement. On peut également citer Youtube live qui permet facilement de diffuser ses activités artistiques.

Enfin, il existe des plateformes qui nécessitent une dépense pour pouvoir diffuser des livestreams. Dans le lot on retrouve par exemple Stage it, qui n’est pas payant en tant que tel mais qui prélève un pourcentage sur les revenus de l’artistes, Vimeo et Crowdcast pour lesquels il faut prendre un abonnement mais qui en contrepartie proposent de nombreuses options pour paramétrer ses livestreams.

Pour un comparatif détaillés de plusieurs plateformes je vous renvoie à cet article qui intéressera surtout les musiciens.

Le livestream comme outil de promotion

Au-delà de l’intérêt du livestream qui permet aux artistes de continuer à jouer, de répéter, de pratiquer son art et l’offrir à son public, le livestream peut être un formidable outil de promotion.

Les représentations filmées et diffusées en direct ou non existent déjà depuis plusieurs années et offrent un bel accès à la culture à distance. Des structures proposent déjà aux artistes des captations filmées en live ou non comme Sourdoreille, Boiler Room, Le Cercle ou encore Arte Concerts.

D’autres associations plus petites contribuent elles aussi au développement de la vidéo live sur internet. L’association Horizons en région lyonnaise se donne pour mission de filmer en live et en extérieur des artistes en développement : “Pour les artistes en développement l’intérêt est double : obtenir du contenu qualitatif et innovant, et montrer qu’ils sont capables de jouer un concert en direct dans des conditions atypiques.” . Le public y trouve lui aussi son compte : “L’intérêt est de faire découvrir de nouveaux artistes sous un autre angle, tout styles musicaux confondus, en les sensibilisant à la valorisation et la préservation de notre riche patrimoine”.

Le livestream est un outil idéal pour proposer un contenu différent et le tout avec une possibilité d’interactions directes avec le public. Selon le nombre de spectateurs il est possible de mettre en place un évènement intimiste permettant une réelle connexion avec l’audience.

Outre le fait de fidéliser son audience déjà présente sur internet, les livestreams sont aussi l’occasion de toucher un public plus large, public qui n’est pas de la région ou du pays, public qui ne serait pas venu et qui curieux va par la suite suivre le projet. C’est aussi l’occasion de présenter ses œuvres, de jouer des extraits inédits ou non et d’attirer des programmateurs, d’autant plus que selon la configuration le livestream peut permettre de se faire une bonne idée de ce que donnent les artistes sur scène.

Nous avons donc là un moyen de communication pour se faire connaître du public et des professionnels du secteur culturel le tout avec un même programme.

Quel modèle économique pour le livestream ?

Toutefois, si le livestream a présenté des vertus pendant le confinement, ce succès peut-il durer une fois déconfiné ? Un modèle pérenne peut-il être trouvé ?

Le livestream peut et doit continuer. Au-delà de ce qui a été présenté ci-dessus le livestream est amené à continuer un certain temps, la reprise des spectacles étant incertaines, et les conditions dans lesquelles ceux-ci auront lieu encore plus.

Il est à prévoir que, même si une partie sera fidélisée, l’audience diminuera au fil du temps avec la reprise progressive de toutes les activités. Par ailleurs, même si ces directs sont une bonne occupation pour ne pas perdre la main et garder le contact en cette période difficile, elle ne compense pour le moment pas la perte de revenus engendrée par toutes les annulations.

Il est donc primordial de réfléchir un modèle économique ou des modèles économiques, les outils numériques permettant une grande imagination.

A défaut de pouvoir accueillir du public, les organisateurs peuvent prévoir une représentation dans une salle vide et de la diffusée en direct. Cela pourrait permettre de verser un cachet aux artistes et d’intégrer les heures dans le compte pour l’obtention de l’intermittence. Selon le modèle économique choisi en interne, le livestream pourra également permettre de rémunérer l’organisateur et l’équipe technique nécessaire pour la représentation filmée. Cet exemple n’est qu’une possibilité pour continuer à faire travailler tous les acteurs de la filière culturelle.

Il est aisé de déterminer qui doit être payé. Il s’agit des mêmes personnes qu’avant avec peut-être une équipe pour la captation en plus. La question épineuse est de savoir comment trouver les fonds pour rémunérer toutes ces personnes.

Lors des représentations culturelles la première source de revenu est le public. Se pose la question de comment faire payer le public. Après une longue ère de gratuité, les internautes commencent à avoir le réflexe de prendre des abonnements payants. Dans le même temps c’est aussi un public qui a l’habitude d’aller dans les salles de concerts, dans les théâtres, les salles de spectacles et qui n’a actuellement plus l’occasion d’y aller et de payer sa place.

Les modes de monétisation

La monétisation d’un livestream peut prendre plusieurs formes. La plus simple est de mettre un lien permettant au public de faire de dons, système qui pourrait s’apparenter à la rémunération au chapeau. Chacun est libre de donner ou non s’il estime que le contenu vaut le coup d’être soutenu et qu’il en a les moyens. Ce système fonctionne par exemple sur Twitch qui permet les dons directement en euros via Paypal ou grâce au système des bits implémenté directement dans la plateforme. Cette solution est facile à mettre en place et fonctionne sur toutes les plateformes puisqu’il suffit de partager un lien avec le public. Des dons peuvent aussi être faits de manière ponctuelle ou régulière via Patreon, Tipeee ou encore Utip.

Pour les artistes ou les diffuseurs plus réguliers certaines plateformes comme Twitch, Mixcloud ou Youtube proposent un système d’abonnement mensuel. Ainsi pour une somme pouvant varier, mais généralement de maximum 5 euros par mois, il est possible de soutenir le créateur avec une contribution récurrente. Là encore cette fonctionnalité est simple à mettre en place car intégrée dans les plateformes qui le proposent. Toutefois l’abonnement n’est pas possible partout, notamment sur les réseaux sociaux, et il faut parfois atteindre un certain pallier d’audience pour avoir accès à cette option. L’abonnement a l’avantage, passé la première phase d’acquisition d’audience, de donner une certaine visibilité (certes fluctuante) sur les recettes possibles dans les mois futurs. Attention toutefois au revers de la médaille, si un abonnement est proposé il faut un contenu régulier dans le temps pour le justifier au risque de perdre définitivement son public.

Troisième possibilité : les entrées payantes pour accéder au direct. Plusieurs formes sont possibles : la libre participation ou l’entrée payante comme pour un spectacle classique. Pour que la libre participation conserve son intérêt dans un objectif de rémunération il faut fixer un montant minimum tout en laissant la possibilité aux spectateurs de pouvoir donner davantage. Le système de billetterie fonctionne lui comme d’habitude : le spectateur paye sa place, avec possibilité de la prendre en avance, et il a accès à la diffusion du livestream. Se pose alors la question du prix du billet. Si Erykah Badu a proposé ses concerts pour des montants entre 1 et 3 dollars cela ne permet bien évidemment pas de faire vivre les musiciens. Peut-être faudrait-il envisager une grille tarifaire adaptée selon les conditions du livestream proposé : un prix faible pour un livestream intimiste de chez soi et un prix plus élevé pour des livestreams filmés depuis une salle de spectacles mais sans public (ou en jauge très réduite).

Bien évidemment, il y a toujours la possibilité de mettre de la publicité lors de l’arrivée du spectateur sur le livestream par exemple, option facilement activable sur Youtube ou Facebook, mais cela fait déjà plusieurs années que les publicités sur les vidéos rémunèrent très peu.

Une vente de merchandising pourrait aussi être intégrée dans les livestreams soit comme condition d’accès au livestream soit comme option proposée en direct au spectateur.

Cette liste est loin d’être exhaustive, tout est encore à imaginer et chaque artiste, chaque art pourra avoir son propre système. Il est sûr que les artistes ne manqueront pas d’idées pour motiver leur public à contribuer.

Le vide juridique du livestream

L’autre grosse difficulté du livestream après la rémunération, c’est le respect des droits d’auteurs et des droits voisins. En effet, la plupart du temps les œuvres sont diffusées sans autorisation des organismes de gestion collective ou directement des auteurs/interprètes/producteurs .

La majorité des plateformes n’a signé aucun accord avec ces organismes ou avec les artistes et les producteurs. Si Youtube et Facebook ont certes signé des licences pour l’utilisation de musique celles-ci ne prennent en compte que les vidéos et non les livestreams. Cet usage est encore aujourd’hui le grand oublié de la gestion des droits. Toutefois Mixcloud revendique avoir les autorisations nécessaires et même être la seule plateforme légale de livestream pour la musique.

Cette situation semble commencer à évoluer. Le 8 mai, Jean-Noël Tronc, directeur général-gérant de la SACEM, a déclaré qu’un forfait spécifique aux livestreams serait mis en place pour rémunérer les droits d’auteur. Les modalités de ce forfait ne sont pas encore précisées ni les plateformes concernées.

Les nombreux DJ sets qui fleurissent sur toutes les plateformes sont l’exemple parfait de ce vide juridique. Des œuvres sont diffusés sans autorisation avec des DJ pensant se couvrir en indiquant simplement sur leur flux vidéo une mission disant “ je ne possède pas les droits des chansons qui sont diffusées ”. Or cette mention n’a aucune valeur. Sans autorisation signée les DJ sets enfreignent les droits d’auteur, les droits voisins des artistes-interprètes et les droits voisins des producteurs.

La question juridique des livestreams se complexifie davantage lorsque ceux-ci sont disponibles en rediffusion. Certaines plateformes ne proposent que le direct sans rediffusion, d’autres des redifussions pendant une période déterminée (24h pour Instagram) et d’autres à durée indéterminée (Facebook).

Avec tous ces usages possibles il est important de mettre en place des autorisations de cessions de droit. Celles-ci devront prévoir tous les détails nécessaires : les droits cédés, la durée de la cession, les plateformes de diffusion du livestream, le territoire géographique… Attention de bien tout prévoir. Une autorisation donnée pour du livestream n’autorise pas la rediffusion si cela n’est pas écrit. A défaut de licence signée par les plateformes c’est au diffuseur de faire cette démarche auprès des auteurs, des artistes-interprètes et des producteurs ou des organismes de gestion collective si des forfaits sont mis en place.

La violation des droits d’auteur et droits voisins se fait aussi avec les extraits réutilisés et repartagés par les internautes. Ce problème n’est pas lié au livestream puisqu’il existe déjà pour les spectacles filmés avec les téléphones portables et ensuite partagés sur internet. Le même problème se pose avec le reupload des livestream en intégralité sur d’autres plateformes par d’autres personnes que l’artiste ou son entourage et sur des réseaux qui ne sont pas les siens. A terme ces dérives pourraient nécessiter un contrôle assidu sur toutes les plateformes.

Ce cadre légal contraignant pour les diffuseurs doit être vu comme une source de revenus supplémentaire pour les créateurs. En outre, il ne s’agit que d’adapter au numérique les règles déjà existantes pour tous les évènements se déroulant avec un public présent physiquement.

Des livestreams sources d’idées innovantes ?

Le livestream est l’idéal pour innover, surtout en cette période d’absence d’évènement culturel. Jusqu’au confinement beaucoup de diffusions étaient de simples retransmissions consistant juste à montrer ce que l’internaute ratait.

Il est toutefois possible de créer des expériences bien plus innovantes. Récemment le rappeur américain Travis Scott a beaucoup fait parler avec un live dans le jeu vidéo Fortnite. Si cette expérience a été remarquée en cette période de confinement ce n’était pas la première du genre. 1 an plus tôt Marshmello avait déjà fait cela. Des expériences musicales ont également déjà lieu depuis plusieurs années sur Minecraft.

Au-delà d’une expérience vidéoludique il peut aussi être imaginé des représentations interactives avec le public, avec par exemple des sondages permettant aux spectateurs d’influencer le livestream.

Même si on s’imagine assister aux prochains évènements culturels seul derrière son ordinateur, le livestream n’est pas forcément une expérience solitaire. Preuve en est avec le drive in. Expérience bien connue avec le cinéma drive in qui permet de profiter d’un film depuis sa voiture, le monde de la musique s’est récemment ouvert à cette possibilité. Possibilité qui pourra être employée par tous les arts avec par exemple des représentations filmées dans une salle vide et diffusée en direct. Il y a eu des exemples de concerts drive-in en Lituanie, au Danemark et en Allemagne.

Conclusion

Le livestream, au-delà de son intérêt pour garder le contact avec le public pendant le confinement, présente une réelle opportunité pour faire évoluer son art et ses propositions. C’est l’occasion d’innover, de se démarquer et de proposer quelque chose de personnel. C’est aussi et surtout un modèle économique à inventer, une nouvelle source de revenus à développer pour améliorer la sécurité financière des artistes qui est souvent fragile. Le livestream hors de chez soi est une opportunité qui peut reprendre dès le déconfinement et les structures comme Horizons sont déjà en train d’y réfléchir : “Nos évènements n’accueillent pas de public, donc c’est envisageable. C’est un point sur lequel nous travaillons actuellement”.

Il faut que cette période ne soit pas juste une parenthèse mais bien un réel point de départ pour de nouveaux usages.

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