Courir pour rien

Daddy TheBeat
Sep 4, 2018 · 5 min read

Dans l’épisode 7 de Jogging Bonito, Emir nous révélait les raisons pour lesquelles il s’était mis à courir. Il énumérait aussi tout un tas de justifications nobles pour lesquelles en tant que bipède on éprouve la soudaine envie de disposer d’une capacité qui nous a été donnée par la Sainte-Trinité, le Père Seigneur Greg Runner, Dieu le Fils Nfkb et la Sainte d’Esprit Anne.

Lors de cette émission, on ne m’a pas accordé un temps de parole suffisant, je le déplore, mais j’aurais aimé que l’on s’arrête sur la vacuité ou le non sens que l’on attribue souvent au projet qui consiste pour une personne apparemment stable de passer un short et enfiler une paire de baskets pour aller se dégourdir les jambes.

Et puis après la lecture d’un putaclic (les sociologues de Jooks pour ne pas les citer) qui désignait les coureurs comme des individus cherchant à fuir un quotidien de merde, sans passion, sans sel, s’infligeant une vie d’ascète et un équipement qui porte atteinte au potentiel sensualité, sans le moindre but, je me suis dit que ce serait bien de revenir un peu là-dessus dans une chronique.

Ce putaclic provocateur et démoniaque est bien entendu là pour susciter l’hystérie de la Team Premier Degré et pour générer des pépettes salement. Il s’en fout d’ailleurs d’être dans la contradiction puisque courir pour échapper à une réalité fadasse, qu’on est en droit de mépriser quand on est un pignouf, demeure un but en soi (vous aurez apprécié l’insulte rétro).

Bref, le putaclic, entre gens civilisés, on s’en fout sauf qu’il reprend dans son argumentaire cynique une formule que vous avez tous entendu, même venant de personnes que vous trouvez tout à fait estimables : “Je ne sais pas comment tu fais Kevin, je ne pourrais pas courir pour rien, moi (rires d’abruti)”.

Selon moi, si en 2017 on nous assène encore cette phrase qui tente de nous faire passer pour des teubés qui trottinent sur place au passage piéton (ce qui n’est pas complètement faux) ou qui veut nous expliquer qu’on serait plus utiles à user de nos membres inférieurs pour chasser le mammouth ou courir après un ballon oval, c’est simplement un problème culturel.

En effet, même si avant JC on a la trace de comptes-rendus de courses sur tablette en argile et que l’on sait qu’il y avait des urban-trails dans l’Antiquité en Grèce ou en Egypte, le monde a longtemps observé les gens courir pour se nourrir, fuir, livrer des missives ou faire la guerre. Cela fait à peine un demi-siècle que l’on a pris l’habitude de sortir trottiner dans les bois et rentrer en mettant de la terre partout chez soi.

Les Gens se moquent des joggeurs, People make fun of joggers, car ils imaginent leur vie trop terre à terre, trop rationnelle, sans surprise, sans imagination, car ils pensent qu’il faut vraiment n’avoir rien dans la vie pour investir 3h dans une sortie longue, car ils pensent que les runners n’ont rien et ne sont rien, en fait.

Mais euh…

Aventures intérieures

Moi, je suis un compagnon d’Ulysse, qui traverse la clairière et descend le Mont Circé à grandes enjambées pour ne pas être changé en porc par le sort d’une enchanteresse.

Je suis une randonneuse qui traverse la forêt de Bluff Creek en Californie, longeant la rivière à la recherche de Bigfoot.

Je suis un nomade au Bahreïn, cherchant à percer le mystère de la source d’eau de l’arbre de vie, isolé au milieu du désert.

Je suis un simple pélo à Olympie au Péloponnèse, venu assister au couronnement des athlètes des derniers jeux olympiques en 393.

Je suis un émissaire de Kublai Khan au 13e siècle, envoyé pour négocier la soumission de la Corée et ainsi étendre un peu plus l’empire mongol.

Je suis ces hommes et ces femmes le temps d’un voyage dans ma forêt intersidérale, inspirant et expirant dans le ciel les étoiles tracées sur des cartes par Copernic et Galilée. Je cours des interstices de souvenirs et d’héritages et les recrache dans une vie pleine d’exaltations et de nouveautés. Je ne cherche pas à m’échapper, je cherche à m’inspirer.

Ok ?

De la vacuité présumée, il en a été question aussi dans un article publié sur LeMonde.fr, cette fois-ci par une anthropologue et un sociologue (je pense à ce genre de moyens déployés quand je suis témoin des problèmes intestinaux des copains dans les courses), ces deux chercheurs qui souhaitaient donc, analyser l’engouement pour l’ultra et les épreuves telles que l’UTMB.

Société de la performance, paradoxes, projet collectif ?

Leur théorie, c’est que les pratiquants de l’ultra ont l’illusion d’évoluer sur des îlots de pureté alors qu’ils baignent dans des océans de clichés et de contradictions. C’est-à-dire qu’ils font tout pour acquérir un haut niveau de compétences au service de leur performance — c’est raccord avec notre modèle de société — mais tout en rejetant la société de concurrence et de consommation.

Ils sont attachés au retour à la nature mais sont hyperconnectés. Ils mangent bio mais avalent des gels qu-on-sait-pas-tout-ce-qu-il-y-a-dedans.

Ils sont auto-centrés, ont le souci de la maîtrise de soi mais sont avides de moments de partage avec la communauté.

Pour traduire le fond de leur pensée, on peut dire qu’ils estiment que les coureurs d’ultra-trail sont des individualistes ultra-sociables tant qu’il n’y a pas beaucoup de contraintes, que cela ne les engage à rien. Et c’est vrai qu’on s’est tous retrouvés exposés à des rencontres furtives qui ne dépassent pas le cadre de quelques selfies ou un verre au bar. C’est déjà pas mal sauf que nos deux intellos semblent regretter l’absence de projet commun utile à la société. C’est pour cela qu’ils parlent de vacuité.

Alors moi, je croyais que la vacuité, c’était la perte des valeurs qui nous conduisent à faire des vidéos d’unboxing par exemple. Bref..

Le mouvement animé par les coureurs d’ultra-trail est une forme d’engagement difficilement comparable avec le scoutisme. En revanche, des clubs existent, des courses caritatives se développent, on court aux couleurs d’associations, au détriment parfois de sa propre performance.

C’est déjà un début de projet collectif pas creux et louable. C’est un sport jeune pratiqué par des individus dont certains ont une vraie sensibilité écologique, humanitaire.

Peut-être qu’on pose à peine les premières pierres.

Alors patience FRER.

Une chronique que vous pouvez écouter, ainsi que les discussions et les autres thèmes :

Daddy TheBeat

Written by

Chroniqueur de Jogging Bonito, podcast de runnisme. #running #courseapied #trail

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