Au pays des femmes cachées

Soulever le tapis, lentement, se fondre derrière les rideaux, repérer le cadeau, faire semblant de ne pas l’avoir vu. Tourner autour en cercles concentriques, de plus en plus près, jusqu’à ne plus pouvoir feindre. Se ruer sur le cadeau alors, l’attraper par toutes ses poignées, comprendre le mécanisme — quand il y en avait un. Charnelle offrait souvent de minuscules cages à oiseaux vides. Ambre mettait sa main à l’intérieur, ça remplissait la cage. Elles se remplissaient si vite, si facilement. Ses doigts s’agitaient contre les barreaux, brûlants du désir de les tordre.

Toutes les cages finissaient ainsi : mutilées, désossées, les barreaux écartés pendant en l’air comme les côtes d’un éventré qu’on aurait ouvert du sexe jusqu’à la gorge. Ambre ne voulait pas comprendre la raison pour laquelle elle prenait tant de plaisir à désarticuler les cages, déchirer les jupes, arracher les pages des vieux livres pour en faire des sculptures à jeter par la fenêtre ou dans le couloir.

C’était un peu dans sa façon d’exister et de ne plus s’étonner. Elle s’inventait des manières précoce de vieille, en somme, car l’âge est une chose qui se dompte. Ce que les autres (et elle-même) pouvaient faire était naturellement déroutant, mais cela ne servait à rien de s’accrocher, de questionner, de protester.

Pour Ambre, qui oubliait presque tout et ne se souvenait pas de grand-chose, rien ne sortait de la normale. Elle avait intégré trois souvenirs définitifs qui constituaient l’histoire de sa vie, et dont son propre nom ne faisaient pas partie. Le reste ne suivait aucune règle.

Extrait de :

Au pays des femmes cachées, extrait