Mon père
Son corps était allongé, immobile, silencieux; son visage, serein, j’y voyais un début de sourire. Il était difficile d’imaginer qu’il ne respirait plus, qu’aucun mot ne sortirait de sa bouche. Je voulais le serrer dans mes bras, de prendre sa main, de l’embrasser. En début de semaine, il me demandait de revenir au plus vite, que ma mère se fatiguait. Je ne pouvais imaginer que ce message serait le dernier.
Face à cette réalité, mon esprit est bien calme. Je ne sais s’il a réalisé complétement ce que cela signifiait. Peut-être étais-je parti depuis trop longtemps, que je me suis habitué à être loin de lui. C’était une de mes peurs depuis mon départ de France. Je me sentais coupable d’être loin de ma famille. Je craignais qu’un évènement terrible arriverait pendant mon absence.
Mercredi, ma soeur m’annonçait son transfert dans un autre hôpital. Le soir, elle m’apprit les risques qu’il encourait. Face à cette nouvelle, je ne pus dormir de la nuit. J’avais demandé à Yassine, mon meilleur ami, d’amener ma mère le lendemain à l’hôpital. J’attendais anxieusement de ses nouvelles. Le matin, il m’appela, et m’annonça que mon père était en fin de vie. Je partis verser mes larmes sous la douche. Je voulais crier, mais il était tôt, et je craignais de réveiller mes colocataires. A seize heures, je m’envolais pour l’Europe, dans l’espoir de lui parler une dernière fois.
Un peu avant midi, Yassine et Oussouf venaient me chercher à Orly. Dans la voiture, Yassine m’annonça que mon père était mort durant la nuit. J’essayai de me contenir, mais finis par pleurer. Il me demanda d’être fort devant ma mère.
Il y avait beaucoup de pudeur entre mon père et moi. Nous ne parlions pas souvent de nos sentiments. Je me rappelle lui avoir dit que je l’aimais avant un voyage qu’il avait fait au Vietnam. Il m’avait assuré qu’il allait faire de son mieux pour vivre encore quelques années. J’ai rarement vu mon père pleurer. J’en ai d’ailleurs aucun souvenir. Quand ma mère m’a raconté qu’il avait pleuré après mon départ aux États-Unis, mon coeur était dévasté.
Un jour exceptionnel commence comme un autre. On se lève le matin, on prend son café, on suit sa routine. Rien n’annonce les évènements à venir. Je me rappelle du soir de son accident. Vibol était venu dîner. Il avait demandé à mon père s’il était triste que je partais. Je ne me rappelle plus de sa réponse, mais le connaissant, il lui avait sûrement répondu que ça allait aller. Durant la nuit, ma mère était venue dans la chambre me dire que mon père était tombé. Il était dans un mauvais état, mais je ne réalisais pas les conséquences. J’appelai les pompiers, et nous passâmes la nuit à l’hôpital.
Quand mon père avait eu son infection, je ne pensais pas que c’était grave. Je ne pensais pas que le lendemain, je reviendrais en France, que je le verrais, mort. On sait que ce jour viendra, mais il arrive toujours trop tôt.
Il m’est difficile de décrire ce que je ressens. En réalité, pas grand chose, la vie continue. Je m’évite le plus possible les remords ou le chagrin. Certains objets me rendent mélancolique, comme par exemple un meuble qu’on avait acheté ensemble juste avant son accident. Je me rappelle de son humour, de ses blagues, de sa voix. Je sais qu’il est mort et que je ne le reverrai plus. Mais j’ai l’impression qu’il est juste dans un autre pays, qu’il n’est pas si loin, que quelque part dans le monde, il vit sa vie.
C’était une personne simple. Il vivait sa vie tranquille, il suivait sa routine. Il n’avait pas besoin de grand chose pour être heureux. Je me rappelle de semaines qu’on passait à la maison, tous les deux. On mangeait dans le jardin, on buvait le thé ensemble. On ne se parlait pas beaucoup et nos discussions étaient brèves, mais on appréciait le moment. Avant mon départ, on prenait le petit-déjeuner avec ma mère et on se baladait au bord du canal de l’Ourcq. C’était de beaux moments de bonheur.
Je me rappelle de mon enfance avec lui. On partageait le hamac et je lui disais que j’étais heureux. Je me rappelle qu’il venait le soir me chercher à l’école, il me tenait la main. Je lui tirais le bras et il faisait semblant d’avoir mal. Je me rappelle qu’il m’enseignait la grammaire et les mathématiques durant l’été. Il m’a beaucoup aidé durant ma scolarité. Je n’aimais pas apprendre par coeur alors il m’aidait à apprendre mes leçons d’histoire. Je n’arrivais pas non plus à écrire des rédactions, il les écrivais presque entièrement à ma place. Une de ses astuces était d’ajouter un tas d’adjectifs. Je me rappelle qu’il avait dessiné un monstre pour illustrer une des rédactions (le dessin, c’était pas mon truc non plus).
Il y a quelques années, je me rappelle avoir lu les conseils d’un écrivain russe (d’ailleurs, je n’arrive plus à les trouver). Un d’eux disait qu’on devrait avoir de bonnes relations avec ses parents, qu’ils partaient toujours trop vite. Adolescent, on veut parfois se démarquer de nos parents. On veut suivre des chemins différents. Les années passèrent et le défi s’est transformé en admiration. Cet homme était devenu un modèle. Si je pouvais avoir une vie similaire, je mourrais heureux.
