Accent

Source : http://leituras-cruzadas.blogspot.ca/2014/03/dia-mundial-da-poesia-2014.html

L’encyclopédie Wikipédia (2013) définit l’accent comme « une particularité de diction d’un locuteur dans une langue donnée. » Il serait propre à une région ou à un milieu social et pourrait se caractériser par des altérations du débit, de la prononciation et de l’intonation. Le Petit Robert (1987), lui, propose une définition un peu plus complète : « Ensemble des caractères phonétiques distinctifs d’une communauté linguistique considérés comme un écart par rapport à la norme (dans une langue donnée) ». Comme Wikipédia, il introduit cette notion de signe distinctif quand il définit l’accent.

L’accent est en quelque sorte la couleur du langage. Bien que le célèbre dictionnaire puisse bien maladroitement le considérer comme un « écart », il est un élément langagier ni négatif ni positif. En conséquence, à l’instar de la provenance géographique d’un individu, il serait parfaitement idiot d’en tirer avantage. Après tout, comme on ne choisit pas l’endroit où l’on naît, on ne choisit pas son accent non plus. On l’a, c’est tout et, quoiqu’on fasse, il est à peu près impossible de l’étouffer à jamais.

Néanmoins, rien n’empêche qu’on puisse le moduler en fonction du lieu où on élit domicile. Chez un Québécois qui vit en France depuis quelques années, on constate forcément une certaine transformation dans sa manière de parler. Tout comme le Français qui vit au Québec. Pour nous, il a toujours l’accent français mais lui, quand il retourne en France, on s’accorde à lui trouver un accent québécois. En fait, avec les années, il finit par adopter bien malgré lui un accent hybride qui ne ressemble plus à rien, peu importe où il va. Bien entendu, ce phénomène s’applique aussi à toute personne qui pratique une langue étrangère, ce qui donne à cette langue d’emprunt une couleur particulière que d’aucuns trouvent charmante.

Paul Laurendeau, un écrivain, blogueur et linguiste, rappelle que l’accent est un phénomène strictement phonétique qui se subdivise en deux types : l’accent interlectal et l’accent dialectal. L’accent interlectal est l’influence qu’a une autre langue (souvent la langue première) sur la prononciation. Parler anglais avec l’accent français, par exemple, ou portugais avec l’accent français. Le deuxième type, l’accent dialectal, est celui dont il est surtout question dans ce texte : les particularités de la prononciation spécifique de la zone dialectale donnée d’une grande langue, sans que l’influence d’une autre langue se fasse sentir. Avoir un accent québécois en parlant français, ou un accent brésilien en parlant portugais. L’accent interlectal est une inévitable anomalie d’apprentissage qui tend à se résorber quand l’apprentissage de la seconde langue s’approfondit. L’accent dialectal est une particularité ethnoculturelle qu’on peut tenter de résorber ou masquer mais qui est moins susceptible de se voir soumise aux réactions normatives sans que la légitimité de celles-ci ne soient mises en question.

L’accent, donc, est un phénomène linguistique qui pourrait être considéré comme un écart par rapport à la norme. Ainsi, il y aurait un accent québécois, signe distinctif de cette communauté par rapport au français de France, par exemple. Est-ce vraiment juste ? Il y a aussi beaucoup d’accents en France, tout comme en Suisse, en Belgique et même au Canada. Le développement des communications depuis les années 1960 a toutefois pour conséquence d’atténuer le phénomène et, dans une certaine mesure, de resserrer la norme langagière.

Par ailleurs, il ne faut pas confondre l’accent et le parler local qu’on appelle — souvent faussement — le patois (dans les faits, certains patois sont de véritables langues qui, pour toutes sortes de raison, s’éteignent doucement). L’accent porte sur la façon de prononcer les mots, par sur les mots eux-mêmes.

Se moquer de l’accent de l’autre est une attitude indigne d’un homme accompli. Cela revient à se moquer d’une infirmité, d’un handicap, bref de ce qu’on ne peut changer — même si l’accent peut se moduler, comme je l’ai mentionné ci-dessus. En écrivant ces mots, il me revient en mémoire une émission à la télévision d’État au cours de laquelle une animatrice se moquait ouvertement d’une chanteuse québécoise qui vivait en France depuis quelques années. Elle s’amusait à lui faire prononcer des mots québécois. Même si la chanteuse se prêtait de bonne grâce à cet exercice destiné à faire rire les imbéciles, il était visible qu’elle se sentait mal-à-l’aise (je me demande encore aujourd’hui pourquoi elle n’a pas quitté le studio, comme d’autres l’ont déjà fait en pareille circonstance). À ce moment-là, je me souviens d’avoir eu honte de l’accueil réservé à cette auteure-compositrice-interprète qui, par la suite, n’est plus revenue chez nous — pas souvent à tout le moins.

En juillet 2011, un lien sur Facebook pointait un article publié dans La Presse. Yves Lagacé, l’auteur de l’article, est chroniqueur à La Presse, un quotidien qui doit sans doute sa survie à ce genre de tribuns, les journalistes étant devenus une denrée rare sous nos latitudes. Dans cet article intitulé Le Québec de Wadji Mouawad, Lagacé dénonçait le dramaturge qui, sur les ondes de la radio française, aurait osé critiquer l’accent québécois qu’il refuserait d’adopter. Sur Facebook, il ne fallut pas trente secondes pour qu’un gars offre un visa permanent à Wadji Mouawad pour la France…

Qu’est-ce qui est en jeu ici ? L’intolérance, voire le racisme latent qui sommeille au fond de plus en plus de gens de ce pays. On n’aime pas qu’on critique l’accent des Québécois, leur façon de parler, même quand ils parlent mal, même quand ils introduisent un anglicisme par phrase, comme ces mots qui ont cours dans les médias, voire dans la classe politique : support au lien de soutien, opportunité au lieu d’occasion, agenda au lien d’ordre du jour, de programme ou de priorité, etc. Et quand cette critique provient d’un individu né à l’étranger, très rapidement on lui demande de retourner là d’où il vient. Si ç’avait été un Québécois né au Québec qui avait osé faire une remarque sur notre accent, est-ce qu’on lui aurait demandé de retourner en France ? Dès qu’on se permet de critiquer le Québec, on rappelle promptement à la personne qu’elle n’est pas d’ici, qu’elle est une immigrée en quelque sorte, même si, comme dans le cas de Mouawad, elle fait la fierté du Québec hors ses frontières.

Depuis la fin des années 1990, je constate le glissement qui est en train de s’opérer au Québec. Glissement vers l’intolérance, vers le racisme, vers ce « nous » qui ne veut plus rien dire. On n’a pas à être fier d’une façon de parler. Et il ne faut pas confondre l’accent à ce triste français qu’on est en train d’institutionnaliser ici.

La langue française n’est pas un outil de discrimination envers les étrangers ou les gens moins scolarisés. La langue française est un outil de communication que partagent plusieurs États de la planète. L’accent n’est pas un frein à cette communication. Avec la mondialisation, il est appelé à s’atténuer. Par contre, la valorisation des lacunes (du genre : « C’est comme ça qu’on parle chez nous ! ») constitue un frein à cette communication, un frein à l’amitié entre les francophones du monde, un frein au progrès social.