Juste la fin du monde

Un film de Xavier Dolan.

Vol au-dessus d’un nid de coucou

Xavier Dolan est un génie, voilà comme ça c’est dit. On ne va pas faire dans l’original. Bien avant le concert de louanges et de récompenses orchestrées aujourd’hui par une meute d’attachées de presse, cela avait été pour moi comme une évidence après avoir découvert les amours imaginaires ( comment j’ai tué ma mère était passé sous mon radar à l’époque). Un style qui pouvait agacer par son glam chic nouvelle vague et ses inspirations Wong Kar Waïesques, mais qui avait le mérite vraiment unique de ne pas se vautrer avec complaisance dans son style mais de transmettre des émotions vraies et simples, mêlant humour et profondeur. Un vrai talent pour les punchlines incisives ( la fumée cache la mârde, l’important c’est la cuillère, etc), et une liberté de ton totale. Le film terminé, le générique de fin m’apprenait que le jeune acteur épatant qui jouait dedans n’était autre que Xavier Dolan lui-même. 20 ans. Choc… Style. Fond. Humour. Dialogues. Gueule. Direction d’acteurs. Comédien. Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner que sa trajectoire allait être exponentielle.

Plus tard, il ne m’aura pas fait mentir auprès de tous ceux à qui je l’avais encensé jusqu’à l’agacement, en confirmant avec talent et brio qu’il pouvait aborder des thèmes d’une complexité terrifiante pour une si jeune âme. Mais comme dirait l’autre la valeur n’attend pas le nombre des années, et un changement de sexe, un voyage à la ferme et un trouble psychologique de l’enfance plus tard, il se place désormais là tout en haut de l’affiche. A 26 ans, le jeune québécois agaçant de précocité en est déjà à son sixième long métrage, et pas des moindres. Et depuis tout ce temps, pas un navet en vue dans son jardin pas si secret qu’il n’a de cesse de nous faire visiter avec cette impudeur insolente propre à ceux qui n’ont sans doute jamais vécu dans le regard des autres et qui pratiquent régulièrement la journée porte ouverte, là tout juste au niveau du coeur.

La sortie du nouveau Dolan est donc devenu pour moi comme pour tous ceux qui sont sensibles à son cinéma, un vrai petit événement. La journée commence bien. Le réveil est bon, le chien qui a aboyé toute la nuit est sympa, l’employé de poste est sympa, l’ouvreuse qui tire la gueule est sympa, tout le monde il est sympa. J’y vais la fleur au fusil, je sifflote, je suis content.

Et puis voilà, ce sont des choses qui doivent arriver, le film ne m’emballe pas. Malgré une intro qui sent bon le Dolan, une b.o. décalée faites de musique fm, de plans d’inserts en vue subjective sur la ville de son enfance, de regards lançés à l’intérieur du taxi qui emmène le personnage principal de l’aéroport à la maison familiale ( quel talent pour nous faire vivre de micro histoires à travers de simples plans de coupe, ce cinéaste a la grâce, ça ne s’apprend pas), très vite quelque chose coince dans l’interaction entre les personnages et la narration de l’histoire, quelque chose d’inhabituel chez lui.

“Juste la fin du monde” est à l’origine une pièce de Jean Luc Lagarce dans laquelle Louis, jeune dramaturge à succès, revient dans sa famille qu’il n’a pas vu depuis 12 ans. Il revient leur annoncer qu’il va mourir… Mais rien ne se passe comme il l’aurait souhaité. Chacun lâche ce qu’il a sur le coeur depuis tant d’années…

On ne pourra pas lui en vouloir, Dolan a respecté le style ciselé de Lagarce, son écriture par incises, ses emphases répétitives, la collision perpétuelle d’âmes qui ne s’emboîtent pas, et qui souffrent le dos courbé sous le poids insoutenable du fardeau familial. C’est un thème propre à Dolan, mais qui marque là la seule comparaison possible avec son écriture habituelle.

C’est bon d’être prévenu en allant voir le film. Dolan a offert à l’auteur un écrin magnifique, mais sa politesse infinie dans le respect de l’oeuvre privera forcément les fans du réalisateur de certaines de leurs attentes.

Fidèle à son adaptation, Dolan pourtant fin scénariste et dialoguiste disparaît totalement, et pose sa plume pour nous restituer la pièce d’origine. C’est un film de Lagarce finalement, filmé par Dolan. Comme l’était “Un air de famille” filmé par Klapisch, mais totalement habité par l’univers et la patte de Bacri Jaoui.

L’intensité, la mise à nu, l’impudeur ne font d’habitude pas peur au cinéaste. Mais ici il semble avoir tout mis au carré, encouragé par la compagnie posthume de cet auteur aux allures d’âme soeur. Effet de groupe oblige. Et l’on revient à un sujet aussi vieux que le cinéma lui-même, une arlésienne, un serpent de mer. Pour montrer l’ennui, faut-il ennuyer le spectateur ? Pour montrer le malaise, faut il mettre à mal le spectateur ? Pour montrer un personnage agaçant, faut-il énerver le spectateur à chaque fois qu’il parle ?

Dolan a fait son choix et c’est un grand oui. Après c’est une question de ressenti. En ce sens, son film est réussi car il a atteint le but qu’il s’était fixé. En ce qui me concerne, la pilule ne passe pas. Elle est trop grosse et indigeste. Impossible de ne pas citer encore “un air de famille”, autre chef d’oeuvre absolu du théâtre. Même famille dysfonctionnelle, mêmes personnages haut en couleur, mêmes tensions permanentes. Bacri y était insupportable de beauferie mais l’écriture ciselée mêlée au style ludique de Klapisch le rendait terriblement cinégénique. Ici Vincent Cassel, personnage agressif et allergique à toute forme de bien-être, s’exprime comme un gros con sans gouaille, digne d’une télé réalité, ce qui ne sert ni cet acteur formidable ni la narration. Marion Cotillard joue la Yoyo de service, la cruche au grand coeur, mais contrairement à Catherine Frot ne nourrit son personnage d’aucune subtilité, d’aucune variation dans son jeu. Elle bégaye interminablement pour bien nous faire comprendre qu’elle est un peu bête, agaçante et mal à l’aise. Un personnage de capsule. Et au bout du 78ème bégaiement vient l’agacement chez le spectateur, car il faut bien croire que c’est le projet de Dolan dans ce film. Marion Cotillard ne s’en sort d’ailleurs étonnamment pas très bien à ce petit jeu de pantomimes. Cela sonne un peu faux, forcé. En face d’elle, Gaspard Ulliel reste interminablement taiseux, pour construire à la truelle un personnage de type profond mais introspectif, qui regarde ses chaussures tout le temps pour montrer qu’il est dans son monde, cousin éloigné sous Xanax d’Amélie Poulain. Lea Seydoux est parfaite en ado attardée multipliant les “je t’emmerde”, “t”es relou”, “mais ta gueule toi”. On a déjà vu ça chez Kechiche, et elle s’y sent comme un poisson dans l’eau. On pourrait continuer comme ça à l’infini, on ne retrouve pas je pense la finesse habituelle du cinéaste.

A mon humble avis, pour une simple raison. Dolan n’excelle jamais autant que quand il s’accepte comme cinéaste du dialogue “imaginaire”. De la phrase “bigger than life”. De personnages flamboyants qu’on ne rencontre pas à la pelle dans la vie de tous les jours, de ceux qui hantent par leur talent d’expression les films de Tarantino, de Wong Kar Waï ou d’Audiard. Comme eux, l’univers habituel de Dolan, bien que se situant dans la vie de tous les jours, échappe malgré tout à toute forme de réel. Dans Annie Hall, quand Woody Allen à qui on reprochait la banalité de ses discussions citadines, attrape hors cadre Marshall McLuhan dans la file de cinéma, il prononce à mon sens, et face caméra, la phrase la plus emblématique de sa filmographie : “If life were only like this”.

Mais Dolan veut du sang, des cris, des larmes, du réel à outrance, et j’ai tendance à penser qu’il rejette chez lui-même cette forme de mise en scène, d’écriture tailladée, comme si elle allait l’entraîner vers des terres trop lumineuses et artificielles. Rien n’empêche de traiter crûment le réel, de le ramener à une forme de documentaire, Abdellatif Kechiche le fait, les frères d’Ardenne, Chantal Ackerman le font avec le talent qu’on leur connaît. Leur style est cohérent avec ce ballet du réel. Mais Dolan fait à mon avis cette erreur de vouloir mélanger la beauté formelle de son cinéma (musiques fm, ralentis, image léchée, déco aux petits oignons, cadrages soignés) avec la platitude infinie de dialogues issus du réel propre au dramaturge. Et cette confusion prête parfois à croire que l’écriture n’est pas bonne alors que c’est bien entendu faux. Le mélange de cet auteur et de ce cinéaste que tout semblait pourtant rapprocher est à mon sens une vue de l’esprit du cinéaste lui-même. Il existe une infinité de variantes à l’élaboration d’un film qui font de l’auteur un artiste si particulier, et en soustraire ne fut-ce qu’un ingrédient est une opération à risque. Une fausse bonne idée en somme. Et il est d’ailleurs étonnant que Dolan ait reçu son plus beau prix pour un film qui est peut-être celui qui le synthétise le moins. Un peu comme Scorsese avec l’aviateur.

Dolan a voulu nous dépeindre une famille en forme de cirque Barnum, et nous faire vivre de l’intérieur cette forme aigüe d’incommunicabilité. C’est tellement réussi pour ma part que je n’ai jamais communiqué avec eux. On ne ressent pas grand chose, sinon l’agacement. Je me suis senti comme ce coucou sortant de l’horloge à heure fixe et voulant échapper de l’endroit où il est enfermé avant de se faire aspirer à l’intérieur par son ressort métallique en forme de cordon ombilical. Mais je ne me suis pas envolé, je suis resté dans le cinéma. Il faut croire que les liens qu’on crée parfois avec certains cinéastes sont quasi familiaux. Alors j’ai souffert, en laissant passer le temps. Et l’hystérie.

Reste le talent des acteurs, qui malgré ce jeu bien trop emphatique offrent de l’or à chaque fois qu’ils ouvrent la bouche. Le charisme, les voix, la présence de Nathalie Baye, Vincent Cassel, Marion Cotillard, Lea Seydoux remplissent la pièce jusqu’au dernier centimètre cube et certaines scènes provoquent une émotion rare sous la direction d’acteur tout en confiance et en intensité de Xavier Dolan. Dans ma vision personnelle du film, tout n’est pas à jeter, il y a trop de talent dans l’aventure, y compris la magnifique musique de Gabriel Yared.

Je suis allé voir le film avec une amie qui a fini la séance en larmes… triste et désagréable impression pour ma part de m’être éloigné d’un ami que je pensais proche et qui a tissé désormais des liens plus fort avec d’autres que moi.

Ce n’est pas la fin du monde.