Comment le free-lancing est en train de bouleverser notre économie (et pourquoi les politiques devraient s’emparer du sujet dès maintenant)

Êtes-vous au point sur le monde des travailleurs free-lance aujourd’hui ?

Commençons par définir la bête : le freelance est un travailleur qui « exerce à son propre compte une activité économique ». On peut également le désigner par le terme « indépendant ».

A l’inverse du salarié, il n’est pas subordonné juridiquement à l’entreprise ou la personne avec qui il travaille. Techniquement, un free-lance est un prestataire de service.

Ses principales caractéristiques sont les suivantes :

  • Il s’approprie les bénéfices liés à son activité économique mais en supporte également les risques.
  • Il est autonome dans l’organisation de son travail, notamment en ce qui concerne les horaires et les moyens mis en œuvre pour effectuer ses missions.

Dans les pays occidentaux, le free-lancing connaît une progression considérable depuis quelques années. Il s’agit d’une tendance véhiculée par les Etats-Unis (comme beaucoup de transformations socio-économiques en Europe de l’ouest depuis 30 ans).

En effet, on compte aux Etats-Unis 55 millions de travailleurs indépendants, soit 35% de la population active (!)

En France, ils sont 3 millions, soit 12% de la population active. Les chiffres ne sont pas aussi élevés qu’Outre-Atlantique mais, depuis 2003, le nombre de free-lances augmente 10 fois plus vite que le nombre de salariés dans notre pays.

Cette tendance s’inscrit dans 3 bouleversements majeurs :

1/ Une révolution économique

Nous vivons à une époque où le système économique est de plus en plus mouvant et incertain.

Fini le paternalisme à l’ancienne où un travailleur pouvait rester 40 ans dans la même entreprise. Aujourd’hui, notamment chez les plus jeunes, on papillonne pour multiplier les expériences et les compétences acquises. Le free-lancing s’inscrit dans cette tendance et permet au travailleur de combiner plusieurs casquettes et de monter en compétences dans des domaines divers et variés.

Par ailleurs, la financiarisation de l’économie joue un rôle croissant dans la précarisation des salariés. On privilégie désormais la rentabilité à court terme et la montée en bourse du cours de l’action de l’entreprise. Or on sait que les marchés sont friands des opérations de restructuration des ressources humaines et de cost-killing qui laissent un nombre toujours plus élevé de travailleurs sur le carreau. Les places financières sont interconnectées au niveau mondial et « l’effet papillon » n’a jamais été aussi fort : un événement imprévisible à l’autre bout du monde peut faire s’écrouler le cours de l’action de votre entreprise qui devra prendre des mesures pour réduire ses coûts et voir son titre remonter. La financiarisation de l’économie mondiale pousse donc à la précarisation des salariés.

2/ Une révolution pour les entrepreneurs

C’est une vérité indiscutable : les patrons de TPE et PME ont peur d’embaucher en France. Et ce pour différentes raisons : coût d’un éventuel licenciement (indemnités de départ et possibilité de se faire attaquer aux prud’hommes), fiscalité du travail très élevée en France : si vous gagnez 1500 euros nets par mois, l’employeur doit verser à l’Etat la même somme (répartie en cotisations sociales et patronales).

Par ailleurs, la saisonnalité de l’activité de beaucoup d’entreprises les pousse à ne pas embaucher des salariés à temps plein toute l’année, ce qui favorise les contrats courts.

De plus, il est désormais extrêmement facile pour les patrons français de recruter des free-lances momentanément ou en continu via les différentes plateformes qui sont nées depuis quelques années : Crème de la crème, Side.co, pour ne citer qu’elles.

3/ Une révolution culturelle et psychologique pour les travailleurs

On lit partout que les générations Y et Z, à l’inverse de leurs aînés, ne travaillent plus uniquement pour la rétribution matérielle (le salaire) mais sont en quête de sens, de réalisation de soi et de liberté à la fois matérielle et immatérielle. Le free-lancing permet ainsi :

  • La liberté du lieu de travail : si celui-ci peut s’effectuer à distance (création de site internet, prestations de services dématérialisés), le free-lance peut travailler de chez lui ou même de n’importe où dans le monde tant qu’il dispose d’une connexion internet. Cela a plusieurs conséquences bénéfiques pour le travailleur et la société dans son ensemble : moins de transport donc un meilleur impact écologique, mouvement des « nomades digitaux » qui travaillent à distance tout en voyageant à l’autre bout du monde, etc.
  • La liberté des horaires de travail : tant que la mission est réalisée, le free-lance s’organise comme il le souhaite et peut moduler ses horaires de travail en fonction d’autres activités (famille et loisirs notamment). Cela représente une liberté incroyable en comparaison du monde du salariat et de son emploi du temps figé et généralement non négociable.
  • La liberté du type de mission : le free-lance qui dispose de multiples compétences peut multiplier les missions dans des domaines divers et variés alors qu’un salarié sera embauché à un poste précis pour la plupart du temps effectuer un travail donné et peu flexible.
  • Liberté vis-à-vis des clients : un freelance n’a pas apprécié la relation et les valeurs véhiculées par son « patron » (ou ne l’aime simplement pas) ? La solution est simple : il suffit d’en changer, ce qui est nettement plus facile pour un free-lance que de changer de patron (et donc de travail) pour un salarié.

Ce mode de fonctionnement correspond d’ailleurs plus à la vision du travail souhaitée par les générations Y et Z : moins de rapports hiérarchiques stricts et structure de prise de décisions flat.

Les conséquences de cette liberté : cela permet à l’individu de composer, à la manière d’un pianiste, sa propre vie professionnelle et de construire un « moi » économique constructif et indépendant. D’ailleurs, on observe souvent chez les free-lance une porosité du personnel et du professionnel : les free-lances font des missions dans le domaine de leurs passions et deviennent ainsi des artistes de leur propre vie.

Les défis à relever des free-lances

1/ L’isolement et la solitude

Aristote disait : « l’homme est un animal social » (l’homme au sens « être-humain » donc vous êtes aussi concernées mesdames).

Il est vrai que la solitude et le fait d’être privé de relations avec autrui peuvent être un frein au moment de prendre la décision de devenir free-lance. Les fameuses discussions à la machine à café avec ses collègues peuvent nous manquer une fois le cap de l’indépendance franchi.

La solution : se réunir en tant que free-lances dans des espaces de co-working. Cela vous permettra de voir et d’échanger avec des gens qui sont dans la même situation que vous. Sans parler du fait qu’on apprend souvent beaucoup de ces discussions, ce qui peut mener à élargir le champ de vos compétences de free-lance et d’avoir un panel d’activités plus large ou être plus efficace dans votre propre domaine.

C’est là que les pouvoirs publics peuvent intervenir en favorisant l’émergence d’un maillage d’espaces de co-working sur tout le territoire.

2/ Le « vertige de la liberté »

Cette expression définie par Sartre fait référence à la difficulté que l’être humain peut avoir à faire des choix et agir dans une situation où de multiples possibilités sont présentes.

C’est pour cette raison que la plupart des gens ont tendance à choisir la voie du travail salarié classique car le fait d’avoir un patron qui leur dit quoi faire a tendance à les rassurer. « Au moins je n’ai pas à me poser de questions » entend-on souvent.

La racine du problème ? D’énormes manquements dans le domaine de l’éducation où l’on est conditionné dès le plus jeune âge à obéir et à prendre la voie du salariat. Là encore, le pouvoir politique devrait intervenir pour que le système éducatif encourage les écoliers dès le collège et le lycée à prendre des initiatives personnelles et à tenter des choses qui sortent de la « connaissance scolaire » classique.

3/ La protection santé et le droit à la retraite : une nécessaire réglementation

La question de la protection santé du free-lance est cruciale : dans la situation actuelle, un free-lance ne peut pas se mettre en arrêt maladie car s’il arrête de travailler, il perd de fait ses revenus. Et ce avec effet immédiat.

La question de la retraite est aussi fondamentale et devrait être remise à plat par le pouvoir politique. L’injustice est criante : pourquoi des travailleurs qui apportent de la valeur à l’économie toute leur vie devraient se trouver dans une situation d’inégalité absolue au moment du passage à la retraite ou en cas de problème de santé ? C’est absurde et doit être changé.

En conclusion : le monde du free-lancing est une tendance forte qui provoque des bouleversements économiques et sociétaux majeurs et des défis (espaces de co-working, éducation en amont et une meilleure protection sociale) auxquels les gouvernants devront apporter une réponse le plus tôt possible.

Pour aller plus loin, voici deux articles : celui de the conversation et celui de slate