Question de repères

« Les jeunes n’ont plus de repères », peut-on régulièrement entendre maugréer les anciens lorsqu’ils considèrent les nouvelles générations. Bien que l’ayant déjà maintes fois lu ou entendu, ce n’est que récemment, et dans un contexte pour le moins inattendu, que j’ai véritablement saisi toute la portée de ce pessimiste constat. De manière surprenante, c’est dans le cadre d’un séminaire de didactique de la géométrie et de l’espace, et plus particulièrement en lisant un article[1] portant sur la construction de repères spatiaux chez les enfants, que la présente réflexion a germé dans mon esprit. Le papier en question était principalement articulé autour d’une expérience menée avec une classe et dans laquelle des élèves de six à sept ans étaient invités à sortir dans le préau puis étaient chargés de se repositionner dans la même disposition que celle de la classe. Au premier abord, et de notre point de vue d’adulte, on aurait tendance à imaginer un tel exercice comme étant d’une banale simplicité. Cependant, pour des enfants n’ayant pas encore construit de stratégies de repérage, l’exercice se révèle particulièrement difficile et confus. En effet, le repérage dans l’espace n’est pas inné. Personne — même la gent masculine — ne naît avec un GPS dans le cerveau. Notre capacité à nous repérer se développe de diverses manières : au travers de nos expériences, de la construction de notre « carte mentale », mais surtout, grâce à la décentration et à l’apprentissage de codes spécifiques. Cette construction n’est toutefois pas spontanée. En effet, selon certains didacticiens des mathématiques, les procédures de repérage peuvent être hiérarchisées en trois stades qui se développent progressivement chez l’enfant.
Le premier type de repérage est dit relatif subjectif, c’est-à-dire propre au sujet. C’est la procédure demandant le moins d’abstractions de la part du sujet, car elle est fondée sur sa propre vision. Si l’on suppose une table avec des cartes disposées en trois rangées de trois cartes ; à une question telle que « Où est la carte que tu as choisie ? », cette stratégie générerait des réponses du type « Elle est devant moi à droite. » Ce mode de repérage ne pose pas de problème aussi longtemps que le sujet reste présent et que son interlocuteur fasse l’effort de se mettre à sa place. Dans le cas contraire, il ne serait plus possible de repérer la carte. Le second degré de procédure de repérage est appelé relatif objectif. Comme son nom l’indique, cette procédure est relative à un objet. Elle demande par conséquent un certain effort d’abstraction chez le sujet, mais aussi la définition d’un repère externe et partagé. Avec ce type de repérage, les réponses à la question posée précédemment pourraient ainsi prendre cette forme : « Lorsque tu regardes la table depuis la chaise, la carte que j’ai choisie est dans la première rangée tout à droite. » Nous voyons donc que cette procédure permet de se passer du sujet et de communiquer la position de la carte avec une plus grande précision. Toutefois, cette procédure ne permet pas encore de se passer du contexte. Si l’on imagine que les cartes soient disposées sur un plateau uniforme et déplaçable, les informations relatives à la position de la chaise et de la table ne seraient plus d’aucune utilité.
Il a donc été nécessaire pour l’homme de créer des procédures de repérage pouvant être utilisées indépendamment du sujet et du contexte. C’est ce que l’on appelle les stratégies de repérage absolu. Le plus connu de ces modes de repérage codifié est probablement le système de coordonnées géographiques (parallèles et méridiens) permettant de communiquer une position « x » partout sur le globe, et ce, indépendamment de la culture, de la langue ou du point de vue du sujet. En effet, un code n’est pas relatif à celui qui l’utilise, il est prédéfini, absolu. Et c’est en cela qu’il est signifiant. Essayez donc de jouer une partie de bataille navale en utilisant un système de quadrillage différent de votre adversaire. Je doute que la partie ne se passe comme prévu. Pour revenir à notre exemple précédent, retrouver la carte avec ce mode de repérage nécessiterait au préalable de définir un code tel que : colonnes de bas en haut = A, B, C ; lignes de gauche à droite = 1, 2, 3. Une fois le code inscrit, la position de la carte pourrait être communiquée par téléphone et par quelqu’un n’étant jamais entré dans la pièce où se déroule le jeu sans que cela ne pose problème. Aussi longtemps que le code est respecté, le repérage est assuré.
Sur le plan moral, nous avons emprunté, depuis deux siècles, le chemin inverse que celui suivi par nos enfants dans la construction de leurs capacités d’orientation.
Au regard de ces exemples, nous pouvons donc supposer, en toute bonne foi, qu’un système de repérage absolu est un outil référant utile et nécessaire pour dépasser les limites et obstacles liés à la pluralité des points de vue et des contextes. Seulement voilà, en partant de ce constat, je me suis rendu compte que ce que nous cherchons à développer chez nos enfants sur un plan spatial, nous nous appliquons à le déconstruire dans la société sur un plan moral. L’analogie me marquait d’autant plus que — à la manière des élèves de l’article se fiant uniquement à leur repérage subjectif et n’arrivant plus à retrouver leur place dans le préau — je constatais que de plus en plus de mes contemporains n’arrivaient, eux aussi, plus à trouver leur place dans notre société. En réalité, cette absence de repères communs spécifique à notre époque est le résultat d’un long processus de déconstruction, tantôt volontaire, tantôt involontaire, initié en grandes parties par les adeptes de la pensée des Lumières. Sur le plan moral, nous avons emprunté, depuis deux siècles, le chemin inverse que celui suivi par nos enfants dans la construction de leurs capacités d’orientation. D’un système de repérage absolu, nous sommes passés à un système de repérage relatif objectif pour finalement nous retrouver aujourd’hui au stade du subjectivisme affirmé et prôné. Dans un langage moins technique, notre société, basée jadis sur des valeurs indiscutables, car « divines », est passée avec le siècle des Lumières à un système basé sur des lois humaines, certes universelles selon leurs auteurs, mais discutables, car relatives à la culture qui les a engendrées.
Et ce constat n’est pas uniquement le mien, j’en tiens pour preuve la terrible et fameuse tirade de l’homme « insensé » qui se rend compte avec horreur des conséquences de la destruction de l’absolu.
Où est allé Dieu ? s’écria-t-il, je veux vous le dire ! Nous l’avons tué, — vous et moi ! Nous tous, nous sommes ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon ? Qu’avons-nous fait lorsque nous avons détaché cette terre de la chaîne de son soleil ? Où la conduisent maintenant ses mouvements ? Où la conduisent nos mouvements ? Loin de tous les soleils ? Ne tombons-nous pas sans cesse ? En avant, en arrière, de côté, de tous les côtés ? Y a-t-il encore un en-haut et un en-bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Le vide ne nous poursuit-il pas de son haleine ? Ne fait-il pas plus froid ? Ne voyez-vous pas sans cesse venir la nuit, plus de nuit ? Ne faut-il pas allumer les lanternes avant midi ? N’entendons-nous rien encore du bruit des fossoyeurs qui enterrent Dieu ? Ne sentons-nous rien encore de la décomposition divine ? — les dieux, eux aussi, se décomposent ! Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! [2]
Ce passage saisissant de la mort de Dieu est d’une clairvoyance remarquable. Malgré son mépris à demi caché pour le christianisme, Nietzche assume ici pleinement le rôle de Dieu, réel ou imaginaire, dans la société des hommes. Sans l’absolu, ne sommes-nous pas perdus ? « Y a-t-il encore un en-haut et un en-bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? »se demande l’homme insensé. En lisant ce passage, je revois les élèves de l’expérience sur le repérage errer dans le préau, cherchant des points de repère, mais n’arrivant pas à s’entendre et à en définir un. Parfois, certains jettent un œil à l’enseignante dans l’attente d’un signe, mais cette dernière ne bronche pas. L’enseignante est morte. Les élèves sont laissés à eux-mêmes, ils doivent construire leur repère commun.
Ce repère commun, nous l’avons reconstruit. Et il a solidement tenu nos sociétés pour le meilleur, mais aussi pour le pire, comme nous le montrerons les atrocités du XXe siècle. De la loi morale et divine, nous sommes passés à la loi juridique et humaine. Si cette dernière assure une certaine cohésion sociale, elle reste néanmoins faillible et discutable de par sa nature relative. Et en effet, pourquoi devrait-on utiliser le même point de repère que celui de nos parents ? N’a-t-il pas montré ses défauts et ses limites à d’innombrables reprises ? Ne devrait-on pas se passer de point de repère ? Ne devrait-on pas interdire d’interdire ? Vous l’aurez compris, nous sommes arrivés en 1968 : la libération des mœurs pour certains, l’érosion des valeurs pour les autres.
Une chose est sûre, la société dans laquelle nous vivons est le fruit stérile de cette révolution culturelle.
En remettant en question la société que leurs aïeux avaient construite, mais surtout en cherchant à déconstruire ses fondements, les révolutionnaires de la pensée de 68 ont entamé, bon gré, mal gré, la deuxième régression de nos procédures de repérage. Feu le repère solide du général de Gaulle, place à la démocratie et au libéralisme. Libertine et libertaire, la génération de nos parents a joui de l’absence de repère comme un enfant se délecte de sa fugue nocturne. Seulement, les bonnes choses ont une fin. Et, si j’ose la formulation ; le monde sans limites a ses limites. L’absence de repère commun a engendré une société profondément individualiste et subjective. Le désir et le droit individuel ont été érigés en loi universelle. Tout ou presque, peut être discuté, contesté ou refusé. Mais à la manière d’une drogue, l’euphorie des premiers temps a fait place à l’angoisse. Les consultations psychologiques se multiplient, la consommation d’antidépresseurs explose, le taux de suicide augmente. L’homme a voulu se passer de Dieu et de son substitut, il se retrouve livré à lui-même, « emporté à tout vent de doctrine », perdu dans la pauvreté de sa subjectivité si chèrement acquise. Dès lors, devrions-nous nous étonner dans de telles conditions de voir des jeunes tenter de combler ce vide abyssal en se radicalisant ? Aristote ne disait-il pas que la nature a horreur du vide ?
Une chose est sûre, la société dans laquelle nous vivons est le fruit stérile de cette révolution culturelle. Stérile dans le sens où elle ne porte plus en elle le pouvoir de se reproduire, car elle se nie elle-même, tout comme elle nie ce qui l’a précédée. L’école, aux premières loges de ces changements « progressistes », a d’ailleurs adopté une position suicidaire dans laquelle elle incite ses élèves à contester son autorité. Ces derniers, tout comme les enseignants d’ailleurs, souffrent de ces injonctions paradoxales sans pour autant réussir à s’en défaire. Soyez autonomes ! Soyez critiques ! Pensez par vous-même !Autant d’inepties agréables à l’ego, mais qui n’aideront certainement pas nos enfants à se trouver dans la société de demain. Quoi qu’il en soit, la question que je me pose maintenant au regard de ce sombre constat est la suivante : quelle sera la prochaine étape de notre régression morale ? Il semblerait bien que la théorie du genre, avec son objectif revendiqué de destruction des figures masculine et féminine, soit une bonne candidate pour porter un coup de grâce à plusieurs millénaires de construction de repères par la race humaine.
[1] Dornier, J.-M. & Coqueret, M. (2009). “On retrouve sa place !” De l’espace vécu à l’espace appréhendé au cycle 2. Grand N, 83, 85–95.
[2] Nietzche, F. (1882). Le Gai Savoir.Société du Mercure de France, Paris.
