Le deuxième retour du Mexique — Septembre 2014

Me voilà en France depuis deux mois et demi, mon arrivée dans ce beau pays n’a pas été si facile. J’ai rédigé plusieurs textes pour exprimer ma nostalgie, mais bon ils sont trop tristes et certainement trop subjectifs. J’ai ressenti tout d’abord une extrême fatigue, fatigue de ces cinq années où j’ai tout donné, mon temps, ma créativité, mon ingéniosité, ma patience et ma capacité de négociation. J’ai appris à négocier pendant cinq ans, avec les tutelles, les institutions, les bras cassés, les égoïstes, les orgueilleux, les égocentriques, les déprimés, les hystériques…. Mais je ne m’étais une fois de plus pas préparée à négocier avec mon pays, mon retour. J’aurai dû relire le livre du retour de Sylvia Baron-Supervielle, j’ai relu par contre mes deux livres de chevet “Novecento, pianiste” de Alessandro Barrico et “Le pain nu” de Mohamed Choukri. J’adore le passage où le pianiste décide finalement de ne plus descendre de ce bateau où il est né.
« Moi qui n’avais pas été capable de descendre de ce bateau, pour me sauver moi-même, je suis descendu de ma vie. Marche après marche. Et chaque marche était un désir auquel je disais adieu. Je ne suis pas fou mon frère. On n’est pas fou quand on trouve un système qui vous sauve. On est rusé comme l’animal qui a faim. La folie, ça n’a rien à voir. C’est le génie, ça. La géométrie. La perfection. Les désirs déchiraient mon âme. J’aurai pu les vivre, mais j’y suis pas arrivé.
Alors je les ai ensorcelés.
Et je les ai laissé l’un après l’autre derrière moi. De la géométrie. Un travail parfait. Toutes les femmes du monde, je les ai ensorcelées en jouant une nuit entière pour une femme, une, la peau transparente, des mains sans un seul bijou, des jambes fines, elle balançait sa tête au son de ma musique, sans sourire, sans baisser les yeux, jamais, une nuit entière, et quand elle s’est levée ce n’est pas elle qui est sortie de ma vie, c’étaient toutes les femmes du monde. Le père que je ne serai jamais, je l’ai ensorcelé en regardant un enfant mourir, pendant des jours entiers, assis auprès de lui, sans rien perdre de ce spectacle effroyablement beau, je voulais être la dernière vision qu’il aurait au monde, et quand il s’en est allé, en me regardant dans les yeux, ce n’est pas lui qui est parti mais tous les enfants que je n’ai jamais eux. La terre qui était la mienne, quelque part dans le monde, je l’ai ensorcelée en écoutant chanter un homme qui venait du Nord, et en l’écoutant tu voyais tout, tu voyais la vallée, les montagnes autour, la rivière qui descendait, doucement, la neige l’hiver, les loups dans la nuit, et quand cet homme a eu fini de chanter, alors ma terre, où qu’elle se trouve, a été finie à jamais. Les amis que j’ai désiré avoir, je les ai ensorcelés en jouant pour toi et avec toi, ce soir-là, et dans l’expression de ton visage, dans tes yeux, je les ai vus tous, mes amis bien-aimés, quand tu es parti, ils s’en sont allés avec toi. J’ai dit adieu à l’émerveillement quand j’ai vu les icebergs géants de la mer du Nord s’écoule, vaincus par la chaleur, j’ai dit adieu aux miracles quand j’ai vu rire ces hommes que la guerre avait démolis, j’ai dit adieu à la colère quand j’ai vu ce bateau qu’on bourrait de dynamite, j’ai dit adieu à la musique, à ma musique, le jour où je suis arrivé à la jouer tout entière dans une seule note d’un seul instant, et j’ai dit adieu à la joie, en l’ensorcelant elle aussi, quand je t’ai vu entrer ici. Ce n’est pas de la folie, mon frère. C’est de la géométrie. C’est un travail d’orfèvre. J’ai désarmé le malheur. J’ai désenfilé ma vie de mes désirs. Si tu pouvais remonter ma route, tu les y trouverais, les uns après les autres, ensorcelés, immobiles, arrêtés là pour toujours, jalonnant le parcours de cet étrange voyage que je n’ai jamais raconté à personne sauf à toi. »
Moi je suis descendue du bateau. Dés que j’ai posé mes premiers pas sur le sol français, en dehors du plaisir incommensurable de retrouver mes enfants et mon père, les moments ont été marqués par des déceptions, des difficultés à trouver ma place, à prendre ma place.
Tout d’abord au niveau du travail, en dehors d’Ariel la directrice du Lest je ne me suis sentie pas accueillie du tout, regardée un peu de travers, une question au coin des lèvres : Qu’est ce que tu fais là ? Pourquoi es-tu revenue ici ? Le CNRS m’avait oublié pour la paye du mois de septembre. Notre monde de la recherche, il faut faire de l’international et de la pluridisciplinarité, mais par contre ne comptez pas sur nous pour le valoriser !!! Je me suis sentie oubliée, fatiguée, d’avoir fait tous ces efforts depuis des années. Un collègue a même prononcé la phrase assassine, dite bien sûr sur le ton de l’humour, alors que je venais au Lest pendant quelques jours de vacances prises pour la Toussaint avec les enfants : “Qu’est ce que tu fais là me dis une administrative du Lest, je croyais que tu étais en vacances”, oui je suis venue pour aider Ariel dans le cadre du séminaire doctorant, et le collègue présent au moment de l’interaction a dit “mais cela fait cinq ans qu’elle est en vacances !”. Et oui c’est dit ! J’ai fait un séminaire de rentrée au Lest devant 50 personnes, j’ai présenté les différents projets de recherche sur lesquels je travaillais, présenté mon parcours. Quand j’ai eu fini ma présentation, pas de question, grand silence et un collègue toujours le même a dit nous menons un atelier “allégement de charges au Labo pour mieux répartir le travail, ton retour d’expérience serait intéressant”. Là je me suis découragée, je m’en fous d’alléger les charges, les charges de quoi, la France va mal, car elle ne sait pas où elle a mal, elle cherche à s’alléger de quelque chose qui ne pèse pas.
Donc c’est compliqué, les thématiques de recherche : sont le décrochage scolaire, les risques psycho-sociaux, la précarité, la délinquance, la violence…. mais personne ne parle du reste, ce qui fait que ce pays est extraordinaire. La France cherche à s’alléger mais on ne sait pas de quoi ! S’alléger des personnels ? Mais les êtres humains sont la richesse de ce pays, leur travail, leur professionnalisme sont des éléments devenus invisibles. J’ai dû me réinstaller complétement de façon administrative et j’ai donc eu à faire à tous les services administratifs, si on prend le temps d’écouter deux secondes la litanie de la plainte et qu’on valorise leur professionnalisme, les services français marchent à la perfection. Ils sont compétents, attentionnés, vous propose des solutions. Les services en France se sont transformés, les gens sont aimables, prennent le temps, vous expliquent, sont très polis. Mais alors de quoi bon sang veulent s’alléger les français pour être heureux. Si je gouvernais ce pays j’embaucherai, je remplirai les trous, il y a tellement d’endroit dans la ville, dans le travail où il manque des personnels, ce qui permettrait de créer du lien, ne pas se sentir seul. Les français veulent s’alléger, car ils se sentent seuls…
Depuis mon arrivée j’ai fait l’expérience de la voiture en panne, des courses à porter, des portes à tenir, des poubelles à trouver, des alcoolos dans la rue, des sdf, des bagarres le vendredi soir, des coups de gueule, des queues infernales dans les pharmacies, des femmes voilées comme si il en pleuvait, des agressions des journalistes contre les politiques, des politiques qui ne parlent que de lois qui sont déjà votées.
Et puis les français découvrent et redécouvrent sans cesse la mondialisation, on découvre les paradis fiscaux du Luxembourg, le travail délocalisé, on cherche toujours la société salariale comme si elle avait toujours existé, on ne parle que de crise, mais je ne sais pas ou plus ce qu’est la crise, laquelle, quelle crise, cette crise sans laquelle les français ne peuvent pas vivre.
Je remballe ma nostalgie, et cette mélancolie, ce Mexique chéri, que j’aime tant depuis 25 ans, où tous les espaces temps sont occupés par des gens, des gens qui vous tendent la main, qui vous aident à pousser votre voiture, qui vous propose de porter un sac quand on vous voit marcher sur le trottoir, qui intervient quand deux jeunes se cassent la figure sur un trottoir le vendredi soir. Cette société française qui cherche à s’alléger de sa solitude, qui fait la queue dans les pharmacies pour prendre des gélules pour aller mieux, pour dormir, pour faire face à ses angoisses, pour ne plus avoir mal au ventre, pour ne plus pleurer, pour ne plus développer des eczémas, des allergies aux aliments. J’ai eu envie de crier, et puis moi aussi je suis allée chez le médecin, pour m’aider à passer cette crise et reprendre ma place dans le trafic, quand j’irai mieux je commencerai à raconter, à redonner mon énergie, ma joie naturelle, mon humour et ma créativité.
Je suis entrain d’écrire, tous les jours un peu, pour enfin « enterrer cette Hache de Guerre », HDR et devenir directeur de recherche, pour reprendre des responsabilités et faire des choix, pour aider les gens, les faire sourire, leur donner ma confiance et leur redonner le sourire. Tendre la main, sourire dans la rue, aider à porter les sacs, pousser les voitures, laisser ma place aux personnes âgées, séparer des jeunes qui se battent et leur demander pourquoi, parler, chanter…
Je n’ai pas abandonné, heureusement il y a l’amitié, malgré le fait que j’ai eu tendance depuis deux mois à hiberner, les amis ont été présents et m’ont accompagné. Ils ont face à eux une poupée russe, emboitée, empilée, ils ne savent pas trop comment me prendre, quoi faire ? Faut il la bousculer, la laisser retirer toutes ces épaisseurs, toutes ces années, qu’elle se dénude pour atteindre la plus petite des poupées celle qui ne dévisse pas, pour qu’elle puisse retrouver ses épaisseurs. Il faut reconstruire chaque couche, la première la plus difficile celle de la peur d’autrui, je ne la portais plus mais il faut la revêtir, celle de l’hypocrisie, celle de la norme sociale de la célibataire, séparée, pas divorcée car pas mariée, mère célibataire, parent isolé oh la la ! Que cette couche est compliquée j’avais totalement oublié pendant cinq ans ce que la société française est conservatrice, et obsédée par cette histoire de « ménage à trois ». Tous les films portent sur ce thème, l’amant, la maitresse, le divorce, pour reconstruire la même chose. Pendant cinq ans j’avais oublié les dépressions des mecs de quarante ans, leur anti-dépresseur c’est le sexe, la maîtresse. Et puis les femmes divorcées se retrouvent sur le marché de l’amour, meetic, finder et autre elles cherchent l’homme à épouser, à épuiser et tout cela recommence… C’est pour moi le plus difficile. Et puis revêtir la couche de la routine, trouver des routines pour pouvoir savourer les 35 jours de congés, plus les RTT, plus les jours fériés, plus le compte épargne temps, le temps, le temps… Que faire de tout ce temps libre, il faut s’alléger et occuper tout ce temps vide. Les vendredi soir qui commencent à 16 heures, les mercredi qui finissent à midi. Alors oui la déprime monte car il faut réaliser tous les objectifs fixés dans les tableaux de bord en seulement 4 jours par semaine et seulement en 35 semaines. Alléger le temps car le temps de travail est tellement court que les gens n’atteignent plus leurs objectifs, ne savent pas vraiment utiliser les outils de gestion qui va leur faciliter la vie, parce que la pause café se fait en face d’une machine qui permet de réduire le temps de pause, car la pause méridienne ne dure que 45 minutes sur les huit heures de présence au travail. Comment alléger du temps de travail qu’on n’a pas ? Comment remplir du temps de loisir qu’on a ? Il faut de l’argent mais lequel ? Celui qu’on n’a pas le temps de gagner ou celui qu’on a le temps de dépenser ?
Je navigue maintenant entre mes différentes peaux, je ferai le choix de certaines, je ne revêtirai pas les autres : celle de la peur, celle de la norme et de l’hypocrisie… Je vais doucement reprendre ma place, la construire… J’ai besoin encore d’un peu de temps pour sortir de ma tanière, je passerai voir Pierre dés que je peux sur Paris, et puis je reviendrai au Mexique bien sûr et en Uruguay pour vous voir. Lettre adressée à mes trois pères sociologiques : Marcos Supervielle, Pierre Tripier et Victor Zuñiga
