“On habite la même adresse” — Décembre 2015

Delphine Mercier
Jul 22, 2017 · 4 min read

Eté 2015 les « murs » de l’Europe ne peuvent plus résister c’est la « crise » des réfugiés syriens. Dans ce contexte, la plateforme asile de Marseille a ouvert ses portes le 1er septembre 2015 au pied de mon immeuble. Le 28 Octobre 2015, je gribouillais sur mon carnet de recherche ce texte intitulé : « On habite la même adresse ». Chaque jour il y en a de plus en plus qui se collent à la porte de la « plateforme asile ». Brandissant un morceau de papier blanc où est inscrit une date et un horaire. La porte s’ouvre, un homme de grande taille stationne dans l’entrebâillement de la porte, il saisit un à un les morceaux de papier, organise l’entrée dans les bureaux exigus. Les réfugiés se bousculent devant la porte, se serrent… comme si l’entrée à l’intérieur garantissait une première étape, un premier succès. Assis sur les marches en bas de mon immeuble, la plateforme n’a pas d’adresse, elle a adopté la même adresse que l’immeuble où j’habite. Cette plateforme existe-t-elle ? Le courrier, tous les jours, tombe dans ma boîte aux lettres et les noms ont des consonances arabes, africaines, érythréennes, afghanes… Ont-ils une adresse ? Voilà comment mon immeuble est devenu le bâtiment de l’exil.

Des jeunes, des femmes avec des enfants dans les bras. Ce matin, il pleuvait et le trottoir « salle d’attente » paraissait bien triste. Deux jeunes sont assis sur les marches, ils chantent. Je commençais alors chaque matin à échanger des mots, des sourires. Est-ce de réconfort dont ils ont besoin ? D’où viennent-ils ? Où dorment-ils ? Dans la rue il y a quatre hôtels de vendeurs de sommeil. Combien de fois devront-ils se présenter ? Je tente chaque matin de reconnaître des visages connus, mais chaque jour est différent et les personnes ne sont jamais les mêmes. Ce matin, ils étaient cinquante et depuis un mois il en est ainsi. Avant hier la porte de la plateforme était close. Pour manifester contre le manque de moyens, le personnel de la plateforme n’est pas venu travailler. Sera-t’il entendu ? Par qui ?

Ce sont presque mille personnes qui se sont présentées. Oserai-je faire mon travail de sociologue, leur demander d’où ils viennent, leur poser des questions, leur demander leur âge. Oserai-je demander sans aider et participer à l’aide qui s’organise. Oserai-je demander s’ils ont besoin de quelque chose, quelque chose que je ne pourrai peut-être pas donner.

Chaque matin, je sors de chez moi au 8 Boulevard Louis Salvator, c’est devenu l’adresse de milliers de personnes, en attendant qu’elles en aient une. Entre septembre 2015 et décembre 2015 des milliers de personnes ont vécu au 8 Boulevard Louis Salvator, sans y dormir, ni déguster un repas chaud. Ils ont juste attendu devant la porte, leur porte, leur boîte aux lettres, mais pas leur maison. C’est devenu le bâtiment de l’exil. Sommes- nous aussi des exilés. Oui nous le sommes, mais nous sommes exilés de notre société, de notre devoir.

Nous sommes en guerre, une guerre extra-territoriale. J’habite au 8 Boulevard Louis Salvator, comme des milliers de personnes qui ont fui la guerre, la violence. Et pourtant dans ma maison, les visages « mondialisés » qui se présentent devant la porte d’entrée, d’une « plateforme », comme un bateau en mer errent en attendant une clef, pour ouvrir la porte de leur maison. Maison qu’ils ont laissée. Et je me demande d’ailleurs si ils ont fermé leurs maisons à clef. Qu’ont-ils pris ? Ont-ils pensé en fermant la porte qu’ils allaient revenir un jour ? Le monde entier est là au 8 Boulevard Louis Salvator. Avoir une adresse, c’est le début. Peu importe si nous sommes des milliers à avoir la même adresse. Si dans quelques années, un historien fait un travail sur les adresses il se posera des questions. Toutes les nationalités vivaient au même endroit, mais ces gens sont-ils de la même famille ?

Comment se sont-ils connus ? Comment s’est passée cette rencontre qui fait que des gens du monde entier habitent à la même adresse. Se sont-ils parlés ? Ont ils eu envie de s’aimer ? Que deviendront-ils ? J’habite au 8 Boulevard Louis Salvator à Marseille et mes voisins et moi comme dans la tour de Babel, parlent toutes les langues du monde et attendons tous celle qu’on ne nomme pas.

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