Autoscopie d’un engagement politique

Violence masculine & modèle destructeur de la famille nucléaire patriarcale

Mon rapport aux hommes est construit autour de l’absence et du conflit. C’est plus que le point de départ de ma conscience féministe, c’est le point de départ de ma conscience du monde et de sa cruauté. Ma famille est disloquée, être orphelin de père et/ou de mère est la norme : c’est le cas pour mes deux grands-parents maternels, et pour une partie de mes cousin-e-s maternels. Mon géniteur m’a abandonnée avant la naissance, sans laisser de photo souvenir. Je n’ai aucune trace de son existence dans ma vie.

Après cette frustration originelle, les hommes de ma vie, pendant longtemps, n’ont apporté et été que violence, parasitisme, et détachement émotionnel. L’un de mes plus violents traumatismes c’est la violence conjugale que ma mère a subie lorsque j’étais petite.

Une violence qui aura duré deux ans, au terme de laquelle ma mère a courageusement déposé plainte, après avoir été séquestrée une journée entière : à crier à l’aide auprès de ses voisins, présents sur le palier, discrètement à écouter aux portes, mais qui n’ont pas pris la peine de contacter la police…

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce qui m’a amenée à avoir une grille de lecture féministe du monde et de mon vécu. Sur mon vécu, il y a d’abord un aspect symbolique notamment le sentiment d’être dévalorisée par des capacités intellectuelles pourtant valorisées chez les hommes et prétendument dans la société entière (« tu es trop intelligente, ça fait peur aux hommes, ils vont tout de suite comprendre qu’ils ne peuvent pas te berner facilement. »).

Il y a également ma dépendance affective envers des hommes qui n’ont jamais voulu de moi et le corollaire étant la souffrance endurée pour correspondre à des standards de beauté attrayants. Le regard masculin a été et est encore structurant dans mon rapport à mon corps et à ma confiance en moi. Cela ne fait pas de moi une mauvaise féministe, c’est un état de fait, un construit social, contre lequel j’essaie de lutter pas à pas par la critique féministe, même si mes actes ne sont pas toujours en adéquation avec celle-ci.

Cette dépendance est inextricablement liée d’une part, à la souffrance d’être abandonnée mais d’autre part parce que, dès la plus tendre enfance, on m’a toujours interrogée sur mon père. « Comment ? Tu n’as pas de père ? Mais tout le monde a un papa, c’est horrible ! ». Ce genre de remarques a créé le manque. L’affirmation de la société selon laquelle il faut « un papa, une maman » finit par créer un manque, un vide dans les familles mono ou homoparentales, là où n’y en avait pas au départ !

L’importance des conditions matérielles liées aux oppressions

Il y a par la suite, un aspect matériel extrêmement important dans le glissement du désarroi vers l’indignation dans mon expérience. Ma mère et moi avons été sans domicile fixe de nombreuses années. De ma naissance à mes 8 ans, j’ai donc été SDF. On imagine souvent les sans domicile fixe « dormir sous les ponts », et ça n’a jamais été notre cas. Le plus difficile, c’était la perte de dignité, quand le manque d’argent nous privait de repas. On faisait les restos du cœur, pour des boîtes de conserve absolument dégueulasses, et le pire, c’est quand on daignait nous accorder deux cuisses de poulet par semaine. Ce geste supposément généreux, ce repas supposément festif, était, en fait une insulte, un crachat en pleine figure. Ces repas qu’on devait à la charité, je n’avais qu’une envie : celle de les vomir jusqu’à en vider mon corps. Dans ces conditions, nous avons été baladées d’hôtels sociaux en foyers. Sur l’expérience des hôtels sociaux, certaines réminiscences douloureuses m’ont amenée à écrire un texte que je publierai plus tard.

J’ai surtout été gardée par une assistante maternelle agréée : payée par le contribuable, à l’époque où l’austérité ne frappait pas encore. J’insiste lourdement sur ce point. Dans les conditions actuelles et les politiques austéritaires, il est improbable que la Direction de l’Action Sociale de l’Enfance et de la Santé claque des milliers d’euros pour qu’une assistante maternelle agréée, payée 24 heures sur 24, avec majoration la nuit, pour garder, nourrir et loger l’enfant d’une mère célibataire psychotique, sans domicile fixe et sans activité salariale stable. Improbable. Impossible.

A l’heure actuelle, j’aurai probablement été placée en foyer de la DASES pendant les séjours à l’hôpital psychiatrique de ma mère, qui pouvaient se prolonger en mois. Ce qui aurait pu conduire d’ailleurs à la perte de ses droits parentaux. En écrivant ceci, je prends pleinement conscience de mon expérience individuelle, dont je tente de minimiser le misérabilisme, pour économiser quelques lignes et quelques peines. Paradoxalement, il y a quelque chose de lumineux, une note d’espoir, quand je repense à tout ce à quoi j’ai réchappé.

A environ 8 ans, nous avons enfin connu la stabilité, un appartement en HLM, le nôtre, enfin, en plein 11e arrondissement. (Une position géographique clé qui me permettra d’accéder à une socialisation privilégiée malgré la marginalisation sociale.) C’est précisément repenser, ressasser, cette étape de ma vie qui m’a fait comprendre que pour notre société, une petite fille valait moins qu’un petit garçon. Les offices HLM ont en effet refusé de nous accorder un appartement avec deux chambres au prétexte qu’une mère et une fille pouvaient partager un lit. Ce qui n’est pas le cas lorsque l’enfant en question est de sexe masculin.

Ma tante et son fils ont, quelques années plus tard, obtenu eux aussi après quelques mois d’errance, un logement HLM. Mais de 3 pièces cette fois : on ne peut décemment pas ôter l’intimité d’un petit garçon à l’égard de sa mère… Si le raisonnement était inverse : qu’il n’est décidément pas convenable d’ôter l’intimité d’une mère/d’un parent vis-à-vis de son enfant, n’aurait-il pas alors été appliqué à notre cas aussi, ma mère et moi ? Il me semble que oui. C’est donc au petit garçon que revient le privilège de l’intimité et à lui seul.

Virginia Woolf m’a bouleversée dès les premières lignes de son pamphlet impertinent Une chambre à soi. Elle dit d’entrée : « il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction. » Il est tout à fait clair désormais que l’indépendance matérielle et une pièce à soi, où s’isoler, où se replier, sont indispensables à toute femme, qu’elle veuille ou non écrire. Je vous écris ces lignes après avoir bataillé pour rester seule deux nuits dans la seule chambre de l’appartement, au prétexte fallacieux que mes révisions prenaient du retard et que la télévision me gênait. C’est dire l’importance de l’isolement dans la réalisation de cette présente catharsis.

Pour en revenir à l’appartement, nous avons emménagé en 2000. Nous sommes en 2016. A 24 ans pour ma part, 49 ans pour ma mère, nous habitons toujours le même appartement. Nous avons fait une demande de changement de HLM avec deux chambres, il y a déjà 11 ans…

Expérience du racisme : entre continuité et rupture

Ce sentiment d’injustice a grandi tour à tour par mon expérience de la précarité, du sexisme, dont j’ai vaguement et rapidement fait le tour, mais par le racisme aussi.

La question est pour moi toujours très délicate, presque existentielle. Depuis que je lis et apprends activement des faits, des analyses, des concepts, sur le féminisme, je vois beaucoup la question des privilèges. Quand on me voit (faciès blanc), qu’on m’entend et qu’on me lit (capital culturel, donc capital économique supposé), on me prête certains privilèges dont je ne crois pas bénéficier pourtant…

L’intersectionalité est un concept qui a révolutionné ma compréhension de mon expérience. J’ai longtemps été incapable de voir les liens, les renforcements mutuels des oppressions que j’ai pu subir. C’était un coup la pauvreté, un coup le sexisme. Jamais tout à la fois.

Ma mère a été agent dans la fonction publique, avant de vraiment décliner sur le plan psychiatrique, et d’être incapable de travailler à temps complet. Harcelée par des collègues racistes et nostalgiques du temps des colonies, surtout de l’Algérie française (la fonction publique pullule de pieds noirs revanchards), elle est vite tombée dans la dépression et le délire psychotique. Trop jeune, il m’était impossible de comprendre ce que ma mère endurait.

Et pour cause : ma mère est de faciès maghrébin, moi pas. Mon père étant espagnol, je ne suis pas perçue comme maghrébine avant que mon nom — celui de ma mère — ne soit « découvert ». Pourtant, l’histoire familiale est imprégnée de la souffrance coloniale et postcoloniale : mon grand-père était mineur de fond, ma grand-mère servante pour des juifs d’Algérie, puis mère au foyer en France. Les enfants ont tous souffert de racisme dès l’école, puis au travail et dans tous les aspects de leurs vies.

Ce qu’ont subi tous les membres de ma famille est la cause d’une grande souffrance, aussi bien psychique (la ‘dés’intégration/dévalorisation de la culture algérienne/ « métèque », l’apprentissage de la haine de soi, avec tout ce que cette destruction des structures mentales a de violent) que familiale (l’ambiance à la maison était loin d’être paisible, les ressentiments sont terribles, les liens familiaux rompus, la solidarité mécanique disparue), et enfin sociales : le racisme systémique marginalise les individus notamment et surtout en s’attaquant à leurs conditions matérielles.

Ceci étant dit : à titre strictement individuel, je n’ai quasiment jamais subi de racisme institutionnel. Ca tend davantage vers le jamais que vers le presque. Car mon fasciés est Blanc. Suis-je Blanche ? Suis-je une personne « racisée » ? Je n’en ai pas la moindre idée. J’oscille entre la conviction que la marginalisation selon la race sociale tient moins du fait d’une appartenance réelle à un groupe racialement marginalisé, qu’à l’appartenance supposée par la société dans son ensemble.

Autrement dit, on ne peut pas s’auto-identifier comme personne racisée. C’est la société qui nous racise. Si la société ne me racise pas, dans quelle mesure puis-je prétendre avoir l’expérience d’une personne non Blanche ? En même temps, cette question ne peut pas effacer la mémoire familiale inscrite dans ma conscience, dans mes affects. Je n’ai pas vécu à proprement parler le racisme, mais j’ai vu le racisme et ses effets, subis par ma mère, ma grand-mère, mon grand-père. Par ricochet, je l’ai vécu aussi en fait.

La limite, tout de suite, à ce raisonnement qui a précédé, est que j’ai été trimballée dans des hôtels sociaux et grandi parmi des mères célibataires, précaires, noires. Des femmes noires. Il y avait tout à tour une solidarité et une confrontation violente entre les femmes noires et les femmes maghrébines dans les foyers de mères célibataires. Leur vécu comporte une continuité et une rupture. Ce n’est pas pour autant que je prétendrai avoir une compréhension du vécu des femmes noires, même si j’ai grandi parmi leurs enfants.

Je m’autorise à penser parfois comprendre la racisation des femmes maghrébines au prétexte que ça touche ma famille. Comment m’identifier, quand les autres me voient blanche mais, qu’à la maison je ne le suis plus ? Ai-je une légitimité à parler de racisme ? De mon vécu ? Ces questions continuent de me hanter, m’empêchent d’une certaine façon de me construire une identification solide. Elles m’apprennent aussi la complexité des expériences individuelles.

La maladie mentale : tour à tour cause et conséquence des oppressions

Il y a un autre aspect important dans ma réserve inépuisable d’indignation : le stigmate de la maladie mentale et les conséquences de celle-ci sur une personne de mon sexe/genre et de ma classe. La dépression, la bouffée délirante de ma mère suite à un harcèlement raciste, en conséquence duquel elle a été sanctionnée d’une inaptitude (dans toute la fonction publique), pendant que la personne coupable de ce harcèlement était récompensée en récupérant le poste laissé vacant… tout ceci a laissé une trace indélébile dans mon enfance qui n’en était pas vraiment une. Enfin, c’est très complexe, ma mère avait déjà d’importantes fêlures psychologiques avant d’être détruite par le harcèlement raciste au travail. Elle avait déjà fait des bouffées délirantes, lorsqu’on était sans domicile fixe, j’en ai parlé précédemment.

Cela ajoute encore un poids sur mes épaules : il m’a fallu panser les blessures de ma mère, refouler les miennes, comprendre, intérioriser puis rejeter cette haine de soi inculquée par elle, qu’elle a elle-même apprise de la société, et faite sienne dans un souci de préservation.

Il y a eu une double pression qui a fait peser sur mes épaules d’enfant le lourd poids de la prise en charge émotionnelle, affective et sanitaire de ma mère : d’abord, celle de la société dans son ensemble, « on n’a qu’une mère », on doit la traiter avec le respect dû, « l’amour familial est inconditionnel », et je vous passe toutes les images chrétiennes sacrificielles de la petite fille « très bonne, très douce pour ses parents. » La petite fille qui efface ses émotions, ses désirs, qui s’efface même tout court, pour n’être plus que la main qui caresse, qui récure, qui nourrit, la bouche qui se ferme, et l’oreille qui écoute.

Ensuite, la pression familiale et ses ‘traditions’ arabo-musulmanes selon lesquelles les enfants doivent respecter et s’occuper de leur mère, aux pieds de laquelle se trouve le paradis. Cette responsabilité m’a toujours incombée, y compris quand ma mère avait un compagnon. Personne n’avait idée que j’avais, moi aussi besoin d’aide, de réconfort, de préserver mon innocence et qu’on s’occupe de moi, qu’on m’élève.

La maladie mentale alors, elle fait peur car personne ne veut l’appréhender de façon politique, ne veut la replacer dans un contexte social. La maladie mentale est souvent le résultat de la société. Qui ne basculerait pas dans la psychose ou au moins la dépression majeure avec un vécu traumatique qui mêle la carence affective et matérielle, le racisme, le sexisme, etc. ?

Dans le monde du travail, les malades mentaux sont, soit traités indifféremment que les personnes valides, leurs conditions de travail portent mal leur nom car inadaptés, ce sont les « emplois protégés en milieu ordinaire » ; soit ils sont exploités, sous-payés dans des emplois de la production (comprendre : travail à la chaine) : les ESAT (établissement et service d’aide par le travail). Dans ce type d’aménagement du travail, on parle de « dignité » de la personne « à travers le travail ».

La logique derrière cette expression extraordinaire est tout de même de considérer qu’avoir un travail, c’est être digne. N’est pas digne celui qui n’en a pas ?

Le malade mental ne perd pas sa dignité parce qu’il n’a pas de travail (souvent parce que les emplois sont inadaptés, et que chômer leur préserve davantage la santé physique et psychique, n’en déplaise aux névrosés du travail), il la perd parce qu’il est considéré systématiquement comme un boulet, et non pas comme une personne, comme un sujet qui souhaite s’épanouir, se développer, être considéré, avoir de la reconnaissance, notamment par son niveau de vie. Être malade de longue durée condamne à la précarité, c’est une certitude. Mais la maladie mentale stigmatise plus que la maladie physique, elle mobilise moins.

D’ailleurs pour replacer la stigmatisation de la maladie mentale en contexte sexiste, ma mère a été victime d’agressions sexuelles en hôpital psychiatrique. Elle a parlé, et a été renvoyée à sa paranoïa pathologique. Fin de l’histoire.

La magie de la maladie qui fait oublier qu’une femme sur dix en France a été ou sera violée au cours de sa vie.

Qui a peur des malades mentaux ? je reformule : qui a peur d’une mobilisation des malades mentaux ? Femmes, qui plus est ? Personne. Il est évident qu’ils/elles sont particulièrement marginalisé-e-s et vulnérables, et rendus invisibles partout. Pourtant, c’est tellement politique. Les oppressions rendent malades et la maladie renforce les oppressions, la boucle est bouclée et la descente aux enfers n’en finit pas.

Le personnel est politique : du vécu à la politisation du vécu

Tout ceci étant dit, jamais je ne ferai de mon vécu une autorité. Ce n’est pas mon vécu qui m’a permis de comprendre le monde, il y a aidé en créant une ouverture, une porte dont la poignée n’était pas verrouillée. Il y a une infinité de causes qui m’ont amenées à aujourd’hui analyser mon parcours tel que je le fais. C’est certes à partir de ce vécu que la curiosité d’aller chercher des réponses est née : mais ces réponses je les ai en partie trouvées dans des textes d’analyses conceptuelles du monde. Les faits ne parlent pas d’eux-mêmes, il m’a fallu des grilles de lecture (concepts) pour comprendre les faits, pour analyser le réel. Des analyses notamment socialistes, féministes, postcoloniales, etc. qui m’ont appris à quelles oppressions j’ai pu faire face. Et que ces oppressions ne sont pas un simple concours de circonstances malchanceuses, comme on peut ou veut le faire et surtout comment les institutions mettent tout en œuvre pour faire croire à de la simple malchance.

J’aime toujours employer des mots empruntés à Spinoza, quand j’en maîtrise à peu près le sens, ce qui n’est pas gagné. Ce n’est pas un auteur féministe, loin s’en faut, ni même un courant philosophique très repris dans le féminisme, mais il me permet d’accepter mes ‘affects’ (notamment tristes, quand je vis des situations oppressives) et de les dépasser. Psychologiquement, ça m’a beaucoup aidée à m’apaiser. A toujours vouloir combattre l’oppression, chercher l’émancipation, mais en évitant de tomber dans un discours vindicatif à l’égard de comportements individuels quand c’est le système dans son ensemble qu’il faut détruire.

Attention, je ne juge pas ainsi les féministes qui disent « ce comportement est problématique, telle personne a fait ci ou ça… ». C’est très intéressant justement de toujours découvrir comment les structures ont un impact parfois direct sur des actes qui passeraient pour isolés si on ne les appréhendait pas à la lumière d’un système, plus vaste que les individus. Mais j’ai parfois l’impression que dire « ceci est problématique » tend à instaurer une dichotomie illusoire entre ce qui serait problématique et ce qui ne le serait pas.

Tout est problématique mais à des degrés divers, puisque tout est structuré par un système hautement problématique.

En revanche, se limiter à ces analyses individualisées a eu sur moi un effet dévastateur. La dépression, ni plus ni moins. Enfin, il faut que je nuance : cela a été un catalyseur d’une souffrance déjà là. Et c’est là une critique très personnelle que je livre mais qui peut, peut-être parler à d’autres. Je ne voyais plus que cela : un agrégat de comportements oppressifs quotidiens qui me faisait mal, qui me heurtait moi, en tant que sujet victime de multiples oppressions.

Dans ces moments de grande souffrance, de détresse psychologique, la lecture, quand elle était possible pour moi sur le plan cognitif, a été une délivrance. La philosophie de Spinoza tout particulièrement. Le féminisme qui embrasse la pensée libérale est à mon sens dévastatrice parce qu’il nie la puissance de la structure même qu’il dénonce : le patriarcat.

Le capitalisme, le sexisme patriarcal, le racisme impérialiste et néocolonial, sont des structures qui expliquent très grandement nos pensées, nos actes, nos désirs. Être féministe, ce n’est pas faire preuve d’agentivité ou d’autonomie à l’égard du système. Bien au contraire.

Être féministe c’est réagir par insatisfaction au patriarcat, c’est un déterminisme aussi. Ne pas être féministe ou ne pas être pro-féministe c’est un déterminisme encore : celui par lequel nous nous accommodons du patriarcat, parce qu’il nous procure des bénéfices, des privilèges, qu’on ne voit même pas comme tels, ou pire, quand on ne voit même pas le patriarcat.

Bourdieu sur sa réflexion féministe est extrêmement critiqué et critiquable, mais lorsqu’il parle de la domination bourgeoise il dit à juste titre que les dominants n’ont même pas conscience de leur domination, et qu’ainsi ils sont aussi, mais pas autant, évidemment, victimes — collatérales — de leur propre domination. A reprendre la lettre de Bourdieu qui considère les dominés comme aliénés, cela signifie que les dominants sont aussi aliénés par leur propre domination.

Il est ainsi curieux qu’il dénie aux femmes la capacité à analyser leur propre domination, tant elles seraient, selon lui, aliénées. Il s’accapare par ailleurs de nombreux concepts féministes sans en créditer leurs autrices, mais je ne parlerai pas de cela ici.

Pour en venir au fait, si, d’après Bourdieu, les bourgeois sont dominés et aliénés par leur propre domination, pourquoi les hommes ne seraient-ils pas, aussi aliénés que les femmes ? Il n’y a donc pas de raison logique à ce que Bourdieu soit mieux placé qu’une femme pour parler de la domination masculine. Comme l’a dit un philosophe indigné et ordinaire de Clichy-sous-Bois : « T’es Bourdieu, t’es pas dieu ! »[1].

Pourquoi ai-je fait ce long détour déjà ? Ah oui : le féminisme a contribué, parmi d’autres causes, à ma chute dans la dépression, et la philosophie spinoziste m’aide (un peu) à en sortir. Alors aujourd’hui je suis dans une tentative de concilier les deux, ce qui à mon sens, est tout à fait envisageable, et bénéfique tant sur le plan politique que personnel : les affects prennent une toute autre dimension quand on n’appréhende plus les comportements oppressifs comme des comportements individuels pour lesquels il convient de blâmer l’individu qui les produit, mais comme la manifestation d’une structure.

(arrête d’écrire d’un coup, saturation totale)

[1] Voir le documentaire sur Bourdieu, réalisé par Pierre Carles : La sociologie est un sport de combat.