Le design au service de personne.

Aucun lion n’a jamais servi quiconque autrement que pour s’acheter une survie misérable.

Vilaine bafouille anonyme en réaction à une tribune moins mauvaise que d’autres mais néanmoins imparfaite.


De la lecture du design, au service de tous on retiendra diverses choses : d’abord qu’il existe encore des gens qui puissent être qualifiés de personnalités du design (même si c’est sans doute là l’oeuvre du journaliste chargé d’éditer la tribune et que, pour connaître certain·e·s des signataires, cette mention a sans doute été ajoutée à leur corps défendant). De notre côté l’on persiste à croire que les tribunes et les personnalités sont ce qui subsiste quand tout le reste a péri. Ensuite, que pour une fois sont courageusement nommées certaines reliques ici appelées valeurs de notre temps (“valeurs actuelles” eut été amusant), audace suffisamment rare pour être soulignée dans l’extrême-centrisme ambiant qui fait le lit du design. Enfin que le texte échoue hélas à atteindre son objectif déclaré en se drapant dans une opposition factice public - privé, clivage azyme d’une ère qui voit pourtant la frontière entre les deux s’effacer à mesure qu’elle produit des étudiant·e·s professionnel·le·s et qui feint d’occulter les profondes inégalités dont sait très bien se rendre coupable l’Université, elle aussi.

Mais étayons notre critique.

Sur le service d’abord : c’est un mot qu’il nous faut bannir. Clamer que l’on voudrait un design au service de tous, c’est souscrire à la platitude gouvernante, à sa langue auto-performative détestable qui évoque quelque chose de désirable sans rien en dire et, du même geste, masque la brutalité du reste de ses actions. Servir tout le monde c’est ne servir personne et ne servir personne, c’est en réalité continuer à servir les quelques-uns qui tirent profit de la situation insensée qui nous est faite. Persister à considérer le design comme un pourvoyeur de services, c’est perpétuer l’idée que le designer est hors du monde. C’est entretenir la fausse dualité d’un rapport social caricatural, nécessairement réparti entre offre et demande, et sur laquelle se fonde la marchandisation de tout. Dans un monde de services il n’y a plus de femmes libres, plus d’hommes libres, plus de complexité, seulement des utilisateurs captifs qui attribuent des étoiles à leur expérience aliénée de la vie. On croit servir mais on (s’)asservit. De partenaires du saccage industriel à bureaucrates du bien-être il n’y a qu’un pas, que les designers semblent heureux de franchir même quand ils prétendent autrement. Quand on parle de service, enfin, on peut être sûr que d’autonomie il ne sera jamais question (à ne pas confondre avec l’indépendance, autre valeur de l’époque et qui elle, s’accommode de tout).

Designer pour la vie. Ah ! Voilà qui sonne bien. Mais qui la menace aujourd’hui et de quelle vie parle-t-on (lien ajouté après publication) ? Les salarié.e.s robotisés, entassés dans des transports qui n’ont plus de communs que le nom, sont-ils vivants ? Les auto-entrepreneurs de la précarité téléguidés par leur smartphone sont-ils vivants ? On nous répète à qui mieux mieux que l’on vit plus longtemps, particulièrement en ce moment, mais quand on attend de mourir en EHPAD est-on vivant ? Les rescapé·e·s de la méditerranée que l’on chasse, pardon, que l’on met à l’abri (langue auto-performative) pour moins les voir sont-ils vivants ? Les jeunes qui s’immolent, se jettent d’une passerelle ou s’étouffent avec un sac plastique et à qui l’on dénie parfois jusqu’à la possibilité de donner un sens à leur mort ont-ils jamais vécu ? Alors pitié ne parlons pas de vie si on ne dit pas ce qu’on entend par elle. Et une fois qu’on l’aura dit, établissons qui en sont les ennemis et nommons-les, afin, à minima, de ne pas designer pour eux. Nous vivons l’époque de la vie niée, empêchée, et il nous faut d’abord l’admettre avant d’envisager autre chose.

On apprend ensuite que ces questions seraient d’ordre culturel, et non économique. A l’instar du public - privé on croyait le premier depuis longtemps digéré par le second, qu’il ait été effectivement avalé ou bien qu’il se soit laissé convaincre que pour survivre il lui fallait imiter en tout point son Némésis, mais apparemment non. Là encore les designers ignorent peut-être qu’au même moment où la culture disparaît de l’intitulé d’une commissaire européenne (indignation de la SACD et de la SACEM), un autre est nommé à la défense du mode de vie européen (silence) et s’ils ne l’ignorent pas, ils ne voient pas le lien. Une fois de plus, de quelle culture parle-t-on ? On a déjà vu par le passé exalter la culture et le beau pour de fort mauvaises raisons et ne pas préciser ce que l’on entend quand on les invoque, c’est prendre le risque de se retrouver avec de tristes alliés. Il se trouve que l’époque est brune et la culture, plus souvent invoquée au singulier qu’au pluriel, souvent pour écraser tout ce qui menace l’ordre. Quant à formuler le souhait de se soustraire au règne du comptable pour subitement accoucher d’un monde habitable et hospitalier, c’est touchant de naïveté. De luttes on ne parlera pas, de mouvements sociaux non plus (c’est une performance en soi après l’année que l’on vient de vivre, mais peut-être n’a-t-on précisément pas vécu la même). Apparemment on peut déserter les tentacules de l’économie sans heurt, on peut transitionner sans fracas, il suffirait de le vouloir et pour le vouloir, de l’écrire (et aussi, bien sûr, de s’adjoindre les précieux services des designers).

Passons rapidement sur la fierté mal placée d’être inféodé à tel ministère plutôt qu’à tel autre (rappelons au passage qu’il y a encore peu, le ministère en question était aussi celui de la communication, ce qui avait le mérite d’être plus honnête). Passons sur la demande de considération et d’ambition, qui n’ont jamais nourri ni émancipé personne. Passons sur la conclusion plate qui reprend (sans le savoir ?) l’oxymore grotesque utilisé par le gouvernement lui-même… Passons sur ce livre qui pourrait se résumer à un cocorico enroué. Passons sur cette interview d’une aspirante personnalité. Passons.

Avant de conclure, mentionnons néanmoins l’initiative réjouissante qui a vu une école bloquée pour empêcher la nomination d’un directeur. Comme toute joie, elle fut de courte durée : les étudiant·e·s dont on aurait pu croire que, grisé·e·s par la réalisation de leur force (et c’est l’intérêt majeur de toute lutte : retrouver et éprouver une force collective enfouie), ils et elles auraient décidé d’aller jusqu’au bout pour remettre en cause toute nécessité d’être dirigé·e·s… las, il fut préféré un retour au langage mou. On apprend que les éphémères opéraïstes aspirent maintenant à retrouver avec leur future direction [les] valeurs de l’échange, du vivre-ensemble et des pratiques participatives. Beurk.

Terminons enfin sur la mention de ces assises du design, qui, ajoutées à des tribunes inachevées — quoi que de bonne volonté — et des luttes effrayées par leur propre potentiel radical, ne présagent pas que se profile un jour un design debout.

Consolons-nous en disant qu’en ce qui nous concerne et contre toute logique, on n’est pas encore couchés.

Design non éthique

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Sus à l’imposture, sus au design éthique, sus au design.

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