L’expérience de Stanford ou l’impossibilité de rendre compte de la nature humaine.

Pourquoi reproduit-on indéfiniment les mêmes erreurs ?
Serait-ce parce que nous sommes, en plus d’être complètement et si obstinément stupides, foncièrement mauvais ?
En ces temps tumultueux, avec toutes les calamités qui nous tombent dessus, et dont nous nous savons responsables, il est naturel de nous interroger.
Cette question a interpellé depuis toujours les scientifiques. Ils ont tenté d’y répondre, avec des résultats pour le moins inégaux.
En 1971, un professeur de psychologie de l’université de Stanford, un certain Philip Zimbardo, entreprend une expérience qu’il veut ou croit révolutionnaire. Il enferme dans une fausse prison vingt-quatre étudiants volontaires — la moitié déguisée en gardiens, l’autre en détenus — et les observe.
Au bout de six jours, Zimbardo est obligé d’arrêter l’expérience : la santé mentale des « détenus » est en danger. Les étudiants-gardiens se sont transformés en bourreaux.
Jusque là, on pourrait penser, rien de bien surprenant ou de dérangeant dans cette histoire, que l’on pourrait même qualifier d’anecdote.
L’idée générale, c’est que l’être humain, s’il est conditionné, peut rapidement se transformer en bourreau ou en monstre. En d’autres termes, tout est question de contexte.
D’autres expériences ont été menées dans ce sens, avec à chaque fois les mêmes pseudo-conclusions.

L’expérience de Milgram (1960–1963), du nom de son inventeur, Stanley Milgram, diffère en ce qu’elle cherche à démontrer que l’homme, lorsqu’il est soumis à l’autorité, est prêt à faire le mal (sous la forme de décharges électriques, peut-être devrait-on plutôt parler de torture ou de cruauté), sans se poser de problème de conscience. Tout comme l’expérience de Stanford, elle a été vivement contestée depuis.
Le problème, c’est que ces expériences cherchent toutes à démontrer la même chose : le mal (ou l’apparition du mal) est le résultat d’un fâcheux concours de circonstances.
De là à expliquer par exemple la barbarie ou l’aveuglement de l’Allemand ordinaire (actif ou passif) sous le nazisme, par une sorte de conjoncture historique malheureuse, il n’y a qu’un pas, vite franchi par certains scientifiques américains.
Un livre vient de paraître, démontant méticuleusement l’expérience de Stanford :

Nous y apprenons sans surprise que les étudiants, embauchés pour l’expérience, les soi-disant « bourreaux », avaient reçu des consignes précises. Tout était planifié et programmé, au millimètre près.
On ne peut que se réjouir de l’existence de cet ouvrage. Il a le mérite de remettre les pendules à l’heure.
Pour autant, le travail de son auteur paraît quelque peu vain. Si l’on réfléchit avec un minimum de logique, on comprend rapidement que le résultat de la fameuse expérience était caduc dès le départ. À partir du moment où le cobaye se sait sujet d’une expérience, il va agir en fonction — la plupart du temps avec une motivation amplifiée. Donc, les résultats ne valent rien ou pratiquement rien. Ce principe logique a été amplement étudié et prouvé. Il a même un nom : l’effet Hawthorne (du nom d’un travail de recherche effectué par d’éminents sociologues dans les années 1920).
Et pourtant… l’expérience Stanford est encore régulièrement citée dans les universités américaines. L’auteur du livre explique dans les interviews qu’il est sidéré de la persistance de la croyance en la validité de l’expérience au sein de certains milieux scientifiques.
Le fait est qu’il est, en vérité, difficile, voire impossible, de répondre à cette question : le bien ou le mal sont-ils dans notre ADN ?
La philosophie, depuis ses origines, s’est attachée, non à y répondre (la philosophie ne consiste pas à apporter des réponses), mais à retourner la question dans tous les sens. Voici un bref survol de leurs tergiversations. Mais loin de moi l’idée d’avoir la moindre prétention exhaustive sur le sujet, qui est extrêmement vaste… je me considère comme un parfait ignorant. Je ne fais ici que rassembler quelques informations.
Il faut bien sûr mentionner Rousseau, qui ne conçoit l’homme que comme un être bon, du moins à l’état sauvage. Théorie vite balayée par les courants de pensée suivants.
Pour Kant (qui avait bien potassé son sujet), l’homme a une attirance pour le bien, mais une propension au mal. Le mal c’est la faiblesse, ou faillibilité : c’est le fait que sachant ce qui est bien, on ne le fait pas, parce qu’on fait passer en priorité notre intérêt ou nos sentiments par rapport à notre raison. C’est ce que Kant a nommé le « mal radical ».
Bien plus tard, la philosophe Hannah Arendt a, dans un travail magistral, repris cette notion, en l’appliquant à la banalité du mal, à l’occasion du procès de Nuremberg. Elle a développé alors l’idée d’un « mal radical banal » : qui concerne tout un chacun. Consentement au meurtre, passivité, complicité passive, laisser-faire : les Allemands qui conduisaient les trains vers Auschwitz. Notons que son travail, inévitablement, a aussi été critiqué par certains, invoquant la duplicité d’Adolf Eichmann, le « bourreau ordinaire », sur lequel une grande partie des réflexions de Hannah Arendt sont fondées.

Impossible de ne pas évoquer aussi cette variante ou déclinaison du mal : la cruauté. La jouissance de voir la souffrance de l’autre. Ceci ne concerne que les hommes et pas les animaux. La psychanalyste Mélanie Klein suggère qu’il existe une tendance autodestructrice, sadique et masochiste en tout homme. Et la seule solution pour la supporter, c’est de la tourner vers un objet extérieur. Et cela parce qu’on a peur, dans la toute pitié enfance ; peur d’être attaqué et dévoré par un objet persécuteur. Alors on doit l’attaquer, le pulvériser. Une idée séduisante, mais procurant toutefois un sentiment d’incomplétude.
De nouveau, je souligne que je suis un inculte dans ce domaine. Il y aurait des milliers d’autres choses, idées ou courants de pensée, à mentionner, mais mon but n’est pas de me plonger dans une réflexion philosophique vertigineuse, dans laquelle je risquerais de me fourvoyer.
En réalité, et c’est là où je voulais en venir, la discipline ou le domaine qui nous approche le plus de la nature humaine, celle qui peut nous la faire toucher du doigt (à défaut de la cerner totalement), c’est probablement la littérature, et en particulier le roman.
La littérature ne nous apporte pas plus de réponses que la philosophie, mais elle est — et reste — un des meilleurs témoins de l’expérience humaine.
La nature humaine, si tant est qu’il y en ait une, est le fruit des expériences humaines accumulées. Elle est par définition mouvante, insaisissable… pour la simple raison qu’il y a autant d’expériences que d’individus. Et d’époques. C’est ce que nous révèle, depuis toujours, la littérature*.
Voir par exemple l’œuvre de Dostoïevski, sans doute l’auteur qui est entré le plus dans les tréfonds de l’âme humaine et ses tourments. Ou, sur un mode mineur, les romans d’Emmanuel Bove. Ses petits récits cruels et géniaux nous apprennent énormément sur la mécanique des rapports sociaux, et la cruauté de l’homme ordinaire.
En lisant Bury My Heart At Wounded Knee, de Dee Brown, nous revivons la tragédie du massacre des Indiens d’Amérique, de l’intérieur.

Dans Invisible man, de l’immense Ralph Ellison, nous voyons le monde tel qu’il est vu par un noir dans les années quarante aux États unis. On ressort à jamais changé par la lecture de ces deux œuvres.
Aucun livre d’histoire ne s’imprimera aussi profondément en nous, aucun ouvrage scientifique ne nous parlera aussi bien du racisme, ou ne sera en mesure de l’expliquer véritablement.
Chaque roman, chaque récit est une lettre, une lettre d’un être humain à un autre. Et par conséquent, de l’humanité à elle-même.
L’écrivain Javier Cercas, dans un essai récent intitulé Le Point aveugle, invoque l’idée qu’au cœur de toute œuvre littéraire se trouve une ambiguïté profonde. C’est, à ce jour, la théorie qui me séduit le plus.
Alors, mettons de côté la science, la philosophie et les religions, et laissons-nous porter par les voix du passé et celles du présent ; celles qui ne cherchent pas à nous inculquer quoi que ce soit, mais témoignent, avec force et rigueur, de l’étrangeté et des contradictions de notre monde.

« Peu à peu, j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les États, ni les classes, ni les partis, mais qu’elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité. » Alexandre Soljenitsyne
*impossible de ne pas mentionner le livre de Georges Bataille, La Littérature et le Mal. Inutile de préciser que Bataille a creusé son sujet. Son fameux essai a orienté une grande partie des études littéraires en France, depuis son apparition jusqu’à maintenant. Je ne peux que recommander sa lecture. Je souligne toutefois qu’il défend une théorie à laquelle il n’est pas obligatoire d’adhérer (une fois de plus, il a creusé le thème jusqu’à épuisement, donc respect) : La littérature n’aurait autre vocation que de dévoiler la prédisposition de l’homme pour le mal. À cela, je préfère la vision Kafaïesque de l’humanité (qui est celle aussi de Camus) : l’absurde, et seulement l’absurde régit notre monde. Il n’y a ni mal ni bien. Tout nous échappe et continuera de nous échapper — inlassablement.
