Être heureux peut-il être une ambition professionnelle ?

Ce matin, alors que je prenais le métro avec joie et entrain pour me rendre au travail, on m’a conseillé de démissionner. En effet, je suis tombé sur la nouvelle campagne d’affichage de Cadremploi : “Rendez vos potes jaloux, changez de job, démissionnez.”, titre accompagné d’une baseline équivoque, presque une vindicte populaire : ayez l’ambition d’être heureux ! (Ah ça !)

Si l’on analyse la scène de plus près, on trouve ce titre en surimpression d’une scène idyllique : on y voit une femme (qu’on imagine donc étant nouvellement démissionnaire), levant un verre (vide ou presque vide) avec 5/6 amis réunis pour elle autour d’une table. C’est un banquet (on y voit du raisin, notamment sur la table) visiblement festif, l’assemblée est souriante. Nous sommes à la campagne, il y a un champ derrière et des arbres. Deux lectures sont alors possibles : est-ce une ancienne cadre urbaine (parisienne ?) qui a décidé de changer de vie et est partie réaliser le sacro saint rêve commun : ouvrir une maison d’hôtes dans Le Perche ? Ou est-ce seulement une cadre fêtant sa démission d’une entreprise A pour aller rejoindre l’entreprise B (ce que vend Cadremploi). Quoiqu’il arrive, la situation professionnelle est semble-t-il nécessairement désastreuse pour que la quitter soit à ce point un moment de célébration.

J’ai posté cette affiche sur mon Twitter et sur mon Instagram de façon ironique et les réponses furent unanimes : cette affiche est un succès car elle touche à une réalité précise : en 2018, tout le monde semble vouloir changer de travail. Et les chiffres donnent raison à cette campagne d’affichage : selon la dernière étude de Welcome To The Jungle sur l’onboarding : 33% des cadres sont déjà à la recherche d’un nouvel emploi dans les six mois suivant leur début. Ajoutez à cela, cette étude révélée par BFMTV — Deux tiers des cadres aspirent à changer de travail au cours des trois prochaines années, un chiffre qui monte à 72% pour ceux qui n’ont pas connu de changement professionnel l’année dernière.” C’est donc simple : près de 8 cadres sur 10 veulent quitter leur entreprise après plus d’un an sans changement professionnel. Faut-il beaucoup s’ennuyer.

Bienvenue dans la jungle

En 2018, alors que les marques travaillent enfin et de façon franche la notion de marque employeur, promettent une verticalité des décisions, des salles de siestes aménagées, une bienveillance à tous les échelons de l’entreprise, que LinkedIn est devenu un terrain vague fait d’offres d’emplois et d’annonces de promotions à tout va, que tout le monde est chef, directeur ou strategist, nous découvrons donc que la dystopie est bien réelle. Dormez plus pour mieux produire. Soyez reposé pour mieux vendre. Soyez flatté pour faire progresser votre chiffre d’affaires. L’éloge comme moteur principal d’action. L’accompagnement du collaborateur dans le bien-être comme ultime farce de la course à la productivité. Lorsque les chiffres sont là, tout va. Lorsque la croissance n’est plus au rendez-vous, on lorgne sur les hommes.

Le diktat de l’ambition et de la joie

À ce premier message, à cette célébration provenant d’une démission, vient donc s’accoler cet impératif : ayez l’ambition d’être heureux ! Comment pourrait-on résister à cette sirène ? Comment venir à l’encontre de cette morale ? Qui pourrait venir me contredire, moi qui ai pour seule ambition, celle d’être heureux ? Perfide morale pourtant que celle qui nous rend responsable de notre joie en la rendant désirable, et difficile à obtenir. Et donc tout aussi responsable de nos malheurs, de nos échecs et de nos déboires. Si j’échoue, et que j’en souffre, j’en suis donc le seul responsable : je n’avais qu’à démissionner, après tout. Et je ne peux en vouloir qu’à moi-même si je n’y arrive pas, si je n’ai pas la promotion que je souhaitais obtenir, si j’arrive le matin avec la boule au ventre au travail. Maîtres de votre destin, ayez l’ambition de votre prochain burn-out ! Épris de liberté, reprenez donc un peu de cette joie qui vous est due.