Innovation de rupture — la grande illusion

Dominique van Deth
Sep 1, 2018 · 5 min read

Cet article a été initialement publié sur mon blog “Réflexions sur l’innovation, les startups et l’intrapreneuriat”.

Non, Monsieur Le Maire, le Fond pour l’Innovation et l’Industrie ne financera pas l’innovation de rupture !

Bruno Le Maire défend le fond pour l’innovation et l’industrie

Jeudi 13 septembre, Bruno Le Maire a soutenu l’importance du fond pour l’innovation de rupture lors de la réunion de la commission chargée d’examiner la loi PACTE. Filmé, il a ensuite tweeté sa vidéo. Le fond, lancé le 15 janvier 2018 sera doté de 10 milliards d’euros qui iront financer d’après Monsieur Le Maire l’innovation de rupture.

Sera car les 10 milliards proviennent de la vente d’actifs qui sont prévus dans la loi PACTE. En fait de 10 milliards, ça sera 200 ou 250 millions car ne seront investis que les intérêts. Ça fait quand même une différence !

Quand on y regarde de plus près seront investis:

  • 70 millions dans les startup deep tech via la BPI
  • 140 millions pour des projets sur l’Intelligence Artificielle (100 millions) ou d’autres projets d’innovation de rupture

C’est donc le Conseil de l’Innovation qui, dans sa grande sagesse, choisira où se niche l’innovation de rupture. Le problème, c’est que deep tech n’est pas exactement synonyme d’innovation de rupture.

A quoi reconnait-on l’innovation de rupture ?

Innovation de rupture d’après Clayton Christensen

Les travaux de Clayton Christensen nous éclairent sur ce point: une innovation de rupture, c’est d’abord une solution qui fonctionne moins bien et qui se vend avec une marge plus faible. Elle vise initialement des non-clients ou des clients qui n’ont pas besoin des produits sophistiqués existants.

C’est d’ailleurs pour ça que les grandes entreprises ont autant de mal: elle connaissent les innovations de rupture et choisissent délibérément de les ignorer car ça n’est pas intéressant pour elle dans leur recherche de croissance. Et elle n’ont pas envie non plus de sacrifier leurs marges.

Ensuite, sachant que la technologie évolue plus vite que les besoins des utilisateurs, les entreprises qui proposent l’innovation de rupture viennent graduellement grignoter les clients des grandes entreprises. Comme ce sont les clients les moins intéressants, les entreprises ont tendance à se réfugier vers les marchés haut de gamme jusqu’à éventuellement disparaitre.

Vous avez bien reconnu le dilemme de l’innovateur.

Pourquoi les entreprises ne répliquent-elles pas ?

Browser War d’après Wired

Si les grandes entreprises connaissent l’existence des innovations de rupture, pourquoi ne répliquent-elles pas ?

Au départ, comme je viens de l’expliquer, elles ne sont pas intéressées par un marché quasi inexistant et à faible marge. C’est l’asymétrie de motivation. Ensuite, les nouvelles entreprises développent des compétences spécifiques liées à ces nouveaux marchés. c’est l’asymétrie de compétence.

En réalité, certaines grandes entreprises répliquent bien et si le nouvel entrant n’a pas eu le temps de développer une asymétrie de compétence, alors il est en grand danger. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à Netscape quand ils se sont attaqués de front à Microsoft.

Et la deep tech ?

Dans son article sur la deep tech, la BPI met en avant:

  • la prévision d’effets secondaires liés au traitement du cancer grâce à un test sanguin (NovaGray)
  • de la bio-impression 3D (Poietis)
  • la création de Chatbot (BotFuel)
  • des nanocapteurs (NanoLike)
  • des revêtements qui changent de couleur suivant la température par exemple (OliKrom)

Je ne suis pas spécialiste des différentes solutions proposées, mais NovaGray, par exemple, propose aux particuliers de faire le test. Ce qui peut représenter une innovation de rupture pour les fournisseurs comme GE HealthCare.

Plateforme conversationnelle d’après Gartner

En revanche, même si j’aime bien le positionnement de Javier Gonzales, le CEO de BotFuel, les chatbots ont une place dans la relation client ou encore le recrutement qui ne me semble pas remettre pas en cause la chaine de valeur. Il s’agit plutôt d’une innovation incrémentale, même s’ils s’appuient sur des algorithmes sophistiqués de reconnaissance de langage naturel. D’ailleurs, Anne-Valérie Bach de Serena Capital me confiait déjà en avril 2017 que les fonds ne cherchaient plus des chatbots dans lesquels investir.

Et c’est là tout le problème. La deep tech sert essentiellement l’innovation incrémentale. L’innovation de rupture est, elle, beaucoup moins fréquente.

Du neuf avec du vieux

Cette distinction essentielle à mes yeux semble très éloignée des préoccupations des politiques. En effet, les projets (2/3 des montants quand même) visent à “financer des programmes qui répondent à des enjeux prioritaires”. Ils “mettront en prise laboratoires, PME et grands groupes”. Ce qui correspond peu ou prou aux objectifs des pôles de compétitivé lancés en 2005, il y a 13 ans !

De la recherche aux débouchés industriels

En fait, le problème sur lequel on continue de buter, c’est celui de l’articulation entre recherche et débouchés industriels. C’est d’ailleurs pour ça qu’on a créé les SATT et dépensé près d’un millard d’euros pour des résultats qui se font attendre.

Pour plus de détail, je vous invite ma réponse sur Quora à la question “Quelle est la barrière / l’écart, qui empêche la transformation des innovations de la recherche universitaire en industries à grande échelle ?

Bref, un peu de culture économique et business ne ferait pas de mal à nos leaders politiques pour ne pas tout mélanger. Et s’il faut aider des chercheurs à devenir des entrepreneurs, je suis disponible ;-)

Quant à vous, chers lecteurs et lectrices, n’hésitez pas commenter pour réagir.

Pour aller plus loin, trois livres indispensables de Clayton Christensen:


Originally published at startups2corporate.blogspot.com on September 16, 2018.

Dominique van Deth

Written by

Growth and Innovation Executive - http://startups2corporate.blogspot.com

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