« Un P.R. qui a de la chatte »

de Dov B. Rueff

Lorsqu’il s’enquérait des mérites d’un général, paraît que Napoléon rajoutait toujours : «Fort bien, mais a-t-il de la chatte 

Après le quinquennat du mec normal, dont le monstrueux coup de bol, fut d’être élu suite à un accident de peignoir dans un Sofitel, se retrouver avec un Président de la République qui a de la chance (“Président de la République” s’abrège en P.R. au Château, oups, à l’Elysée) , c’est vrai que ça changerait. . .(*)

Après, Sarko, qui avait créé sa chance avec une telle rage du désespoir qu’il n’avait presque plus de ressort pour la suite. . .

Après Chirac, qui lui aussi s’était épuisé trente années durant à conquérir son trône, résistant d’abord à Mitterrand qui le laminait, puis à Balladur et à tous ses amis qui lui piquaient des couteaux dans le dos. . .

En gros, normalement dans ce pays, les mecs, quand ils arrivent aux manettes, ils sont vieillis, usés, fatigués . . . Du coup, quand ils touchent leurs trois cents mètres carrés de parquets qui grincent dans un îlot de verdure en plein coeur de Paris, à deux pas des Champs Elysées, ils se laissent totalement griser.

Une frimousse pas frippée au Château, ça aurait de la gueule, quasi de l’inédit depuis Giscard (qui, lui non plus, n’avait jamais fait particulièrement jeune).

Plein de petits signes, qui montrent que le mec est verni, qu’il a la baraka, comme disent les quelques Pieds-Noirs qui n’ont pas viré en faveur de la souriante virago (à suivre).

“Un P.R. qui a de la chatte” photo @BBeyern

Emmanuel”, déjà étymologiquement en hébreu עִמָּנוּאֵל, c’est “Dieu parmi nous”. Autant dire que, déjà au prénom, Manu, il a touché la vierge, comme diraient les mécréants. . .Oups, non, on avait dit pas de gags sur Brigitte !

Revenons à la baraka. Quand il a quitté Bercy en septembre, Macron a trouvé un appart dans le septième, dans la même rue, le même immeuble et sur le même palier que . . .devinez qui . . .Bayrou ! Autant dire que leur alliance était déjà bien engagée.

Quand les entrepreneurs de France Digital, Croissance Plus avaient réservé à Fillon le discours d’ouverture de leur raout pré-électoral et qu’il s’est finalement décommandé, c’est Macron qui a pu se libérer et en profiter . . .

Houellebecq voit dans cette élection la révélation surprise d’un vote confessionnel, un vote catholique qu’il croyait moribond, le réveil des morts-vivants, des catholiques zombies comme dirait Emmanuel Todd ! Et ce vote F.N. de la périphérie, il l’avait pas vu venir, vu qu’il fait désormais partie des élites mondialisées, il exporte “même en Allemagne”, c’est dire s’il est dans le monde des winners !

Houellebecq disait surtout qu’il avait l’impression que Macron avait décidé de faire suivre une thérapie de groupe au pays.

Du coup, je me sens obligé de partager mon expérience de bobo mondialisé, ma propre thérapie.

Quand je suis Parisien, j’habite à deux pas de la Gare de Lyon, près du marché d’Aligre. Plusieurs fois, j’y ai croisé Machine, une espèce de grande gigasse habillée en vert, toujours vaguement pompette à l’heure de fermeture de ma poissonnerie préférée, qui est aussi celle de l’apéro.

Un matin, Machine, je l’ai à peine reconnue quand elle m’a salué avec mes lunettes de soleil avant mon premier litre de café, au Naturalia en bas de mon immeuble, dont j‘utilise souvent le rayon fruits et légumes comme on descend au buffet de son hôtel à l’heure du petit-déjeuner.

Bref, la fois suivante on échange nos portables et on se retrouve à prendre l’apéro, histoire de partager un ch’tit canon.

Prof d’anglais agrégée, détestant enseigner dans le lycée de la périphérie où elle est en poste, haïssant ses élèves qui se foutent souvent de sa gueule et de son autorité vacillante, Machine finit par me révéler qu’elle est alcoolique. Désireuse d’arrêter, elle se tâte pour se rendre sans rendez-vous à la consultation d’alcoologie de Sainte-Anne. Bien qu’aussi enthousiaste à l’idée de passer du temps dans des hôpitaux que dans des morgues, j’accepte de l’accompagner le lendemain. Tout est expérience. Aider son prochain. . . Morale judéo-chrétienne à la con.

Le jour d’après, je parviens à m’arracher des bras de ma flemme et à sauter du lit. Sauf que Machine n’est pas en bas de chez elle à l’heure dite. Elle finit par me textoter son prétexte : des miaulements de chat sur son toit toute la nuit qui l’ont empêchée de dormir. . .

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Alors que je suis dans une pinède magique, balayée par le vent, je lui explique que je compte m’abstenir et elle me raconte pourquoi, elle (…) votera Marine.

Et voilà qu’alors que je passais des vacances écolo-bobo militantes (avec mon vélo électrique dans le TGV, un véritable sacerdoce) sur les terres du F.N. près de Toulon, Machine m’appelle l’avant-veille du premier tour. . . Et, alors que je suis dans une pinède magique, balayée par le vent, je lui explique que je compte m’abstenir et elle me raconte pourquoi, elle, “la métèque ukraïno-italienne” qui vit dans un immeuble social, elle, la pied-noir élevée au Maroc votera Marine.

Au premier tour.

Comme au deuxième.

Je crois à un gag de mauvais goût. Qui dure. Qui se prolonge. Qui n’en finit plus. Elle m’explique que Marine, c’est pas son père et elle veut me prouver qu’on peut “être sophistiquée, cultivée et cosmopolite” et voter pour le F.N.

Elle sait bien que je vote “Manu”, comme toute la bourgeoisie numérique, elle sait bien qu’elle doit cacher ses opinions : elle ne va pas hurler ça non plus en salle des profs. Mais c’est sa petite revanche à elle, en loucedé, sur toutes les misères que lui font ses élèves. Parce que Marine, elle défend les faibles comme elle. Et patati, et patata. . !

Un épouvantable mal de crâne. Je finis par raccrocher et décide d’abréger mes souffrances : “Merci de ne plus m’appeler ni me texter”. Intolérant : voilà que je me découvre intolérant.

Plus tard, une crevaison m’oblige à faire du stop. Un barbu en kaki s’arrête . .. En fait, lui n’est pas en vacances : il va à la base navale.

— Bah, je croyais que c’était interdit la barbe, dans l’armée ?

— La preuve que non.

— Ah bon?

— C’est dans l’Armée de Terre, qu’ils sont rigides.

— Ah ouais, du coup, c’est pas une veste kaki, vous êtes en uniforme ?

— Bah ouais.

Voilà comment, coup sur coup, je me retrouve à me dire une seconde fois : tiens, les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent. Probable que le type a dû entrer dans la Marine par amour de la mer et de l’exotisme, comme ceux qu’on trouve dans la Garde Républicaine, plus par amour des chevaux que de l’uniforme.

Au retour, je marche de nuit sur une route. Dangereuse, car mal foutue. Sans le moindre trottoir.

Quelques centaines de mètres avant l’arrivée au bout de la presqu’île, une voiture s’arrête. Spontanément. En ouvrant la portière, je manque renverser le pétard que le passager est en train de rouler. J’ai un instant de flip. . .

— Montez, on vous voit presque pas. . .

Je me détends : les deux gaillards ressemblent plus à Brice de Nice qu’aux Pieds Nickelés :

— Merci. C’est pas souvent qu’on se retrouve pris en stop sans faire de stop !

— C’est dangereux de rentrer à pied par ici.

— Ah bon ? C’est pas courant non plus de recevoir des cours de sécurité routière par des mecs en train de rouler un spliff !

Le soir, un attentat sur les Champs-Elysées. Un mort. Un gardien de la paix.

Tout ça pour dire que le lendemain, jour de premier tour, quand j’ai entendu les premiers klaxons, j’ai d’abord cru à un mariage. Réflexion faite, dans un bled qui vote majoritairement pour le Front National, c’était plus vraissemblablement les partisans de Marine qui célébraient déjà le premier pas vers leur victoire. . .

— Alors, finalement, vous reprennez encore une quinzaine ou vous allez voter ?

— Je vais faire mon devoir. Le Sud attendra.

J’ai demandé l’addition à Stéphane le manager surfeur de la résidence hôtelière Maeva où j’avais pris mes quartiers de printemps abstentionniste. Et offert mon restant de confitures aux myrtilles à Virginie, la réceptionniste d’origine arménienne. En promettant de leur faire une bonne critique dans TripAdvisor. . .

En gare de Toulon, j’avais trois heures d’attente. Trois heures pendant lesquelles j’ai observé le manège des militaires qui patrouillaient dans la gare selon une ronde élaborée. Sans jamais s’intéresser aux sacoches bourrées à craquer de mon vélo, garé devant le hall d’entrée et — en apparence — abandonné. Alors que le plus petit marché de Provence est désormais protégé contre d’éventuels camions fous par des blocs de ciment.

Arrivé Gare de Lyon à 19h15, j’avais trois quart d’heure d’avance avant la fermeture des bureaux de vote. Sauf qu’il fallait remonter les roues de mon vélo. Et que j’y suis pas complètement arrivé : comme dit si bien un ami, si tu dérailles jamais avec ton vélo, ça doit être pas facile à remettre le jour où tu dérailles quand-même. Si bien que j’ai dû le pousser tant bien que mal jusqu’à chez moi, tel une mule. Je dépose vélo et bagage, attrappe ma nouvelle carte d’électeur collée au frigo et mon passeport et je fonce à l’école du quartier.

Une haie d’honneur de gens désoeuvrés me regarde arriver, tout essoufflé. Ils ne sont pas là pour m’applaudir mais pour le débroussaillage. . . oups, le dépouillement.

19h59, je vote.

Je suis tellement le dernier, qu’on en oublie de me tamponner ma carte d’électeur.

En sortant du bureau de vote, un jeune rebeu en scooter me siffle :

— Psst. . . T’as des feuilles ?

— Désolé, je sors du bureau de vote . . . Le seul papier que j’ai c’est ma carte d’électeur. Je suis arrivé à la dernière minute.

— T’as voté Marine ? Moi aussi !

— Hein ?!? Sérieux ?

— Bah ouais . .. Je vais quand même pas voter pour l’autre, là, celui qui veut légaliser le shit . . .

Les choses ne sont pas telles qu’elles apparaissent . . .

Du coup la vraie question sur la baraka de Macron, c’est : saura-t-il la refiler à tout le pays ?

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(*) Quoique, Charles, un de mes barista de la Caféothèque, affirme que le prés’ actuel, il a de la chatte. Niveau girlfriend, en tous cas.)

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