Entre-deux tours : l’indignation à deux vitesses

Préambule : ce billet s’adresse avant tout à ceux qui appellent à voter Emmanuel Macron pour faire barrage à Marine Le Pen. 
Je voudrais qu’il soit clair que certains de mes propos, qui pourraient être perçus comme des “attaques”, parlent plus d’un comportement général que d’une vérité implacable qui s’appliquerait à chacun de ceux qui procèdent à l’appel au “vote barrage” en question.
Il ne s’agit pas d’un pamphlet. 
Il ne s’agit pas de démontrer que je suis le seul à avoir tout compris et à avoir raison (j’aimerais que ce soit le cas, ça m’éviterait de discuter avec qui que ce soit).
Il s’agit simplement d’expliquer les raisons qui me poussent à m’abstenir de voter ce 7 mai 2017 prochain, et pourquoi je n’ai pas -à mon sens- à me sentir “coupable” de quoi que ce soit vis-à-vis de mes concitoyens, de la nation, de la république, du bon-sens citoyen ou je ne sais quoi d’autre.

Merci de tenir compte de tout cela avant de continuer la lecture.
Peace.


Phase 1 : l’infantilisation

Comme prévu, la machine à culpabiliser ceux qui se refusent à voter Macron tourne à plein tube.

Beaucoup d’entre nous le savaient déjà. Le précédent de 2002 étant prétexte au même appel citoyen à retourner aux urnes, quitte à se boucher le nez, les adeptes de la réflexion courte se sont trouvé une occasion en or de faire la morale aux abstentionnistes ou autres adeptes du vote blanc ou nul.
Quand bien même une bonne partie de ceux-là ne se fait jamais entendre en matière de politique, ne milite pour rien, n’assume jamais la moindre conviction en-dehors du temps électoral, ou attend de se retrouver devant un deuxième tour impliquant la présence du front national pour s’insurger contre lui.

L’opportunisme a encore de beaux jours devant lui.

Passée l’amertume évidente de mon propos, je voudrais préciser que ce billet est ici pour étendre la réflexion que je portais dans l’un des mes précédents.
Aucun mystère donc : d’après moi Marine Le Pen et Emmanuel Macron, s’ils ne se ressemblent à peu près en rien, n’en sont pas moins aussi repoussants l’un que l’autre.

Que n’ai-je osé dire là…

“Comment !? Tu oses comparer une dangereuse fasciste xénophobe à un vrai républicain adepte de la démocratie ? N’as-tu donc aucun sens de la mesure !? Ne te rends-tu pas compte du racisme qui frappe à nos portes ? N’entends-tu pas les bruits de bottes qui s’approchent dangereusement pour emporter nos noirs/arabes/homosexuels/musulmans si durement considérés comme nos égaux à force de combats sociaux ?”
(ceci est une synthèse assez proche de tout ce que j’ai pu lire ou me voir répondre sur le sujet)

Eh bien écoutez, je crois que le constat est là : je ne comprends rien à ce que représente la présence d’une Marine Le Pen à ce second tour.
Je ne me rends compte de rien.
Je suis inconscient.
ET irresponsable.

Je suis désolé de le présenter de cette manière, mais j’ai la sensation qu’on essaye de m’expliquer que le caca ça pue et que je n’ai pas l’air de m’en rendre compte.
Merci beaucoup, tout devient soudainement beaucoup plus clair.

Oui, je suis sarcastique. 
Sarcastique car j’ai le véritable sentiment qu’on essaie de me faire croire que je ne réfléchis à rien ou pas dans le bon sens. Je crois au contraire avoir démontré que j’ai une certaine propension à essayer de mettre en ordre mes idées, d’éviter les passions tristes, et de ne pas céder à la tentation de l’abstention par pur égoïsme, par incompréhension des enjeux ou par “simple” colère.

Phase 2 : le racisme ou l’indignation “ultime”

Ce que je crois (et je dis bien je crois) déceler, c’est surtout l’utilisation d’un concept comme ultime argument à l’encontre de toute velléité abstentionniste (ou de vote blanc ou nul) : le racisme.

Ah, le racisme.
Le pire travers de l’humanité. La racine du mal. L’incarnation conceptuelle de Lucifer, du Sheitan, de Cthulhu ou de toute autre figure des ténèbres qu’on peut associer de près ou de loin à Adolf Hitler.

Mais trêve de sarcasme ici : oui, le racisme est une saloperie
Je ne vois pas bien au nom de quel concept idéologique tordu on pourrait défendre l’idée d’une supposée supériorité d’une race humaine sur une autre, à supposer que ces races existent seulement. Je ne compte pas m’épancher pendant des heures sur les aspects profondément abscons de la pire des discriminations qui soit et de ses impacts immédiats ou lointains en matière politique, sociale ou même économique.
Si vous n’êtes pas vous-même convaincu qu’il n’y a strictement rien à sauver qui touche de près ou de loin à l’idéologie raciste, et espériez éventuellement trouver du grain à moudre dans votre combat pour Le Pen contre Macron, je vous invite cordialement à arrêter votre lecture ici et à aller voir ailleurs.

Non, ce que je voudrais surtout pointer, c’est l’aspect très confortable du racisme comme épouvantail idéal des combats “qui valent d’être menés”.
Le racisme, comprenez-vous, a un passé. 
Le racisme, on sait concrètement ce que ça peut faire et ce que ça a déjà fait. Le racisme, on en perçoit aisément les conséquences, la violence immédiate et inacceptable qui en découle.

D’aucuns me diront : “Tu ne comprends pas. On ne te parle pas de racisme, mais plus généralement de haine”.

Très bien.
C’est absolument la même chose : misogynie, homophobie, transphobie, discrimination religieuse, etc. 
C’est bien ce dont j’avais déjà parlé auparavant, à savoir la “stratégie de l’exclusion” si symptomatique des diverses rhétoriques de l’extrême droite. L’idée que par l’exclusion de ce qui ne rentre pas dans une certaine idée de la norme (ou dans le cas qui nous concerne de “l’identité française”), tous les problèmes d’ordre politique vont finir par rentrer dans l’ordre, presque surnaturellement.
Ai-je réellement besoin de me défendre à ce propos ? Ai-je réellement besoin de dire à quel point je me porte en faux contre cette manière de penser, de dire à quel point je la rejette sans équivoque ? Est-il vraiment nécessaire de le préciser ?
J’en suis arrivé à un point où je crois, effectivement, que cette mise au clair devait être faite. La nécessité d’enfoncer quelques portes ouvertes devient un pré-requis pour qui ne veut pas être taxé “de faire le jeu du FN” dès lors qu’il se met à tirer sur Emmanuel Macron à boulets rouges.

Phase 3 : “tu n’es pas concerné”

Vient alors la pire des réflexions qui soit : “Mais enfin, forcément que tu mets les choses à distance facilement, ce n’est pas toi le premier concerné dans l’éventualité d’un passage de Marine Le Pen à la présidence !”.

Je vais le dire comme je le pense : ce genre “d’argument” me donne envie de me crever les yeux. 
Outre la sempiternelle culpabilisation de l’interlocuteur que ce genre de propos implique (parce que oui, il faut bien comprendre qu’en tant “qu’homme blanc cis-hétéro”, je suis personnellement et automatiquement tributaire de toutes les pires saloperies qu’on ait pu faire au nom de mon statut social), il nie par la même occasion toute possibilité chez moi de procéder au moindre exercice empathique.

Eh bien, je le prends comme une véritable insulte. 
Le combat contre la discrimination raciale est le combat de toutes les femmes et de tous les hommes de cette planète. L’abolition de l’esclavage, quoi qu’on puisse en dire, a aussi été un combat pour les blancs. Le combat contre l’homophobie (qui même si on a beaucoup progressé aujourd’hui, perdure encore) est le combat de tous, hétérosexuels compris. Le combat du droit des femmes est aussi celui des hommes. 
Parce que quand on combat pour plus d’égalité et de justice partout, on se bat pour l’intérêt commun. Pas pour les seuls intérêts d’un groupe social qui demande à ce qu’on le “discrimine positivement”, mais qu’on finisse par l’accepter tel qu’il est, dans sa différence.

Alors sans rire ? 
Si Marine Le Pen passe présidente, il est probable que la police se mette à faire du contrôle au faciès encore plus régulièrement chez mes concitoyens un peu trop basanés à leur goût ? Il est probable que le gouvernement Le Pen cherche à fasciser tout ce qui pourrait être fascisable ? Et il est probable qu’en tant “qu’homme blanc cis-hétéro”, je ne sois pas le premier à en subir directement les conséquences ?
No shit, Sherlock !
Ce serait presque drôle à entendre si ça ne sous-entendait pas qu’en plus je suis censé m’en foutre. Ce qui est vraiment, mais alors vraiment insultant.

Ce que je voudrais mettre en relief, c’est cette soudaine prise de conscience chez l’interlocuteur qui me prend à partie en me disant “non concerné”.
Car jouer la prise de conscience citoyenne me paraît quelque peu déplacé, si à ce stade de la “discussion” ceux qui voudraient me voir voter Macron veulent encore bien me laisser m’expliquer.

Le poison perfide de l’ultra-finance

L’aspect qui me fait rire jaune à ce stade de la réflexion, c’est donc celui de l’interlocuteur qui se drape dans sa vertu en disant que “tout de même, si on y réfléchit un peu, il est préférable d’avoir un néo-libéral comme Macron qu’une fasciste comme Le Pen à la tête de l’état”.

Ce sont les mêmes qui m’accuseront de ne pas réussir à “me projeter”. Les mêmes qui m’accuseront de “ne pas être concerné”. Les mêmes qui soudain sentent le souffle chaud et fétide du danger leur lécher la nuque et leur provoquer des sueurs froides.

Ce sont les mêmes, surtout, qui n’ont aucune capacité de projection. Ce sont ceux qui ne mesurent pas vraiment la portée du danger tant qu’elle est tenue à distance. Loin de leur quotidien. De leur quotidien de citoyen d’un état du Nord qui a encore la chance (pour la plupart d’entre eux) de ne pas être trop affecté par la précarité moribonde qui tue à petit feu. Ceux qui ne comprennent pas que le foyer de la colère du vote front national vient essentiellement de cette frange précarisée de la population.

Ce sont ceux qui voudraient faire croire que pour toutes les raisons que j’avais pu évoquer dans mon billet précédent, avoir chaque jour le sang de 4.657 enfants sur les mains (entre autres choses absolument insupportables et qui ont lieu MAINTENANT) est préférable à l’idée de se projeter dans une présidence fascisante.

Suis-je réellement le seul à me dire que je n’ai simplement pas envie de choisir entre deux options qui me débectent autant l’une que l’autre ?

Ah ça, on voit tout de suite les conséquences du racisme.
Il est très facile de conceptualiser l’idée d’un bougnoule qui se fait cogner dessus et d’en tirer une conclusion immédiate : “c’est mal”.

Il est par contre bien plus difficile de conceptualiser l’idée d’acheter un smartphone (ce dont je suis le premier coupable, je ne me dédouane d’absolument rien), et d’en tirer la même conclusion immédiate : “c’est mal”.

Toute la perfidie de notre modèle de société est là.

Ne pas être capable un seul instant de se dire au prix de quels sacrifices notre petit confort occidental continue d’exister. 
Ne pas être capable un seul instant de comprendre pourquoi la concentration de richesses de plus en plus grandes, aux mains d’un nombre de personnes de plus en plus faible, au détriment d’une portion de la population de plus en plus gigantesque, et surtout au détriment de l’environnement lui-même, grand absent de ce second tour des élections, c’est la vraie plaie de ce pseudo “appel citoyen à déposer un bulletin Macron”.

Vous croyez peut-être que je me dis que ce malheur à échelle planétaire va se résorber si Marine Le Pen devient présidente ? Je ne suis pas idiot à ce point.
Vous croyez que je me dis que ce malheur à échelle planétaire va s’accentuer si Emmanuel Macron devient président ? Résolument : oui. Il en est l’un des plus fervents hérauts.

Ce ne serait même pas aussi triste si le malheur qui est pourtant si présent à nos propres côtés ne faisait pas l’objet d’un rapport aussi distancié de notre part à presque tous. On préfère détourner les yeux de nos 9 millions de français pauvres et les stigmatiser en les tenant responsables de leur propre misère, en leur disant que s’ils ne trouvent pas de travail c’est de leur faute. Ou même pire : ne jamais en parler, ou alors très sporadiquement. 
De la même façon qu’on s’indigne 3 minutes devant la télé pour oublier 5 minutes après.

Toujours à cause du même “modèle” de société.


Alors pour la dernière fois : ne me demandez pas de choisir.
Parce que j’ai déjà choisi de faire le deuil de ces présidentielles 2017. 
Et que mon prochain combat s’appelle “élections législatives”.