A Pop Life

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11 décembre 1986–07h15
Paisley Park, Minnesota

Cela fait 24h qu’il n’a pas dormi. C’est l’anniversaire de Sheila E. ce soir et Prince s’était promis d’apporter quelques morceaux tous frais sortis du Studio A.

Sign O The Times est finalisé, ce sera finalement un double, pas un triple, quelques morceaux sont restés sur le carreau mais Il y a encore des étagères vides dans le coffre et ils trouveront leur place sur les prochains albums.

Il croyait qu’après l’enchainement imparable — Purple Rain, Around The Word In A Day, Parade — Warner ne lui referait pas le coup de Dream Factory et lui laisserait sortir ce qu’il veut comme il veut mais non, la logique business continue à s’imposer à lui. Il faudra bien un de ces jours renverser la table et rappeler aux majors grâce à qui elles vivent.

Ce furent trois jours productifs et Prince s’est aventuré dans des terrains peu communs.
Le Grind, 2 Nigs United 4 West Compton et Bob George sont sur bande, ça fera un beau cadeau pour Sheila ce soir.

Il a failli l’épouser celle là, il lui a même fait sa demande un soir sur scène, elle a dit oui. Et puis finalement leurs chemins sont restés proches mais c’est l’amitié d’une vie qui va l’emporter.
Il faut dire que Susannah est passé par là et celle là on dirait que c’est la bonne. Même si les petites niçoises du tournage d’Under The Cherry Moon n’ont pas rendu la fidélité très simple.

Neverland, Californie

Michael sort de sa douche, la nuit a été reposante.
Sur le coin du miroir un papier est scotché. Un nombre : 40
C’est le nombre de millions de copies de Thriller vendues jusque là.
Il faut faire mieux, et pour ça on va mettre les moyens qu’il faut.

On est en pleine répétitions pour des nouveaux morceaux dans l’annexe du chateau.
Une équipe de requins de studios fait tourner les boucles funky 24h/24. Ce ne seront pas eux sur l’album, ils ne servent qu’à chauffer l’ambiance et ajuster les détails. Comme au bon vieux temps de la Motown.
Quincy va revenir mettre sa touche magique et on va perfectionner chaque seconde
L’exploit est à portée de main si on travaille bien : Publier cou sur coup les deux albums les plus vendus de l’histoire et faire de chaque titre un #1 dans les charts.

24 janvier 1987–16h30

Paisley Park

La sortie de Sign O The Times approche et le single est prêt qui sortira avant l’album
On a fait une seance photo le matin, finalement sera une photo de Cat, le visage caché par un coeur.
Elle ressemble tellement à Prince là-dessus qu’on va laisser planer le doute.
Une pochette de disque sans la photo du chanteur. On a déjà fait le coup et ça fonctionne toujours.

On pourrait peut-être pousser le concept et faire comme les Beatles, un album sans rien sur la pochette.
Ils étaient pas mal ces trois morceaux enregistrés en décembre.
Il serait peut-être temps de rappeler à tout le monde que sur le terrain du funk il n’y a plus grand monde.
Le Living in America de James Brown était pathétique quant à Michael Jackson, attendons de voir ce qu’il prépare, mais c’est de la musique en boite.

Neverland

Déjà 3 titres sont enregistrés, ça tourne pas mal.

Une ballade en duo avec Siedah Garret que Quincy a amené. I just Can’t Stop Loving You. Bien calibré pour les passages slow dans les boites de nuit. Michael a pu y poser sans problème ses murmures-marque de fabrique pour éviter toute confusion.
Une chanson « méchante » sur Diana Ross histoire de faire parler la presse people. Imparable.

Les idées de video-clips sont déjà posées sur le papier, on a booké les réalisateurs. C’est le plus lourd à organiser.

Il manque pourtant un morceau percutant pour ouvrir l’album et on n’a toujours pas le titre.
Si ca se trouve on pourrait monter un duo avec une des stars vaguement comparables à Michael en termes de popularité. On avait quand même un Beatles la dernière fois !
Madonna peut-être ?

22 mars 1987–08:00

Paisley Park

Ca y est on est prêts, le dernier échauffement hier au New Morning est positif, le Sign O The Times Tour peut démarrer.

L’album est bien reçu, ça tombe bien on compte en jouer une bonne partie sur scène. Le groupe est au point, les interactions avec Cat millimétrées, Sheila E est décidément une des meilleurs batteuses du moment. Pas mal, pour une fille.

Michael Jackson a fait appeler, il a un truc à discuter.
Il veut une revanche au ping-pong ou quoi ?
On verra ce soir, on va le laisser attendre un peu

24 mars 1987–20:00

Los Angeles

Jackson et Quincy ont eu l’idée qui tue : un duo-battle entre avec Prince.

Le morceau s’appelle « Bad », en gros il s’agit de savoir qui est le meilleur, les journaux vont adorer !
Et puis Quincy aimerait bien bosser un peu avec le petit mec de Minneapolis, ça manque à son palmares

Le King of Pop et le Prince sont dans la même pièce.
Rencontre au sommet.
Diffusion du morceau
On attend la réaction de Prince

- The first line is « your butt is mine »
- Who’s gonna sing this line ?, Coz I ain’t gonna sing this to you and you sure ain’t gonna sing it to me

Fin de l’histoire Prince ne marche pas dans la combine, il dira plus tard qu’en plus il trouvait le morceau mauvais. Si on en croit les chiffres de vente il a tord.

28 novembre 1987–09:30

Neverland

Les ventes de Bad sont faramineuses.
Ca a marché, Thriller 2 fait un carton.
Faut dire on n’a pas mégoté.
Le titre phare n’est pas un duo mais c’est mieux comme ça, c’était une idée à la con de partager l’affiche. Wesley Snipes fait le job dans le clip et Michael est de tous les plans. Scorsese a fait du bon boulot.
On a bien affiné les recettes de l’album précédent.
Quincy Jones a fait lustrer les derniers chromes avant la livraison, on déroule le plan marketing et on regarde le spectacle des dollars qui tombent.

Du grand art

Paisley Park

Il était prêt à sortir cet album

Le Black Album. On avait pensé l’appeler la Bible Funk et puis on s’est décidé pour ce titre. On n’écrira rien sur la pochette. Warner adoré l’idée. Ils rajouteront tout de même un sticker, au cas où….

Evidemment c’est une réponse au double blanc des Beatles. Il est aussi sombre que l’autre était lumineux.
Il y a des bombes là-dessus. Le Grind, Cindy C, Bob George, Dead On It. Hargneux
Juste When 2 R In Love au milieu pour adoucir l’ambiance. Une ballade avec falsetto dans la pure tradition princière.

Seulement voilà, La nuit dernière Prince l’a fait écouter à son dernier coup de coeur.
Tout fier le gamin : “Ingrid ? Tu veux écouter ma dernière tuerie en avant-première ? Je m’occupe des bougies”

44 minutes et 43 secondes plus tard le verdict tombe : Si tu mourrais demain, voudrais-tu que cet album soit ton dernier message ?”

Evidemment non, la mutation a eu lieu, Prince ne se cache plus derrière le sexe et la provocation. Il veut laisser un message d’amour, d’amour de Dieu. A part When 2 R In Love, rien à sauver.

Un coup de fil à Warner pour tout faire annuler. Ils sont furieux évidemment.

« Mais bordel il est très bien cet album ! Et Michael qui cartonne ! on a besoin d’un truc aussi fort ! Et pas dans un an !”

Non, on se remet au travail. Six mois plus on mettra dans les bacs un album lumineux. Lovesexy on l’appellera, on ne se refait pas.
Spooky Electric va devoir rester dans l’ombre.

Prince et Michael Jackson sont les deux faces du business de la musique :

D’un côté un mouvement ascendant, celui des Beatles, celui de James Brown ou de Sly Stone. Des artistes dont le coeur, le corps et l’esprit débordent de choses à dire et qui ont eu la chance de rencontrer un producteur qui les aide à présenter leur message au plus grand nombre. La culture Pop. Populaire.

Ces créateurs peuvent avoir des comportements qui dépassent l’entendement mais qui sont des gestes artistiques indispensables.

De l’autre les objets de producteurs, objets géniaux comme Michael Jackson, qui sont un des rouages d’une stratégie de conquête de marché. La rencontre d’un public large n’est pas un des effets de leur art mais en est la motivation, principale. Michael est un artiste crée par un producteur, son père; puis transformé en génie par un autre, Quincy Jones.

C’est un mouvement descendant.

Au milieu des années 80 les deux flux se sont croisés, se trouvaient en tête d’affiches les artistes pop qui rencontrent un public presque par hasard — Prince, Springsteen, Bowie — et les machines de guerre Marketing qui sentaient l’air du temps et y brillaient — Madonna, Jackson, l’écurie Stock Aitken Waterman.

C’est de leur confrontation que naissaient les moments uniques : les artistes pop se forçaient à parler plus simplement au public pour se hisser au niveau de popularité des têtes de gondoles de la musique de masse qui elles-mêmes étaient intraitables sur la qualité de leur production.

30 ans plus tard on dirait que seule la musique de masse a survécu. Elle se consomme. Mais elle n’a plus le mètre étalon de la musique “pop” imprévisible pour se forcer à peaufiner ses productions

Michael Jackson a gagné, son héritage est remixé par Will.iam.
Prince est mort. Son coffre laisse un bordel incompréhensible.

(*) est-il nécessaire de préciser que ceci est pure fiction et destiné à illustrer le dernier paragraphe ?