5. Tu veilleras au toucher et à l’équilibre sonore
On aurait tort de réduire la technique pianistique à la seule vélocité. Si le fait d’être capable de jouer une pièce ou un standard vite et fort demeure un aspect spectaculaire de l’interprétation, il ne faut pas oublier que la musculature et la souplesse digitale connaissent d’autres champs d’application. Moins visible et moins « vendeur », certes… mais tout aussi important !
Au reste, on peut jouer vite et avoir un mauvais « son » ; on peut également s’attaquer à une pièce simple d’apparence, mais qui se révèle d’une extrême exigence technique.

Avant tout, qu’entend-on exactement par « technique » ? De plus, cette notion concerne-t-elle le musicien classique de la même manière que le jazzman ? C’est sans doute le point qu’il nous faut éclaircir en priorité. Voici une proposition de définition : la technique instrumentale consiste dans l’ensemble des gestes permettant d’exprimer une œuvre selon les exigences formelles qui la caractérisent. Ces « gestes » incluent les incontournables du pianisme — gamme, arpèges, octaves, jeu en sixte et en tierce, etc. Sans oublier, élément moins tape-à-l’œil, la parfaite maîtrise du son pour chacun des doigts des deux mains (c’est-à-dire de la force et de la précision avec laquelle ils enfoncent les touches), ainsi que du son global produit par son instrument. Il faut bien admettre que les musiciens de jazz, en raison même du style qu’ils pratiquent, utilisent un attirail technique moins poussé que leurs confrères « classiques ». (Ce qui revient à dire que les exigences formelles inhérentes à leur genre musical sont moins grandes, à tout le moins différentes.) On pourra bien sûr dénicher des exceptions — du type Michel Camillo qui fait étalage d’une virtuosité enviable, bien qu’un tantinet lourdaude — ; cependant dans sa globalité, le jazz a mis l’accent sur le rythme, l’improvisation et l’harmonisation au détriment d’un certain purisme mécanique. Pour autant, il serait trompeur de croire que les jazzmen ont définitivement délaissé leurs bases techniques. Le cas de Keith Jarrett est à lui seul de nature à rabibocher deux univers qui ne se sont jamais au demeurant réellement toisés. Car, quel que soit le style, les principes fondamentaux de l’équilibre des timbres demeurent. Ceci impliquant, entre autres, la capacité de faire correctement ressortir une mélodie, de la jouer sans l’écraser sous un fatras d’accords mal nuancés ou d’une conduite de voix aussi subtile et criarde qu’une pétarade du 14 Juillet. Impossible de traduire en quelques phrases ce qui s’apprend au fil des années, mais pour tenter de résumer, disons que la hiérarchie sonore doit — sauf exception — répondre à la logique suivante : la mélodie (et dans une moindre mesure la basse) domine(nt) ; tandis que l’accompagnement reste au second plan. Évident, non ? Pas sûr, à en juger par ce que je peux entendre ici ou là… Ce soin porté au son et au toucher est valable à l’échelle d’un accord ou d’un passage, mais également de toute une section. On le voit, les détails censés discriminer les instrumentistes en fonction de leur chapelle sont, à un certain niveau de pratique, toujours plus artificiels.
Originally published at www.etienneguereau.com on July 7, 2017.