L’évolution des récits de violences sexuelles dans les séries policières

Le cas de Law & Order: Special Victims Unit.

Trigger Warning : description de violences, et notamment de violences sexuelles.
Spoilers en tout genre sur
Law & Order: SVU. Spoilers mineurs sur Broadchurch.

La troisième saison de Broadchurch vient de se terminer. En huit épisodes, elle a raconté l’enquête se déroulant après un viol dans la campagne anglaise. Si la série reproduit l’organisation de ses deux premières saisons, la prochaine saison sera dédiée au procès suivant l’enquête. Chose que je n’avais jamais vu auparavant, la moitié du premier épisode (de 40 minutes) était dédié à la récolte d’indices sur la victime (cheveux, terre etc.). Filmant toute l’appréhension que cela peut causer, les mots de réconfort de la technicienne et de la policière, etc. Dans les autres séries policières, y compris CSI (les Experts) qui est entièrement dédiée à la récolte et au traitement de ces types d’indices, l’accent est mis sur leur analyse. On voit finalement assez peu comment les scènes et les victimes sont traitées — sans compter que les victimes dans ces séries sont le plus souvent mortes, ce qui change complètement la charge émotionnelle de ce processus.

Puis j’ai découvert un article de Séverine Barthes, vulgarisant une étude sur l’impact des représentations des violences sexuelles sur les spectateur.ices. L’article pointait ces différences de traitement entre CSI et Law & Order SVU. Law & Order a la particularité de montrer l’élaboration des preuves, le travail judiciaire, voire la vie en prison, et pas juste l’enquête en tant que telle. Mais en visionnant un épisode récent, je me suis aussi rendue compte que l’importance donnée à la partie policière et à la partie judiciaire a drastiquement évolué en 18 ans — tout comme tout un tas d’autres aspects des récits, exposés ci-dessous. Ce qui semble dénoter une évolution dans les manières dont on parle des violences sexuelles, mais aussi de la manière de les définir.

Comme l’article précédemment cité le souligne, Law and order: SVU est utilisée dans des campagnes de prévention des violences sexuelles. Broadchurch pour sa part renvoie en fin d’épisode vers une page d’aide aux victimes. Les deux s’attachent à démanteler dans leur scénario les discours sur le viol. Il semble dès lors nécessaire de s’intéresser aux représentations véhiculées.

La série en résumé

Law and order: SVU est une série policière lancée en 1999, actuellement en plein dans sa 18ème saison. Cette série fait partie de la franchise Law and Order (New York, Police Judiciaire), et suit le travail du département des “victimes spéciales” : les crimes commis sur les personnes âgées, les enfants, et les sex crimes, les crimes à caractère sexuel. La détective (puis lieutenante) Benson en fait partie depuis la saison 1, le reste des détectives ayant changé au cours du temps. La plupart des épisodes sont autonomes et représentent une enquête et son dénouement (le procès), avec un arc narratif par saison pour chaque personnage, ainsi qu’un arc sur plusieurs saisons pour plusieurs des procureur.es instruisant les enquêtes de cette équipe. Elle s’inspire souvent de faits divers — plus souvent conclus par des condamnations dans la série que dans les tribunaux chargés de les juger.

Benson — capture d’écran du Finale de la saison 18.

Les types de crimes

Si au début de la série les crimes représentés sont spectaculaires (il s’agit le plus souvent de meutres, voire de meurtres en série), ceux-ci ont considérablement évolué au fil des saisons. Les violences conjugales sont plus présentes, tout comme les viols commis dans l’intimité ou le harcèlement sexuel au travail. La notion de consentement évolue, par exemple pour inclure le fait que la consommation d’alcool empêche une victime de donner un consentement réel. La notion de violence psychologique et celle de mise en danger des enfants s’imposent graduellement.

En d’autres termes, les crimes représentés deviennent à la fois: 1) plus réalistes, c’est à dire plus conformes aux statistiques sur les violences sexuelles (qui sont le plus souvent commis par quelqu’un connu par la victime), et sur les violences tout court, le nombre de meurtres aux Etats-Unis diminuant de manière assez constante depuis les années 90; 2) plus divers, c’est à dire que d’autres formes de violence que le viol violent deviennent des sujets possibles pour la série.

C’est particulièrement visible dans les épisodes se déroulant dans le même environnement, ou avec le même thème, à plusieurs saisons d’intervalle. Prenons un exemple de crimes contre les enfants. Deux épisodes, l’un dans la saison 10 et le second dans la saison 16 sur le refus de vaccinations. Dans le premier épisode, le refus d’une mère de vacciner ses enfants a pour conséquence la mort d’un nouveau-né, trop jeune pour être vacciné. La majeure partie de l’épisode est dédié à l’enquête permettant de l’indentifier comme coupable. Pendant les quelques minutes avant la fin de l’épisode, la mère responsable de cette mort est traduite en justice, mais pas condamnée, sa liberté de ne pas vacciner ses enfants prévalant aux yeux des jurés. En revanche, dans la saison 16, une mère déclenche une épidémie en refusant de vacciner son enfant et en encourageant d’autres mères à faire de même. Sa responsabilité est identifiée avant la moitié de l’épisode. Et c’est un quart de l’épisode qui est dédié au procès, et à la construction d’un argumentaire sur la prévalence du bien commun sur la liberté individuelle.

(Note : Où sont les pères dans ces histoires, on se le demande bien. )

Pour un second exemple, prenons les épisodes sur les viols sur les campus universitaires, dans la saison 1, 5, 12, 14 et 16 (il y en a d’autres, notamment dans la saison 6 et 15). Dans les saisons 1 et 5, la victime est tuée. Dans la saison 1, par un professeur nécrophile, dans la saison 5 par un autre étudiant de la même fraternité, représenté comme un monstre froid, calculateur et sans émotions. Dans la saison 12 en revanche, l’épisode s’intitule Gray, en référence au concept de zone grise du consentement (spoiler, l’absence de consentement y est exposé très clairement). Dans la saison 15, l’épisode nous montre comment les coupables échappent à la justice parce qu’une victime aux souvenirs imprécis à cause du trauma du viol n’est pas crue. Dans la saison 16, le même problème est décrit, mais cette fois, il s’agit d’une “mauvaise victime” aux yeux de la justice : une actrice porno… Ce qu’ils appellent des cas “He said she said” (il dit, elle dit), soit des cas dans lesquels il faut déterminer qui peut être cru et le raconter de manière convaincante à un jury.

Barba, l’actuel procureur, devant un jury, saison 14 épisode 16.

Les profils des victimes

Ce qui m’amène à la question du profil des victimes. Le fait de faire confiance aux victimes quelque soit leur caractère est un principe présent tout au long de la série. Pour être valide, le consentement doit être sans équivoque. Les scénarios explorent les multiples raisons pour lesquelles les victimes ne portent pas plainte, font passer des messages moraux (ne pas dévaloriser la victime par exemple). Si le type de crimes représentés évolue, cela ne veut pas pour autant dire que les faits divers horrifiants disparaissent — simplement qu’ils sont moins présents. Les victimes continuent malgré tout à être agressées “dans des situations à risques”. Dans la dernière saison, ces “situations” incluent : le travail du sexe ; céder au chantage pour obtenir un contrat ; consommer de l’alcool ; avoir suivi quelqu’un jusqu’à sa chambre ; appartenir à une minorité (notons que les personnes issues des minorités sont en effet plus susceptibles d’être agressées)… C’est également le cas dans certains épisodes sur les violences conjugales (ici, une femme meurt après avoir refusé de quitter son mari pour des raisons financières, après s’être mariée “trop jeune”). Comme si les violences sexuelles restaient trop horribles que cela arrive dans une situation sans risques identifiables ou reconstructibles a posteriori. Cependant il me semble que les victimes venaient principalement des couches défavorisées de la population dans les premières saisons, ce qui est moins le cas dans les dernières.

Le profil des agresseurs

Il me semble en revanche que les profils des agresseurs n’ont pas tellement évolué. Certaines tropes reviennent : la personne corrompue en situation de pouvoir (saison 18 episode 4 par exemple), le partenaire jaloux, les membres de cultes, les personnes sous influence. Pour autant que je puisse en juger sans faire de statistiques sur la série, ils ont des profils assez divers et ne discriminent pas une population en particulier. Et la série a toujours eu des coupables femmes.

Le changement regardant les agresseurs porte surtout sur leur traitement par l’appareil policier-judiciaire. Dans les dernières saisons, la série pose de plus en plus la question de la ré-intégration des personnes condamnées ou déviantes, après avoir longtemps penché pour son impossibilité. Elle aborde la question des groupes de soutien pour les pédophiles, montre des personnes repentantes, s’interrogent sur les conséquences de l’emprisonnement de masse, “une fabrique à victime.” Les agresseurs sont plus souvent présentés de manière nuancée (ce qui est aussi probablement lié à la nature des crimes).

L’élaboration des preuves

Le travail légiste. Alors qu’elle figurait au générique, la médecin légiste en a disparu à la saison 13 (ainsi que le psychiatre, d’ailleurs). Elle reste présente dans la série, mais son rôle devient de plus en plus restreint, alors même que le rôle de l’ADN dans les procès devient de plus en plus important. Il permet d’innocenter des personnes condamnées à tort, de faciliter les échanges inter-états (pour les cas où un agresseur fait plusieurs victimes), d’identifier les personnes facilement si leur ADN est fiché. Mais ce n’est plus elle qu’on voit à la cour, plutôt des témoins du caractère de la victime ou de l’agresseur, qui renforcent la crédibilité de l’histoire de l’un et de l’autre. Ce qui est d’ailleurs lié à l’évolution des crimes représentés : la présence d’ADN ne permet pas de prouver le non consentement, et les victimes connaissent plus souvent leur agresseur.e. Mais il y a aussi une évolution de la temporalité de la procédure : la lenteur des tests ADN ou les questions sur leur fiabilité pouvaientt être au coeur du scénario il y a quelques années, mais leur amélioration technique les rend très rapide.

L’interrogatoire. Les confessions se font sous contrôle accrû au cours des saisons. La police des polices n’intervient qu’à partir de la saison 10 (environ). Jusque là les interrogatoires avec violences sont récurrents. Ce changement correspond avec la nécessité de renforcer la véracité perçue des confessions aux procès, de prouver qu’elle n’a pas été forcée. Ce qui va avec une importance croissante des avocats dans la série, qui peuvent avoir des “agendas” collant avec les crimes commis, comme l’objectif de faire reconnaître l’influence de la génétique sur le fait de commettre des crimes sexuels.

“Find me something more!” Plus qu’obtenir une preuve de la culpabilité (ADN, confession), les dernières saisons dépeignent surtout la constitution d’un faisceau de preuves convergentes. Le.a procureur.e utilisant ce faisceau pour raconter une histoire “véridique” et cohérente. Dans le cas d’une condamnation incertaine, il faut ajouter des preuves cohérentes avec l’histoire racontée, et invalidant l’histoire du coupable : d’autres victimes, des contradictions, des témoignages de violences passées…

Alex Cabot, procureure lors de l’épisode 5 de la saison 4.

L’appareil policier-judiciaire et la place du procès

Dans la saison 5 épisode 4, l’ADA (la procureure) soupire : “Even when we win, we don’t” (“même quand on gagne, on ne gagne pas vraiment”). La bataille judiciaire en elle-même prend une part de plus en plus importante de l’épisode au fil des saisons (jusqu’à plus de la moitié). Elle engage à la fois le.a procureur.e et les détectives : même si l’agresseur.e est identifié.e dès le début, il faut encore s’occuper de la victime, la convaincre de témoigner, rassembler les preuves supplémentaires… C’est aussi l’occasion de montrer les conséquences des violences sur les victimes et leur entourage.

Là où le procès faisait à la fois office de protection de la population et de punition spectaculaire, il est de plus en plus décrit comme une étape de la “guérison” de la victime. Porter plainte et témoigner sont décrits comme des étapes nécessaires pour “se remettre” des violences sexuelles, parce qu’ils permettent d‘agir (l’argumentaire de Benson dans l’épisode 14 de la saison 18 en est un bon exemple), et de reprendre le pouvoir sur l’agresseur.e. Ce qui permet par ailleurs d’assurer condamnation et enfermement…

“I do respect your decision, Zoe. And I’ve been doing this for a very long time, and testifying can be a crucial part of the healing process.”

Les échecs de l’appareil judiciaire sont aussi plus apparents et spectaculaires, notamment l‘absence de condamnation quand les victimes ne sont pas considérées comme des victimes légitimes. S’inspirant de faits divers réels, des juges vont à l’encontre des décisions des jurés, insistent sur l’importance de préserver les carrières des étudiants violeurs au détriment des victimes. Ils pointent la violence que peut représenter le procès pour les victimes, et les manières de la gérer (préparation intensive du témoignage, suivi psychologique…).

Cela étant dit, depuis le début de la série, les personnages s’intéressent à la fabrique de la justice et des lois : ils rappellent par exemple l’évolution des lois sur le viol conjugal, chaque procureur.e passant par cette unité a son objectif en terme de politiques (faire reconnaître que les agresseur.es visant les femmes en particulier se rendent coupables de “hate crimes” par exemple). Les activistes sont relativement peu présents (quelques épisodes seulement, voir, saison 11 et 15). Mais certains procès ont des enjeux particuliers, visent à établir des jurisprudences ou à alerter l’opinion, par exemple sur les discriminations des services sociaux envers les parents noirs-américains, les problèmes posés par les prisons privées, ou de faire reconnaître que le consentement basé sur une déclaration mensongère n’est pas un consentement réel.

Ce sont ces enjeux que les dernières saisons accentuent : montrer la fabrique des lois, de l’opinion, le processus constituant un acte en crime. Mais aussi les relations personnelles des différentes personnes impliquées, les difficultés émotionnelles et privées créées par leur profession, les difficultés de rendre justice. Cette évolution est assez rassurante : si les récits évoluent dans cette direction, c’est que les années de militantisme sur ces questions font leur effet. Car si la série indique que toute ressemblance avec des évènements ou personnes est fortuite, elle reflète fortement son contexte. Sur les quatres derniers épisodes, trois traitent des problématiques de la vie sous le gouvernement Trump : l’un raconte un hoax sur un cercle de pédophilie dans la cave d’un restaurant [sic] cause un meurtre et dans deux autres, des néo-nazis s’attaquent à une famille musulmane.

Par ailleurs, les notes données aux épisodes restent élevées, ce qui tend à indiquer que la série trouve toujours son public. Si ces séries policières sont une manière d‘anticiper les violences (une hypothèse avancée ici sur les podcasts de “true crimes), alors elles évoluent pour donner des modèles et des outils pour appréhender le processus d’enquête et le procès, et non plus pour se protéger du crime lui-même — le risque n’étant pas contrôlable, puisqu’il est partout. Au lieu d’attribuer la seule responsabilité du crime à l’agresseur.e, ces récits décrivent les responsabilités collectives face aux violences sexuelles : manque de visibilité, manque d’information, manque de moyens, corruption, jugement moral des jurés ou des juges sur les victimes…

En conclusion

Il y aurait encore beaucoup à dire sur le sujet, et des comparaisons à faire avec des séries européennes (et entre les pays européens). Il faudrait également remettre le tout dans le contexte de New-York, qui est démocrate et à priori assez “progressiste” (ce qui revient d’ailleurs régulièrement dans la série) mais je n’y connais pas grand chose. Ce sera pour une autre fois, ou pour quelqu’un.e d’autre !

Post-scriptum : Ce texte n’est pas un blanc-seing à la série. Il y a un certain nombre d’épisodes visionnés ou écoutés pour rédiger cet article qui m’ont fait grincer des dents.

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