« Je suis maître d’hôtel dans un bar à hôtesses, pas proxénète »

Les Équipes d’action contre le proxénétisme se sont rendues à la cour d’Appel de Paris, mardi 12 septembre 2017. (photo © EACP / Alice Patalacci)

Réfutant le terme de « proxénète » le concernant, un prévenu avait décidé de faire appel. Mardi 12 septembre 2017, les Équipes d’action contre le proxénétisme (EACP) se sont rendues à la cour d’Appel de Paris, à la demande de deux prévenus.

L’un des deux a finalement abandonné son appel, acceptant sa peine de dix mois de prison avec sursis et 3 000 euros d’amende. Le second a maintenu la procédure, se disant « maître d’hôtel d’un bar à hôtesses », et non « proxénète ».


RETOUR SUR L’AFFAIRE

Tout commence le 21 mai 2012 quand, après plusieurs mois d’écoutes téléphoniques et d’enquête pour suspicions de proxénétisme, les services de police décident d’interpeller les personnes présentes dans le bar Le Flamengo, situé dans le 8e arrondissement de Paris.

Ils découvrent alors que dix hôtesses officiaient ce jour-là. Après les avoir auditionné, ils comprennent que ces jeunes filles sont payées pour faciliter la consommation des clients, mais que leur rôle ne s’arrête pas là.

En effet, si un client veut sortir avec une hôtesse, il doit payer deux bouteilles de champagne, après accord sur le tarif avec le maître d’hôtel. Les policiers apprennent également que les attouchement sexuels sont tolérés dans le bar, mais pas les relations.

Les hôtesses venaient dans un bar pour se faire un carnet d’adresses et recruter leurs clients, avec l’accord de la direction du bar qui y voyait un intérêt car les clients venaient dans un bar, consommaient des boissons et devaient payer une somme d’argent de 300 euros environ pour sortir avec une hôtesse, précise le compte-rendu de l’audience correctionnelle.

En plus des hôtesses, des rabatteurs et des taxis étaient rémunérés, pour attirer les clients dans l’établissement.

Dans l’attente du procès pour proxénétisme aggravé, tenue ou financement d’un établissement de prostitution et participation à une association de malfaiteurs, certains prévenus ont été placés en détention provisoire, d’autres ont fait l’objet d’un suivi judiciaire.

Puis, le 17 février 2016, treize prévenus ont comparu devant la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Seulement, deux d’entre eux ont fait appel. Après le désistement d’un rabatteur, c’est le maître d’hôtel qui a tenu à défendre son cas, mardi 12 septembre.


En cheminant son compte-rendu du regard, la procureure s’est adressée en premier au prévenu, M. M.. « Je ne comprends pas pourquoi vous faites appel, monsieur. Compte tenu des charges qui pèsent sur vous, je trouve qu’une peine, de dix mois d’emprisonnement avec sursis et qu’une amende de 4 000 euros, est bienveillante ».

Je suis père de deux enfants, j’ai une femme… m’accuser de proxénétisme est insensé. J’étais maître d’hôtel dans un bar à hôtesses, je ne prostituais pas les filles, appuie-t-il.

Pourtant, selon le dossier transmis au tribunal, 15 à 20 hôtesses pouvaient être présentes dans le bar et la moitié repartait avec des clients. Ce, à la suite d’un arrangement entre les filles, les clients et le maître d’hôtel.

Une épée de Damoclès au-dessus de la tête

Si le prévenu plaide l’ignorance et réfute le terme de proxénète, l’audition de son fils, qui fut barman non-déclaré entre 2009 et 2012, laisse peu de place au doute.

« Votre fils disait se faire 100 euros par soirée environ, reconnaître une activité prostitutionnelle au sein du bar, mais ne pas en tirer de bénéfices », rapporte la présidente de l’audience.

Pendant son audition, le jeune homme aurait même ajouté que c’était bien les hôtesses qui « faisaient tourner le bar ». Il citait d’ailleurs l’exemple du Washington, un autre bar à hôtesses parisien, qui avait fermé ses portes pour les mêmes raisons.

« On savait que ça allait nous tomber dessus un jour ou l’autre », aurait soufflé le jeune homme.

Sélection des filles

En plus de ses fonctions de maître d’hôtel, selon une hôtesse, le prévenu devait également recruter les filles, gérer la comptabilité et publier des annonces en ligne.

« — C’est faux ! Il n’y a pas une fille qui peut dire que j’ai pris de l’argent sur elle.
 — Ah si, pour le coup, il y en a une. Une des hôtesses a également précisé que vous lui avez dit qu’il était possible de sortir avec des clients.
 — C’est fantaisiste.
 — Je cite, continue la présidente en s’appuyant sur ses notes : « il m’a aussi dit que je pouvais sortir avec un client, mais qu’il devait payer au moins une bouteille de champagne et qu’on ne devait pas revenir de la soirée ».
 — Elle se décharge.
 — Je ne vois pas de quoi elle se décharge.
 — Je n’ai jamais dit ça ».

Seulement, d’autres témoignages d’hôtesses étayent ces propos. Une jeune fille, qui travaillait au Flamengo depuis trois ans, précise que le prévenu négociait le prix des hôtesses.

Une autre, Ashley, ajoute qu’il décidait également de l’ordre des sorties. « Pour une relation sexuelle tarifée, on devait sortir avant le client pour moins attirer l’attention », explique-t-elle.

« Je ne veux pas répondre à Ashley », réplique-t-il.

Les proches en alerte

En 2012, M. M. est remercié par la direction. Selon certains employés, parce qu’il piquerait un peu dans la caisse ; selon lui, parce que son état lui permettait de ne travailler que deux fois par semaine. Il a donc proposé son fils pour le remplacer.

Rapidement, ses proches, le rabatteur qui était présent en cour d’Appel… le mettent en garde sur les activités du bar.

« — M. C. vous a mis en garde sur le nombre de sorties des filles, rappelle la présidente.
 — J’aurais bien aimé qu’il soit là, il en aurait bafouillé.
 — Il vous a mis en garde ou pas ?
 — Oui, mais dans un mot d’ordre général. Et puis, vous ne pouvez pas comparer un maître d’hôtel d’un bar à hôtesses à un proxénète !, réplique-t-il avant de bafouiller ».
Et la présidente d’ajouter : « les mots sont parfois insupportables, je sais ».

La prostitution facilitée

La procureure a finalement pris la parole en précisant que le prévenu a été embauché en 2009, pour faire des profits grâce à « sa connaissance du monde de la nuit ».

En effet, son arrivée a dynamisé le Flamengo, augmentant les profits et triplant le chiffre d’affaires. « Ce système de profits est indissociable de l’activité de prostitution et tout le monde sait ce que font les hôtesses quand elles quittent le bar », appuie-t-elle.

Par ailleurs, plus les filles sortent, plus le bar est gagnant. En effet, les clients sont obligés de payer 600 euros de champagne pour les emmener et elles ne touchent pas leur fixe, si sortie il y a (pour les dissuader de sortir selon le prévenu ; mais elles se font plus d’argent en sortant qu’en restant, rappelle la présidente).

Et ça ne fonctionne qu’avec l’augmentation du nombre d’hôtesses puisqu’il faut remplacer celles qui sortent, rappelle la procureure.

« Des bars similaires ont fermé, vos proches vous ont alerté… pourquoi faites-vous appel, monsieur ? », s’interroge-t-elle. Elle a également rappelé que, parmi les filles entendues, l’une d’entre elles a confessé ne jamais s’être prostituée avant de travailler dans ce bar.

« Le Flamengo est un endroit où travaillent des prostituées, c’est clair ».

La procureure a continué en citant une conversation entre la propriétaire de l’établissement, domiciliée dans les Alpes-Maritimes, et un de ses amis. Ce dernier lui aurait dit : « tu es une mère maquerelle ». Ce à quoi elle aurait répondu : « je sais, mais ça rapporte ».

Les charges et la peine restent inchangées

Pour la défense de son client, l’avocat du prévenu a mis en avant que certaines personnes ont commis les mêmes faits, mais ont écopé d’une peine moins lourde.

Mon client pensait, de bonne foi, que ce qu’il faisait n’était pas répressible. La plupart des filles se prostituaient déjà et n’avaient pas besoin de M. M. pour ça, avance-t-il.

Finalement, trois charges resteront retenues contre le prévenu : proxénétisme aggravé, tenue ou financement d’un établissement de prostitution et participation à une association de malfaiteurs.

La peine requise est inchangée : dix mois de prison avec sursis et 4 000 euros d’amende. La sentence finale sera rendue le 13 octobre 2017.