L’éboueur ou l’aventurier altruiste, à moins que…

Combien sommes-nous à avoir voulu, gamin, devenir éboueur ?

Peut-être que je suis le seul… Peut-être n’osons-nous pas vraiment l’avouer…
 
N’êtes-vous jamais allé guetter à la fenêtre l’un de ses passages quotidiens ? N’avez-vous jamais imaginé partir vous aussi à la conquête de la nuit accroché à un camion-benne rugissant ?

Ça y est, ça vous revient…
 
À côté de l’astronaute ou du pompier, le métier d’éboueur manque de prestige et de noblesse. C’est peut-être la raison pour laquelle il n’apparaît pas dans les palmarès des métiers rêvés enfant – classement réalisé soit dit en passant auprès d’adultes*… Pourtant je suis convaincu qu’il figure en bonne place au panthéon inavoué des métiers rêvés des touts petits. Je pensais être le seul mais plus je raconte cette lubie juvénile plus je croise des personnes l’ayant partagée.

Mais pourquoi donc ? S’il n’a pas nécessairement suscité des vocations, qu’est-ce qui m’a fait rêver chez lui jusqu’à envisager un temps de l’imiter ?
 
C’est la question que je me suis posée en voyant passer une benne alors que je célébrais un anniversaire qui m’éloignait davantage de l’innocence de mes 6 ans.
 
L’intérêt pour l’éboueur dans mon esprit d’enfant naïf vient des valeurs que je lui attribue : le goût de l’aventure et le sens du devoir.

“Indiana Jones”, film de Steven Spielberg

L’aventurier du quotidien

L’éboueur nous impressionne. 
À l’instar du pompier, l’éboueur a un gros camion. Et les gros camions quand on est petit garçon font toujours de l’effet. Mais son camion à lui est encore plus impressionnant. C’est une machine énorme qui fait virevolter les poubelles et disparaître leur contenu dans un estomac sans fond. Elle nous semble magique avec tous ses bruits bizarres, ses rouages obscures et sa force incommensurable et, même si elle est faite pour nous aider, elle nous fait un peu peur. Mais l’éboueur est son maître. Il a domestiqué sa puissance afin de la mettre à notre service. 
L’éboueur nous impressionne car il maîtrise des choses qui nous dépassent.

L’éboueur ose. 
Nous, enfants, voyageons assis sur la banquette, bien accroché dans la voiture de nos parents. Lui ? Il fonce à toute allure en se tenant d’une main à l’arrière de son camion. 
Nos parents et la société nous ont donné des règles à suivre pour notre sécurité et celle des autres citoyens. Lui est prêt à risquer la sienne pour remplir sa mission. Il prend des risques, il flirte avec le danger et repart sans hésitation braver la nuit et l’inconnu.
L’éboueur ose pour notre bien.

L’éboueur veille sur nous.
L’éboueur apparaît régulièrement le soir à l’heure où tout le monde est rentré chez soi. Et si on le manque, on découvre au matin qu’il a fait son devoir sans même que l’on s’en soit rendu compte. Cette scène se reproduit inexorablement et devient pour nous un rituel rassurant. Ainsi, lorsque l’on entend les sons familiers qui annoncent son passage on accourt à la lucarne, irrésistiblement attiré pour le voir à l’œuvre. On ne comprend pas tout ce qu’il se passe mais on le regarde fasciné remplir sa mission et repartir sans hésitation faire le bien vers d’autres horizons.
L’éboueur veille sur ses concitoyens.

Spartiates, image tirée du film “300” de Zack Snyder

Le sens du service avant tout

Avant de passer l’éboueur à la moulinette des a priori de la société, du haut de mes 6 ans, je perçois ce personnage comme quelqu’un qui rend service. C’est grâce à ses actions concrètes que nos villes demeurent des lieux où il fait bon vivre. 
 
L’éboueur c’est pour moi le soldat spartiate des temps modernes, la personnification de celui qui se dévoue pour le bien commun. Il n’a pas choisi son métier pour s’attirer la gloire ou pour le pouvoir, il se met au service d’une cause plus grande que lui : la société.
Il est prêt à faire des sacrifices dans l’intérêt de la communauté. Il est dehors quand les autres sont à l’abri. C’est un travailleur de l’ombre qui ne se met pas en avant. On ne le connaît pas vraiment mais on compte sur lui, il est indispensable. Nous le savons, lui aussi, et ça lui suffit.
 
Et régulièrement je le vois passer, exécutant dans l’anonymat son tour de force purement altruiste. 
Et je me mets à l’attendre rêvant de son courage et de sa modestie…
Et je me dis que la prochaine fois je partirai à l’aventure avec lui…

Batman, image tirée du générique du dessin animé de 1992

Dans ma tête de petit garçon de 6 ans l’éboueur est un justicier masqué. Il est celui qui se met au service de la communauté plutôt que de sa gloire personnelle, celui qui fait malgré les préjugés, celui qui ose faisant fi des appréhensions de la majorité. Car il sait l’importance de sa mission. Il ne fait que son devoir…

Et puis 20 ans se sont écoulés. 
Et puis j’ai découvert avec John Kaltenbrunner** comment l’éboueur dénigré par la société pouvait la prendre en tenaille afin de servir ses intérêts. 
Et puis j’ai appris avec mai 68 que les éboueurs avaient un vrai pouvoir politique.
Et puis j’ai vu par moi-même à Naples que les éboueurs étaient politiciens.
 
Mais au fond, qu’est-ce qui différencie un éboueur d’un politique ?

Du point de vue de la reconnaissance sociale, tout.
Du point de vue du garçon naïf que je suis resté, pas grand chose.

Ils ont le goût de l’aventure et le sens du devoir, à moins que…

*Sondage LinkedIn : http://www.onisep.fr/Pres-de-chez-vous/Nouvelle-Aquitaine/Poitiers/Equipes-educatives/Ressources-pedagogiques-regionales/Les-metiers-qui-font-le-plus-rever-dans-l-enfance

**Le seigneur des porcheries de Tristant Egolf, ou comment John Kaltenbrunner, considéré comme un paria depuis sa naissance, va tenter d’utiliser le système pour revendiquer le droit d’exister.