La fabrique
de l’engagement


J’ai partagé il y a quelques jours le code d’une petite extension pour navigateur. Une fois installé dans son navigateur, elle permet, quand on visite la page d’un livre sur Amazon, de pouvoir le trouver dans une vraie librairie à côté de chez soi. En une semaine, plus de mille personnes ont installé Amazon Killer –edit : 6000 en 3 semaines–, et nous allons bientôt étendre la fonctionnalité à plusieurs pays européens. Ce succès surprise démontre que nous sommes nombreux à vouloir faire l’effort de s’engager, mais pas au sacrifice de tout notre confort.

Quand j’ai écrit ce code l’été dernier, la loi dite « anti-Amazon » venait d’interdire d’offrir les frais de port pour la vente de livres en ligne. Amazon avait alors annoncé proposer des frais de port à 1 centime d’euro. J’étais révolté de ce mépris total et assumé du politique par le capital.

Quelques mois plus tôt, j’avais découvert que des réseaux de libraires indépendants permettaient d’accéder à leurs stocks pour vérifier facilement la disponibilité d’un livre en magasin. En quelques heures j’ai codé Amazon Killer, un petit pont entre Amazon et un libraire près de chez soi.

La réaction à ces quelques lignes de code m’a beaucoup étonné. Je n’ai pas le souvenir que les sites de visualisation de stocks des libraires indépendants aient été autant partagés sur les réseaux sociaux. Ce déclic laisse entrevoir la possibilité de la mise en pratique d’une consommation responsable pour plusieurs centaines de citoyens.

Je veux préciser que mon intervention a été minime. Amazon est un outil extrêmement complexe et puissant, tout comme Place des libraires est une initiative salutaire et très performante. Le deuxième a évidemment été créé pour tenter de concurrencer le premier. Pourtant, rien ne semble relier les deux plateformes, aucune passerelle. Inquiétant, car si les librairies doivent contre-attaquer, c’est bien parce qu’il y a eu un exode, une transition, depuis les librairies, vers Amazon. Et leur survie dépend naturellement de l’inversion de cette transition : ramener des brebis égarées, depuis Amazon, vers les librairies.

Il y a une prérogative à la réussite de cette transition, c’est la fonction : ce qui fonctionne, et comment cela fonctionne. Par exemple, si la visualisation des stocks ne fonctionnait pas, si les chiffres étaient faux, si les adresses des librairies étaient erronées, si le site était lent ou les références des livres inexistantes, le projet n’aurait aucun potentiel de réussite. Mais il est évident que, même si Place des Libraires est très utile et fonctionne bien, cela ne se suffit pas. C’est là qu’intervient Amazon Killer. Comme il ne suffit pas qu’un magasin bio ouvre en bas de chez soi pour qu’on se nourrisse sainement ; comme il ne suffit pas qu’une station Velib’ soit installée dans sa rue pour qu’on vende sa voiture ; comme il ne suffit pas qu’il existe des systèmes d’exploitation libres pour qu’on abandonne son iPhone ; la fonction n’a de potentiel d’adoption que si elle s’accompagne d’un potentiel d’usage. Et c’est là que nous, designers, entrons dans le jeu et que nous avons une expertise, une réflexion, une recherche, à apporter à la fabrique de la citoyenneté. Si tant de gens achètent des plats préparés plutôt que des produits bruts, utilisent leur voiture plutôt qu’un vélo, montent le chauffage plutôt que d’enfiler un pull, etc., c’est avant tout parce que c’est plus pratique, c’est-à-dire plus facile, c’est-à-dire plus confortable. Ainsi, le plus grand obstacle à l’action responsable des citoyens, c’est le sacrifice de confort qu’elle implique. Tant que la facilité sera synonyme de confort et l’engagement synonyme d’effort, on ne pourra pas attendre de responsabilisation large de la part des citoyens.

Il ne fait plus de doutes qu’une crise profonde est installée. Ce qui est moins clair, c’est ce que nous, citoyens, nous pouvons faire. Même si je reste persuadé qu’il y a d’abord un premier travail de pédagogie à effectuer pour faire évoluer la perception que l’on a du confort –la demande–, il y a également un important travail à fournir pour être en mesure de donner les outils de la transition concrète –l’offre. Dans tous les domaines, l’usage de la citoyenneté reste à concevoir, et c’est un chantier essentiel du design pour les années à venir : le XXè siècle a été celui de la prise de conscience, le XXIè doit être celui de la mise en pratique. Et c’est à notre génération de porter la transition.

Amazon Killer est un exemple d’outil très concret qui facilite l’entrée en transition de centaines de citoyens. Et si nous sommes convaincus que la solution ne viendra pas des partis, il nous incombe de montrer le chemin de la transition concrète. D’abord, pour que le changement commence à être visible de tous. Ensuite, pour envoyer un message clair à nos représentants : nous sommes prêts à être les témoins de la transition, et nous sommes déterminés à en être les premiers acteurs.


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