Redéfinir l’autorité

Extrait de «La société ouverte»


La société ouverte est un mémoire rédigé par Elliot Lepers dans le cadre de sa formation à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs. Il pose un regard critique sur la mission des écoles d’art et sur la nécessité d’y enseigner la désobéissance, notamment en laissant pénétrer la nouvelle éthique développée par la société numérique.


«Aujourd’hui, nous recevons trois éducations différentes ou contraires : celle de nos pères, celle de nos maîtres, celle du monde. Ce qu’on nous dit dans la dernière renverse toutes les idées des premières, chose que les anciens ne connaissaient pas.»
— Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748

Auteur et autorité

Une école d’art a pour mission de former des créateurs. Cela implique de maîtriser les techniques propres à la fabrication, de poursuivre une réflexion théorique mais également de développer son statut d’auteur. C’est-à-dire sa personnalité artistique, ce qui fait son individualité.

Étymologiquement, l’auteur, de auctor en latin, est celui qui initie ; un geste, une idée, une parole. Il est intéressant de noter que la même racine a donné autorité. Et, de fait, les deux notions sont étroitement liées. Combien de fois, durant notre cursus, l’on nous enseigne à faire respecter nos principes et faire prévaloir notre voix dans la relation avec le commanditaire ? Sur un coin de table, entre deux cours, des enseignants tiennent salon pour raconter comment ils ont réussi en telle année avec tel projet à imposer leurs vues. Systématiquement, le commanditaire, comme le public, nous sont présentés comme une contrainte dont on doit se démarquer au risque de voir notre création nivelée par le bas.

L’autorité de l’auteur, c’est ce qui fait sa force, ce qui le démarque. Ce qui l’empêche de tomber dans le commercial, dans la facilité. Ce qui lui confère donc sa singularité et son pouvoir. Le pouvoir de refuser de se voir imposer une couleur ou un logo. Ou même de renoncer à être lisible. On pourrait comparer cela au sentiment de défi que l’on rencontre parfois en visitant un musée d’art contemporain : la provocation, parfois artificielle, à laquelle on peut être confronté, comme pour justifier la posture de l’artiste.

Un bon exemple serait l’incompréhension produite par l’identité visuelle de l’EnsAD dessinée par le duo de graphistes M/M en 2005. Libération en disait alors :

Les yeux rétifs, on peine d’abord à déchiffrer les mots brouillés de la nouvelle identité visuelle de l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs (Ensad) […]. Il ne s’agit pas d’un accident, les auteurs de ces signes sont les M/M (Paris), les graphistes Michaël Amzalag (37 ans) et Mathias Augustyniak (38 ans), deux Français qui revendiquetnt, non sans dédain pour la lisibilité, «cette boîte de Meccano, modulaire, ce jeu subjectif dans un système hérité du Bauhaus». […]
Anciens étudiants des Arts-Déco, ils avaient sans doute envie de se remesurer à leur ancienne école, «un cerbère dogmatique». Où il était «pénible d’avoir à choisir son camp entre le graphisme 70 et engagé du groupe Grapus et l’école fonctionnaliste suisse». Ça n’a pas raté, 98 personnes (salariés et étudiants) de l’Ensad, à l’appel de la CGT, ont signé une pétition refusant d’utiliser leur caractère grimoire. Finalement, le directeur de l’école, Patrick Renaud, expliquera dans une lettre aux deux graphistes que le confort visuel passe avant «les partis pris esthétiques», et qu’«Erosion» sera abandonnée pour la communication interne rue d’Ulm. «Pour une école d’art, on croyait qu’on pouvait se permettre un projet utopique, s’énervent les deux compères. Nous ne sommes pas uniquement là pour rendre un service au plus grand nombre. Cela nie l’être humain. Dans notre démarche, une personne s’adresse à une personne, pour développer un langage particulier à chacun. Un signe transmet autre chose que de la fonctionnalité, il joue sur des ressorts psychologiques, poétiques.»
Anne-Maris Fèvre, Signé M/M, Libération, 2005.
Site internet de l’EnsAD en 2008, basé sur l’identité conçue par M/M

L’auteur peut-il exister sans démonstration de force ? On distingue bien alors l’idée très répandue que le créateur doit être en confrontation avec la société pour produire un travail intéressant. À lui d’élever le débat et de dire ce qui est bon, ce qui est beau, ce qui est juste. «En graphisme, il faut avoir la couille», résume un enseignant de l’EnsAD.

Le droit d’auteur, cher au droit français, contribue à cette autorité, en garantissant au créateur la possession inaliénable de sa production, le droit moral. Pourtant le développement des licences libres marque aussi une concession de plus sur l’emprise de l’auteur. Adopter une licence libre pour une oeuvre dont on est l’auteur peut avoir différentes implications.

Les licences libres sont constituées de paliers, précisés par l’auteur, qui définissent le droit de modifier l’oeuvre, de l’utiliser dans un but commercial, le devoir de citer l’auteur en cas d’utilisation, etc. On peut légitimement se demander ce qui motive des créateurs à publier librement et gratuitement leur production, invitant quiconque à l’altérer, et plaçant le spectateur dans la même position que l’auteur par rapport à l’oeuvre.

Enfin, la reproductibilité infinie permise par l’informatique pose la question de la valeur d’une oeuvre, quand sa fabrication n’est le fruit que d’un calcul réalisé par un ordinateur. Combien coûte un octet ?

Professeur et autorité

La particularité des écoles de création, c’est que leurs professeurs sont également créateurs. L’élève se trouve donc confronté à une double autorité puisque la relation élève-professeur y est aussi une rencontre entre deux auteurs.

Le professeur a toujours été celui qui détenait le savoir, qui permettait l’élévation. Qui émancipait l’élève. Dans Le maître ignorant Rancière décrit la découverte de Joseph Jacotot en 1818 :

Jusque-là, il avait cru ce que croient tous les professeurs consciencieux : que la grande affaire du maître est de transmettre ses connaissances à ses élèves pour les élever par degrés vers sa propre science
Jacques Rancière, Le maître ignorant, Éditions 10-18, 2012

Dans sa conviction d’égalité intellectuelle entre les hommes, Jacques Rancière démontre que nul n’a besoin d’être savant pour enseigner. Il s’appuie donc sur l’exemple de Jacotot qui, à l’aide d’une édition bilingue de Télémaque, apprit le français à une classe de hollandais dont il ne connaissait absolument pas la langue. Jacotot a enseigné ce qu’il ignorait, en veillant simplement à ce que ses élèves s’exercent convenablement. Selon lui,

ainsi s’étaient […] séparés, libérées l’une par rapport à l’autre, les deux facultés en jeu dans l’acte d’apprendre : l’intelligence et la volontés.
ibid

Il est intéressant d’observer comment les frontières de l’intelligence ont évolué. Spatialement d’abord ; l’émergence de la société de l’information a transformé les lieux du savoir. Essentiellement en décentralisant la connaissance, qui est désormais accessible de partout, à tout moment. Le philosophe Michel Serres estime qu’il s’agit de l’éclatement de la page comme format étalon qui a codifié notre société en rectangles isolés.

C’est aussi une évolution cognitive, avec une redéfinition des capacités de l’attention, constamment sollicitée, de la mémoire, digitalement étendue, et de la connaissance, virtuellement infinie.

Cadastre rural, plans des villes, ou d’urbanisme, bleu des architectes, projets de construction, dessins des salles publiques et des chambres intimes… miment, par leurs quadrillages doux et paginés, le pagus de nos ancêtres, carrés ensemencés de luzerne ou lopins de terre labourés, sur la dureté desquels le paysan laissait la trace du sol ; le sillon, déjà, écrivait sa ligne sur cet espace découpé. Voilà l’unité spatiale de perception, d’action, de pensée, de projet, voilà le multimillénaire format, presque aussi prégnant à nous autres hommes, au moins les Occidentaux, qu’aux abeilles l’hexagone.
Michel Serres, Petite Poucette, Éditions du Pommier, coll. Manifestes, 2012

Nouvelles permissions de l’expression

Depuis le début des années 90, le développement de l’ordinateur personnel et, avec lui, de l’imprimante personnelle, a créé une rupture sans précédent. Chacun a désormais la possibilité de créer une forme visuelle avec les codes de la production professionnelle. C’est la question que pose Yoann Bertranby dans son ouvrage Tout le monde est graphiste :

Vous n’avez pas manqué de remarquer la multiplication des productions imprimées autour de nous qui relèvent de la «production maison». Je parle de […] tous ces documents infographiés qui nous arrivent dans les mains sans être passés par celles d’un graphiste professionnel. Cette matière débordante, à la fois protéiforme et normalisée, m’interroge sur le métier que j’envisage de faire : graphiste. Car, si cette création graphique « sauvage » remplissait sa fonction, puisque sa forme en est imbibée — tout à fait inconsciemment ; à quoi la professionnalisation du graphisme servirait-elle ? À quoi les graphistes professionnels servent-ils ? Et à quoi vais-je servir, moi ?

Jusque là, pour n’imprimer même qu’une carte de visite, il fallait se rendre chez un imprimeur qui, lui, avait reçu une formation typographique nécessaire à la composition de la page en caractères de plomb. L’ordinateur personnel entraîne une dérégulation de la production graphique, qui n’est dès lors plus contrôlée par une autorité garante de la qualité. Les conséquences sont lourdes. Selon The Economist, 15 000 milliards de feuilles sont imprimées chaque année. On peut présumer que l’immense majorité est composée avec les réglages par défaut de Microsoft Word, c’est-à-dire en Arial ou en Times, en corps douze, avec deux centimètres de marge et 90 caractères par lignes. Cette masse indiscutable génère un paysage visuel par défaut de piètre qualité, qui a grandement contribué à appauvrir les signes de notre environnement, jusqu’à en établir une nouvelle norme, face à laquelle le public peine à distinguer le bon du mauvais.

Capture d’écran de la recherche Google du terme «imprimante»

Mais après la page, un nouveau domaine de la production industrielle s’apprête à être dérégulé : l’objet. L’imprimante 3D permet de produire n’importe quelle forme en volume, pour un coût très réduit. On pourrait prédire les mêmes dégâts que l’imprimante 2D. Pourtant, le contexte est bien différent. En effet, la plupart des imprimantes 3D en service sont mises à disposition dans des espaces collectifs, souvent des Fablabs. Leur usage n’est donc pas individuel, mais toujours inscrit dans une démarche d’intelligence collective. Également, le principe de mise à disposition des sources de sa production, largement pratiqué, permet l’échange, l’itération, en vue de l’amélioration du produit fini.

Cette transition vers la décentralisation de la fabrication semble bien mieux accompagnée et plus bénéfique avec l’imprimante 3D. Et pour cause, elle est partie intégrante de la culture issue de la transformation numérique de la société.

Nous avons donc un cas dans lequel l’utilisation individuelle d’une unité de production s’est accompagnée d’une dérégulation chaotique et dans l’autre l’émergence d’un nouveau possible de dérégulation, différent par nature, et profitable à la communauté.

Cette ouverture souhaitée est aussi une condition de réussite, car pour construire des objets techniques complexes, il ne suffit pas d’avoir de la volonté, il faut aussi un partage de connaissance et de connaissance le plus large de manière à pouvoir aborder tous les aspects de la fabrication. Il y règne donc une forme d’interdisciplinarité revendiquée qui utilise toutes les technologies numériques innovantes pour se mettre en œuvre. Le réseau internet est donc central malgré le regroupement dans des lieux : il assure une communication permanente, l’accès à des informations utiles, voire leur production et leur diffusion au sein d’un réseau évolutif valorisant les trouvailles de tel ou tel groupe et la soumettant au regard des autres qui pourront la valider, la réutiliser à l’identique ou adaptée.
Collectif, Fablab, hackerspace, les lieux de fabrication numérique collaboratif, rédigé lors du Libérathon de Rennes, 2013

Ces espaces ouverts, appelés Fablabs, Hackerspaces, Techshops, Biohackerspace, se démarquent par l’importance des règles dans leur organisation. Ainsi, une liste très précise de matériel régit l’appellation Fablab. De même, les Biohackerspaces, laboratoires ouverts de biologie, notamment dans les sciences du vivant, se rassemblent derrière un code d’éthique :

Transparence
Mettre l’accent sur la transparence et le partage des idées, des connaissances, des données et des résultats.
Sécurité
Adopter des pratiques sures.
Open Acces
Promouvoir les sciences citoyennes et un accès décentralisé aux biotechnologies.
Éducation
Aider à former le public sur les biotechnologies, ses bénéfices et ses conséquences.
Modestie
Savoir que l’on ne sait pas tout.
Communauté
Écouter attentivement toute inquiétude et question et répondre honnêtement.
Fins pacifiques
Les biotechnologies ne doivent être utilisées qu’à des fins pacifiques.
Respect
Respecter les humains et tout système vivant.
Responsabilité
Reconnaître la complexité et les dynamiques des systèmes vivants et notre responsabilité envers eux.
Responsabilisation
Rester responsable de ses actions et de faire respecter ce code.

Voilà une des particularités de la société numérique. La dérégulation de l’ordre établi au profit de règles horizontalisées de partage et d’ouverture. Chaque point du réseau bénéficie de la puissance de l’ensemble du réseau et y contribue à valeur égale. Un exemple célèbre de cette structure reste Wikipédia, où les contributions sont libres et auto-régulées, où les lacunes sont clairement identifiées et les divergences d’opinion archivées, discutées, et sont partie intégrante du processus de création.


Retrouvez l’intégralité du mémoire.

Dirigé par Remy Bourganel
2014