Olivier Koettlitz.

Conversation avec… Olivier Koettlitz

Olivier Koettlitz a été notre professeur de philosophie à lʼÉSAAT, de 2013 à 2015, et a suivi plus particulièrement Camille dans lʼécriture de son mémoire de diplôme. Son approche conjointe de la philosophie et du design trouve encore aujourdʼhui un sens tout particulier dans notre travail ; nous sommes donc naturellement allées lʼinterviewer à lʼoccasion des portes ouvertes de lʼÉSAAT, le 3 février dernier.

Quel est votre positionnement en tant que professeur de design et pourquoi avoir choisi dʼenseigner le design par la philosophie ?

Enseigner le design par la philosophie… En fait, je pourrais presque retourner la proposition. Cʼest‑à‑dire enseigner la philosophie par le design. Dʼabord ce nʼest pas vraiment un choix pour tout dire. Ce sont les aléas de ma… « carrière », si vous voulez, avec un tout petit « c », qui ont fait que jʼai été amené à me mettre à lʼécole du design. Ce qui mʼa fait le plus grand bien, car jʼai alors été obligé de revoir certains présupposés ou certaines méthodes de formation et dʼenseignement de la philosophie. Cʼest une bonne chose car cela permet aussi de me donner lʼillusion que je vieillis plus lentement ; et dans ce métier cʼest quand même quelque chose qui vous guette assez vite… lʼennui… Et puis… la deuxième chose cʼest que… le design et la philosophie, ce serait assez long à développer.

Cʼest curieux que vous me posiez cette question‑là car cʼest tout lʼobjet dʼun texte qui doit paraître si tout va bien pour la fin de lʼannée en cours dans un ouvrage collectif sur le design portant précisément sur cette question : lʼenseignement du design. Je ne vais donc pas pouvoir développer ici et maintenant. Ce que je peux simplement dire, cʼest que faire de la philosophie avec des designers ou des apprentis designers est très stimulant parce que cela oblige le « philosophe » à sʼenfoncer encore un peu plus dans le sensible et la quotidienneté, ce qui nʼest pas forcément ce pour quoi la philosophie est faite ou en tout cas ce quʼon attend dʼelle, et cela implique donc que lʼenseignement de la philosophie que je poursuis se déforme dʼune certaine manière, mʼobligeant ainsi à penser un peu contre une tendance qui vous vient pour ainsi dire naturellement quand vous faites de la philosophie de façon suffisamment régulière, à savoir la tentation et la tendance à « sʼélever un petit peu vers les idées » en laissant progressivement, et même sans forcément sʼen rendre compte, de côté ce quʼon appelle « la réalité ». Or on peut aller vers les idées en sʼenfonçant dans la sensibilité, cʼest une des choses que la fréquentation du design mʼa apprise mais il y en a beaucoup dʼautres.

Cʼest donc la philosophie qui vous a amené au design et pas lʼinverse ?

Oui cʼest la philosophie et même pour tout dire lʼinstitution, puisque lʼinstitution a eu la bonne idée — je dis cela sans ironie — de faire en sorte, pour des raisons profondes encore une fois que je ne peux pas développer ici et maintenant, que les gens qui font des études de design, notamment à un assez haut niveau, à un niveau qui prétend à la recherche en tout cas, aient affaire à la philosophie. En tant que fonctionnaire dʼÉtat jʼai donc fait ce que lʼon me demandait. Mais ça nʼa pas été facile, parce que quand on fait de la philosophie, ou quand on apprend à faire de la philosophie, quand on fait des études de philosophie, en tout cas quand jʼen faisais des études, nous avions une formation aux arts, aux Beaux‑Arts et à lʼesthétique, mais le design nʼest à proprement parler ni les Beaux‑Arts ni lʼesthétique. Ce pourquoi cela renvoie à la particularité que jʼévoquais toute à lʼheure… il ne sʼagit pas seulement de prononcer ou de réfléchir à des jugements de goûts mais de se frotter vraiment aux choses du quotidien… avec des concepts. Donc cela oblige à forger ou à essayer de forger non pas des macro‑concepts mais des concepts qui sont plus adaptés à la quotidienneté et à la vie comme elle va.

À quelles problématiques de design vous confrontez‑vous donc auprès des étudiants ?

Vous êtes bien placées pour le savoir… à des problématiques très diverses. Je vais donner quelques exemples. Il y a parfois des champs de recherche, des questionnements de recherche qui sont a priori très adéquats avec ce que lʼon peut attendre de la recherche en design, je pense à des choses sur la fonctionnalité, sur le luxe…

Aujourdʼhui évidemment il y a aussi les problèmes dits écologiques, mais aussi des questionnements comme ceux que vous connaissez bien toutes les deux, Marion avec la question de conversation et Camille avec celle de la manipulation… conversation, manipulation, fin du monde, je peux encore en donner dʼautres… Je travaille cette année avec une étudiante dont le thème de recherche est « lʼhésitation »… lʼhésitation, lʼindécision. Donc des thèmes à la fois très proches, comme je le disais, dʼune certaine idée du design et dʼautres qui a priori sʼen éloignent parfois avec une certaine radicalité, mais qui évidemment y reviennent, et je précise que ces thèmes ne sont jamais imposés par lʼenseignant mais viennent de lʼétudiant. Il sʼagit donc de faire confiance au thème proposé ; il nʼy a pas vraiment de mauvais thème en fait, tout dépend de ce que lʼon va en faire, cʼest la seule règle.

Je donne une phrase extraite de son propos qui me vient maintenant, Aicher écrit que : « La décence est la condition même de la beauté ». Si jʼétais designer, donc, jʼaimerais bien faire des choses qui correspondent à ça.

Si vous étiez designer alors, à quels types de sujets vous intéresseriez‑vous ?

Il me semble quʼun designer de toute façon, un peu comme un philosophe dʼailleurs, encore une fois, ne peut a priori pas déterminer son domaine dʼintervention. Un designer doit avoir des antennes sur le monde, et peut donc sʼintéresser à tout, il nʼy a pas de mauvais sujet me semble‑t‑il.

Je vais répondre en faisant un détour par une lecture que je viens de faire, qui est me semble‑t‑il une des lectures les plus fortes que jʼai faites sur le design. Il nʼy en a pas tellement en fait, notamment en langue française, il se trouve que cʼest une traduction, cʼest le livre de Olt Aicher qui sʼappelle Le monde comme projet. Aicher est designer graphique au départ. Cʼest un livre de designer, mais alors il sʼagit dʼun livre de designer assez philosophe tout de même. Et cʼest un livre qui mʼa beaucoup marqué par les thèses fortes quʼil avance, par lʼeffet de déstabilisation, dʼintranquillité, dans lequel il met le lecteur, surtout quand le lecteur vient de la philosophie et quʼil a quelques idées plus ou moins arrêtées sur la beauté, sur les arts, et sur le design. Je donne une phrase extraite de son propos qui me vient maintenant, Aicher écrit que : « La décence est la condition même de la beauté ». Si jʼétais designer, donc, jʼaimerais bien faire des choses qui correspondent à ça. Que ce soit du textile, du graphisme, de lʼarchitecture ou ce que lʼon appelle le produit. Si jʼarrivais à faire des choses pour lesquelles on pourrait dire ça, dont la décence, une sorte de justice et de justesse appliquées, produirait de la beauté, jʼaurais quelques raisons de mʼestimer.

“ Ce nʼest pas si fréquent finalement, les gens qui sont vraiment utiles à quelque chose.”

Donc répondre de façon juste à des demandes finalement…

Oui, ne pas répondre juste à des demandes mais répondre de façon juste à des demandes. Ce qui impliquerait évidemment que lʼon aille un peu au‑delà de la demande, mais sans pour autant faire quelque chose qui manque à lʼusage ou à la fonction parce que justement, il faut que ce soit utile le design. Comme la philosophie dʼailleurs. Je ne vois pas pourquoi il faudrait refuser à la philosophie une ou des fonctions. Il nʼy a pas de honte à dire que lʼon est utile. Ce nʼest pas si fréquent finalement, les gens qui sont vraiment utiles à quelque chose.

Ce que lʼon appelle inutile nʼest pas forcément inutile, de toute façon. Geoffrey Dorne nous disait justement quʼil avait le sentiment de devoir se justifier quant à son métier de designer, quʼil avait une légitimité à défendre et cʼest également quelque chose que lʼon peut ressentir à certains moments, de devoir sans cesse nous justifier nous‑mêmes quant à notre pratique…

Encore une fois cela fait écho au relatif inconfort dans lequel peut être la philosophie, un peu comme le design pour dʼautres raisons, je ne suis pas en train de dire que cʼest la même chose, loin de là, mais dans les deux cas on peut se demander, à quoi bon des philosophes, à quoi bon des designers ? Après tout, lʼessentiel est que je puisse mʼasseoir sur une chaise et puis… on peut faire lʼhypothèse que le designer nʼest pas absolument nécessaire de même que le philosophe, on peut considérer que ce sont presque des luxes culturels et bien non. Peut‑être que non. Peut‑être que ce ne sont pas des luxes culturels, peut-être quʼils relèvent de quelque chose, au contraire, dʼélémentaire dans la culture. Mais ça cela demanderait du temps pour être montré.

Sʼil ne devait y avoir quʼune seule chose à transmettre sur le design à des étudiants, laquelle serait‑elle ?

Le goût du monde. Lʼexpression est très belle mais nʼest hélas pas de moi, alors je vais en donner lʼauteur, elle est de Jean‑Marc Besse qui a écrit un livre qui sʼappelle Le goût du monde. Si lʼon peut transmettre cela, ce nʼest quand même pas si mal.

De quoi devrait alors sʼemparer le design demain ?

Ce que les situations dʼenseignement avec des étudiants en design qui font de la recherche montre, cʼest que le monde nʼest pas dépourvu de problèmes, cʼest le moins quʼon puisse dire. Et que les étudiants les plus éveillés, et il y en a beaucoup, ont, pour revenir aux antennes auxquelles je faisais références toute à lʼheure, leurs antennes souvent bien branchées sur des problèmes dʼaujourdʼhui alors… il y a plusieurs choses, évidemment la liste est loin dʼêtre exhaustive mais on a quand même un gros problème avec la nature aujourdʼhui, et puis on a aussi et encore un problème entre nous. Notre rapport aux autres, notre rapport à la nature, cela fait déjà deux vastes chantiers pour lesquels il y a vraiment beaucoup de choses à faire. Et cela dit sans prêchi prêcha écologique, ce nʼest pas de ça dont il sʼagit. Beaucoup de signes lʼindiquent, on est à un moment quand même où lʼon sent bien quʼil va falloir changer notre manière dʼêtre au monde, ou alors on en paiera le prix et il sera sans doute très élevé… on a déjà commencé à le payer dʼailleurs.

“ Il me semble quʼun bon projet de design est un projet qui rend la vie ordinaire plus facile dans lʼusage, plus plaisante aussi, et également plus sensée, quand je dis plus sensée cela veut dire un objet qui me réveille un petit peu de mon sommeil de consommateur. ”

Sans transition, quel serait un bon projet de design et quel serait un mauvais projet de design ?

Je vais peut‑être me répéter, mais il me semble quʼun bon projet de design est un projet qui rend la vie ordinaire plus facile dans lʼusage, plus plaisante aussi, et également plus sensée, quand je dis plus sensée cela veut dire un objet qui me réveille un petit peu de mon sommeil de consommateur. Donc, évidemment, un mauvais projet ce serait un projet qui dʼune certaine manière ajoute de lʼordure à lʼordure. Donc qui contribue à polluer le monde. Comme certaines idées dʼailleurs, qui contribuent à polluer les esprits.

Sans transition, là encore, mais en tant que penseur du design, nous savons que le design ne peut se défaire de lʼaction et du faire, quelle est donc pour vous la corrélation entre le penser et le faire du design ?

La corrélation entre le penser et le faire du design ? Cʼest redoutable, vous auriez dû me poser les questions avant, pour que jʼy réfléchisse un peu quand même, je ne vous ai jamais rien fait de mal (rires). Bon, je vais essayer dʼy répondre… Il me semble que penser ce nʼest pas rien faire, il y a déjà un faire dans le fait de penser, cʼest déjà une pratique. On fait quelque chose quand on pense. Un designer cʼest quand même un concepteur avant tout, ce nʼest pas dʼabord un faiseur, ce nʼest pas un technicien ni un ingénieur, même si évidemment il a affaire avec les gens de la technique, avec lʼingénierie et lʼindustrie, mais… vous pouvez répéter la question ? (rires)

Quelle est pour vous la corrélation entre le penser et le faire ?

La corrélation est nécessaire, le faire et le penser sont les deux faces dʼune même pièce il me semble. La pratique et la fréquentation des gens du design le montrent aussi, cʼest‑à‑dire : je ne pense pas dʼabord et je fais après. Les deux sont intimement mêlés, ne serait‑ce que faire un croquis sur une feuille cʼest à la fois penser et faire. Ne serait‑ce que mettre son corps dans lʼespace pour indiquer où lʼon veut mettre un objet dans une situation de projet, cʼest et penser et faire. Arpenter un terrain, en vue dʼun projet dʼarchitecture, pour sʼimprégner du lieu, cela est encore et penser et faire. Donc je ne vois pas comment on peut distinguer les deux, à moins dʼavoir une conception complètement instrumentale du rapport au projet, auquel cas cʼest faire du projet une espèce de recette, et donc rendre impossible toute création. Mais le faire et le penser ne cessent de se compléter et parfois de jouer à cache‑cache lʼun avec lʼautre.

Rebondissons sur le terme de « recette »… Bruno Munari parle justement dʼune certaine méthodologie dans le design. Il compare ainsi le design à une recette dans laquelle on fait appel à des processus, tout du moins des étapes, au travers desquelles on peut toutefois avoir la main.

Oui, jʼentendais recette au sens vraiment le plus péjoratif, cʼest‑à‑dire une façon de faire, qui a marché une fois et que lʼon va systématiquement appliquer ensuite, et donc on va toujours faire le même projet toute sa vie dʼune certaine façon. On peut faire toujours le même projet toute sa vie en infléchissant avec génie un trait du projet. Mais ce quʼil faut éviter me semble‑t‑il, cʼest de se dire que lʼon a une recette et arriver vers le projet avec déjà au fond la solution. Parce quʼà partir de là, il nʼy a ni pensée ni faire, il y a juste application et, en forçant un peu le trait, une machine très élaborée avec un bon programme pourrait faire la même chose.

Donc cʼest dans ce sens‑là que jʼentendais recette, après évidemment quʼil y a une méthodologie, évidemment quʼil y a sans doute des passages obligés mais cela reste très théorique pour le coup. Une fois que lʼon est en situation de projet, vous le savez bien, il y a tellement de contingences qui interviennent, cʼest du bricolage, au sens où Lévi‑Strauss comparait certaines formes de pensée à du bricolage. Cʼest très bien le bricolage… en tout cas cʼest mieux que la recette. Et puis chacun sait quʼen suivant les recettes ce nʼest jamais très bon, voyez en matière de cuisine…

Pour finir, existerait‑il selon vous un design made in Nord ou des tendances ?

Il faudrait distinguer dans les différents champs du design ce qui pourrait être caractéristique. Alors évidemment là, spontanément, comme ça, je pense à lʼarchitecture, où on trouverait des traits caractéristiques de ce qui sʼest fait dans ce que lʼon appelle maintenant les Hauts‑de‑France, mais plus précisément dans le Nord et notamment ici dans ce bassin du textile quʼétait Roubaix. Avec des architectures aussi bien industrielles, privées ou particulières très spécifiques. Mais sur ce point je pourrais difficilement vous en dire plus. Je ne suis pas assez compétent, je ne connais pas suffisamment la culture de cette région pour en dire davantage.

Ce que jʼentends aussi dans votre question, cʼest quʼau plus les choses se mondialisent, ce qui nʼest vraiment pas un scoop, au plus on a aussi tendance à se re‑territorialiser sur du local. Il me semble que lʼécueil serait de se crisper sur lʼun ou sur lʼautre, toute la difficulté est dʼessayer dʼarticuler les deux, sans non plus, et cela complique encore les choses, verser dans une espèce de consensus ou de melting pot graphique… qui ferait que lʼon serait de partout, mais en étant de partout on serait aussi de nulle part. Or on ne peut pas ni être de partout ni être de nulle part.

Sur ces belles paroles, un grand merci Olivier pour cette interview !