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Pierre-Damien Huyghe, en plein dessin de son schéma des trois pôles, dont fait partie le design et avec lesquels il est en tension.

Conversation avec… Pierre-Damien Huyghe

Pierre-Damien Huyghe est Professeur en philosophie des arts à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne. Son ouvrage, À quoi tient le design, paru en 2015 alors que nous étions en pleine écriture de nos mémoires, nous a très largement donné matière à penser à l’époque. En grandes amoureuses des mots que nous sommes à l’instar de Pierre-Damien, il nous est apparu pertinent d’aller l’interroger plus en avant sur un certain nombre de concepts qu’il avance dans son travail, et qui, nous en sommes convaincues, participe chaque jour un peu plus de l’avancée d’une réflexion globale sur le design, comme il n’y en a eu que trop peu jusqu’à présent. Il en est résulté un échange très dense mais non moins fécond, le 18 avril dernier.

emballage collectif
Oct 9, 2017 · 38 min read

“Ce qui m’intéresse c’est d’étudier le design pour, à partir de lui, poser à la philosophie des questions.”

Bonjour Pierre-Damien. Pourriez-vous nous raconter votre parcours et comment en êtes-vous venu à vous intéresser au design ?

“Et donc mon idée, c’est que si l’on prend les choses du côté des fonctions, ce qui est un des axes pour étudier le design, il y a design à partir du moment où l’objet n’est pas impératif, et donc peut être un appareil.”

Nous aimerions revenir sur certains des termes que vous avez mis en exergue dans votre travail et qui nous ont beaucoup guidées dans l’écriture de nos mémoires ; vous faites une distinction entre la notion d’instrument et celle d’appareil, le premier, à l’image du marteau pour qui celui qui s’en empare à un comportement et le second permettant à son utilisateur de s’exercer à une conduite, à l’image de l’appareil photographique sur lequel on peut effectuer des réglages, et donc, des choix. En tant que designer et humain avant tout c’est cette seconde notion qui nous intéresse le plus et avec laquelle nous souhaitons travailler. Mais la question que nous nous posons régulièrement est comment répondre à un projet de façon ouverte, donc de créer plutôt des appareils que des instruments, malgré des cahiers des charges souvent très contraignants. Peut-on néanmoins tout imaginer comme appareils, est-ce même souhaitable de tout imaginer comme appareils ?

“Le design est possible à partir du moment où, pour une même perspective fonctionnelle, des choix sont possibles.”

D’une certaine manière, les objets que l’on crée en tant que designers ne sont jamais impératifs en fait… en tant que designers graphiques, nous faisons des propositions visuelles dans lesquelles les personnes ne sont même pas obligées de rentrer forcément, donc il ne s’agit là ni d’appareils ni d’instruments.

Vous avez fait une nuance entre design et communication, et notamment la publicité, pour vous communication et publicité n’ont pas trait au design ?

Dans vos écrits, au design qualifié d’utile vous opposez non pas l’inutile mais le nuisible, est-ce que l’on pourrait parler ici de bon ou de mauvais design justement ?

“Peut-être le design a-t-il affaire à des objets qui ne sont pas absolument tentants, dont la tentation n’est pas telle qu’on succombe à leur tentation. De tels objets sont des objets dont on peut ne pas se servir. On ne succombe pas à leur appel, et donc ils ne sont pas absolument séduisants, absolument attirants, ils sont utiles. Ils apparaissent dans leur stricte utilité.”

Notre question c’est est-ce que l’on pourrait finalement qualifier le design utile comme du bon design, et le design nuisible comme un mauvais design, s’il existe bien entendu du bon et du mauvais design ?

“C’est par économie que l’on se retrouve avec des objets impératifs ou des situations dont on ne peut pas sortir.”

Poursuivons avec quelques phrases que l’on a tirées de vos écrits, à l’instar de « nous ne sommes pas faits pour vivre toujours de la même manière, ou ne sommes a priori pas voués à tels ou tels modes de vie » ou bien encore « il importe que nous regardions notre monde comme modifiable, nos vies seront des vies humaines aussi longtemps que nous aurons la capacité, non pas exactement de porter atteinte à l’état des choses mais affecter le monde de modifications. Catastrophique pour l’humanité serait une situation à laquelle il ne serait plus possible de toucher ». La question que l’on se pose en vous lisant, c’est est-ce que l’on serait aujourd’hui dans une situation charnière, où notre renouvellement, qui est souhaitable et qui est nécessaire, serait entravé, et si oui, par quoi ?

En parlant de renouvellement, la tentation serait grande pour nous en tant que designers de nous assigner la tâche de proposer des scénarios de futurs désirables, mais n’est-ce pas conférer trop d’autorité au designer, et ne serait-ce pas manipuler l’utilisateur ?

Donc mettre en place des espaces où peuvent advenir différents scénarios…

“Le design existe comme un pôle supplémentaire dans une tension déjà existante entre les valeurs d’usage et les valeurs d’échange.”

Justement, si l’on considère le fait que le design se trouve à la croisée de plusieurs champs (art, marketing, industrie, politique…), comment peut-il ainsi se positionner et doit-il seulement se positionner ?

Est-ce que d’autre part on ne pourrait pas rajouter aussi du côté du designer des influences qui le traversent en terme de, osons le terme, d’éthique, de morale, ou tout du moins d’humanité. On traverse finalement énormément de champs dans l’application du design, il y a donc aussi une tension qui est de cet ordre-là…

“Maintenant, pour y revenir, comment appeler l’utilisateur sans l’injurier, je n’ai pas la réponse. Je n’ai pas trouvé de mot et c’est pourquoi j’ai intitulé mon fascicule « Travailler pour nous ». Le seul mot que je ne trouve pas stigmatisant, ou injurieux ou réducteur, c’est ce « nous » qui fait entendre que le design ne travaille pas pour des êtres qui seraient seulement des utilisateurs.”

Dans votre ouvrage À quoi tient le design vous dites que la responsabilité des designers est de porter au public ce qui est « en jeu dans les objets, afin qu’il soit possible de jouer avec ces objets réellement et non imaginairement. Jouer cela veut dire savoir ce qu’il en est des règles de jouabilité, ce qui présuppose à son tour qu’il y ait du jouable. Ce serait justement une vertu du design de rendre jouable les situations objectives ». Il nous semble en effet que la mise en place de situations jouables par le designer offre une possibilité non seulement de passage à l’action, le jeu impliquant moins d’enjeux, et de fait un potentiel d’appropriation, et peut-être même d’individuation. Selon cette acception d’un design que l’on donnerait à jouer et à rejouer, quelle serait la place de l’utilisateur en son sein ? Comment faudrait-il alors le nommer sans toutefois l’injurier et si cette idée d’un design jouable se concrétisait dans nos environnements quotidiens, le design pourrait-il se passer de designers ? Finalement, comment vous positionnez-vous par rapport au design que l’on qualifie d’amateur ?

Alors si cette idée d’un design jouable se concrétisait dans nos environnements quotidiens, le design pourrait-il se passer de designers, puisqu’on le donnerait à jouer ?

L’idée c’est plutôt de passer la main, et donc à un moment donné de pouvoir s’affranchir de la source qui est le designer, que le design devienne un support à partager et partageable.

“Toutes les questions humaines ne sont pas des questions de design et heureusement, sinon moi qui ne suis pas designer, quelle serait ma place dans ce monde, comment pourrais-je parler, puisque je ne suis pas designer et que les seules questions valables relèveraient du design.”

Nous faisons alors allusion au projet de diplôme de Fanny Prudhomme, jusqu’alors étudiante à l’ENSCI (École Nationale Supérieure de Création Industrielle), qui se questionnait justement, au travers d’un dispositif pédagogique mettant en lumière l’appareil génital féminin et réappropriable par tout un chacun, sur le statut de l’amateur dans le design — son projet fera d’ailleurs l’objet d’un futur article. À Pierre-Damien de répondre :

“Le design poserait que nous qui ne sommes pas fabricants, nous pourrions avoir accès au cœur des objets.”

Finalement avec ce que l’on est en train d’amorcer avec emballage collectif nous sommes aussi dans cette dynamique-là, le designer propose plusieurs modalités possibles et c’est aussi donc la possibilité à un moment donné de passer la main (notre fameux design co-main).

Finalement c’est aussi parce qu’au travers d’emballage collectif, nous ne nous positionnons pas seulement comme designers mais en tant qu’êtres humains. Peut-être sommes-nous très naïves mais si l’on reprend l’expression de Victor Papanek, nous faisons du design pour la vie, le design de par ses frontières indéfinies a fondamentalement avoir avec l’humanité au sens large du terme. L’idée n’étant pas de dire que tout est design, et, vu que nous sommes designers on va pouvoir sauver le monde, mais plutôt justement que rien n’est design, que le design est un moyen pour la vie. Au-delà d’être une profession qui a des spécificités techniques, le design peut être un état d’esprit, un positionnement vis-à-vis de l’existence.

On cherche aussi (rires)…

Mais donc le design peut être un état d’esprit général face à l’existence et qu’il ne s’agit pas de dire que l’on peut tous devenir designers mais que l’on peut au moins en adopter la posture car justement tout le monde peut être concerné par des questionnements formels… Le designer ne doit pas être mis sur un piédestal alors qu’en fin de compte on s’intéresse à des problématiques qui concernent a priori tout le monde… C’est très flou dans notre tête (rires).

Nous concevons ainsi le design d’un point de vue co-main, donc impliquant une co-manipulation tant dans la conception que dans l’utilisation de l’objet, donc, indissociablement, d’associer la pensée du design avec l’expérience d’une pratique qui convoque la main et donc le faire. Dans votre nouvel ouvrage qui va paraître aujourd’hui , Contre Temps, nous avons pu lire cette question sur le site des éditions B42 et qui nous semblerait faire écho à nos préoccupations : « comment écrire non pas sur, mais avec l’expérience de l’art, de l’architecture et du design ? » Contre Temps serait-il une invitation à une telle conception du design et, en tant que penseur, comment alliez-vous également penser et faire ?

Voilà que la boucle est bouclée, merci Pierre-Damien pour ce très fructueux échange !

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