Les nouveaux usages, nouveaux modes de production/diffusion de la vidéo, une réflexion sur l’image transversale

emmanuel vergès
Sep 7, 2018 · 7 min read

(texte de conférence, Istres, 4 mai 2011)

La transversalité contemporaine de l’image peut s’envisager d’une part par les migrations de celle-ci entre différentes traditions et histoires de l’art. Et d’autre part, cette transversalité peut s’envisager en prenant en compte leur production avec l’utilisation des outils numériques, des TIC et des nouveaux médias, outils. L’utilisation de ces outils révèle en effet des modes de pollinisation et d’articulation entre les formes d’écriture, d’émigration entre les territoires de pratiques, de transgression au-delà des frontières disciplinaires. Et de manière plus profonde, l’utilisation de ces outils permettent d’envisager la construction de nouveaux langages d’expression avec l’image. D’en penser une transversalité d’usages et de statuts expressifs. Un trajet depuis l’image apparition, en passant par l’image entre objet et l’image réception-production, jusqu’à « l’intermédiaire image ».

L’image apparition

Au début du web, le fait de travailler sur des images en 72 DPI faisait dire à certains que l’image était « dégradée ». Physiquement. Mais je ne peux imaginer que cela n’avait pas une connotation symbolique importante : l’image était prise du point de vue de son apparence — et dans ce cas effectivement « dégradée » car compressée — et non de la manière dont elle « apparaît » sur l’écran.

L’intérêt est d’envisager une distinction — et non une séparation — entre l’image et son support, pour que l’on attribut à l’image une autre qualité que celle seule de la représentation.

L’image numérique n’est plus apparence, mais apparition (Roy Ascott), elle est « virtuelle » (Edmond Couchot) : elle n’existe que sous la forme d’un langage de 0 et de 1 et s’exprime de multiples manières en fonction des supports et interfaces d’actualisation. Nous trouvons peut-être dans cette accumulation de strate de « langages » pour la produire — entre le support de mémoire, le code de son format, le programme, la machine et l’interface d’actualisation, les interfaces d’interaction — dans le fond, la substance transversale de l’image, et donc la nécessaire interrogation sur son statut.

Nous sommes entrés incidemment dans une ère culturelle nouvelle où, constitutivement, l’image numérique est le « langage » d’un langage. Ou tout au moins, sa constitution par strate de programmation sous la forme de langage informatique, renvoi à une autre qualité de l’image qui est elle même un élément « grammatical » d’expression. S’ouvre alors une perspective où le sttaut de l’image n’est plus simplement une représentation (l’image apparence), mais bien plus la production de fragments de sens comme autant d’éléments alphabétique (l’image apparition).

Une image entre objet et pratiques

Ainsi, alors que Marshall Mac Luhan a écrit sur la nécessité de travailler sur « le message du médium », l’image contemporaine et son contexte est encore à construire dans le triangle outils (écrans, programmes, outil de production …) — signes/formes — culture. Quel « langage » fabrique t’on avec ces images ?

Dans le cadre d’atelier autour des « pockets films » (films réalisés avec des téléphones portables), les participants font souvent la distinction entre pouvoir « filmer avec cet outil » et pouvoir « faire un film ». La caméra de cet outil est encore distinct de la possibilité du geste créatif, voire de création. La distinction qui prime encore est celle, nécessaire et logique, entre le travail de créativité et celui de création — passer de « filmer » à « faire un film ». Mais n’est pas envisagé l’autre qualité de cette caméra qui devient « un œil dans la main » (Marc Mercier) ou un « outil d’expression du quotidien » (Benoit Labourdette) et qui confère à l’image produite une autre qualité parce qu’elle est issue d’une pratique liée à l’outil, aux « champs des possibles » expressifs intrinsèquement liés aux « langages de l’outil » (comme avec la souris dans la réception-production sur le web). D’autant plus que « l’image-pocket » sur un téléphone portable, est une image-communication. La pratique expressive que la pratique de l’outil implique nous engage à ménager forcément des trajets transversaux différents entre créativité et création.

Cela interroge notre capacité à dépasser les catégories de l’image dans lesquelles nous avons été éduqué. Si le cinéma, la vidéo, la télévision ont généré de multiples logiques d’éducation à l’image, de médiation, de réflexion, l’appropriation des outils numériques et des TIC ne sont toujours envisagé que du point de vue de leur maniement, de leurs usages, mais pas des cultures qu’ils génèrent, des pratiques qu’ils engendrent. L’image est « augmentée » par de nouveaux usages et de nouveaux statuts. Ou tout au moins par un développement indiscipliné et démocratisés de multiples usages qui étaient réservés aux professionnels et experts : images-géolocalisées, images-témoins, images-spectacles … On n’éduque que peut « aux regards numériques », ou aux « messages des médiums ».

Un image réception-production

L’image numérique est aussi, par les pratiques des outils numériques interactifs, une image en réception-production (Weissberg), cliquable, interagissante, nœuds d’un réseau d’autres images reliées à elle par les multiples autres liens sur d’autres images en ligne. L’image numérique est un fragment d’un Memex (Vannevar Bush) de représentation virtuelle. Nous sommes, face à cette image, à la fois des réalisateurs, des regardeurs, des mailleurs, des spectateurs. L’image est dans un flux.

Les « trucs » qui sont ainsi réalisés aujourd’hui avec des appareils-photos, des téléphones portables ou des webcam — et tout autres dispositifs numériques — qui sont accessibles en même temps pour tout le monde engagent une nouvelle forme d’appropriation culturelle. L’image en réception-production doit nous permettre de penser la médiation entre œuvres et pratiques, entre outils et formes, non plus de manière verticale en suivant les étapes de la démocratisation technologique comme cela s’est fait pour le cinéma, la photo, mais de manière horizontale en suivant les nouveaux paradigmes de la démocratisation culturelle qui tendent à articuler les diversités expressives (JM Lucas).

En effet, on ne peut pas laisser « flotter » ces images. Il nous faut les actualiser. Donner un statut aux écrans, aux interfaces, des citywall aux écrans des smart-phone en passant par le web, les pico-projecteurs, les écrans LED de home-cinéma connectés à Internet et les cadres photos bluetooth … Ces nouveaux équipements numériques culturels, à la fois domestiques et publics sont, aussi, des contextes culturels d’actualisation et de qualification des images aujourd’hui.

Mais pour autant nous ne sommes plus dans la société du spectacle où l’image représentation était utilisé pour générer une « totalité » de sens, une uniformisation médiatique pratique pour construire les relation constitutives de la mondialisation avec les sphères politiques et économiques (Negri).

Entre création et créativité, entre support réel et interfaces éphémères, entre institutions culturelles de représentation et de légitimation des images, et les équipements numériques mobiles et individuels, force est de constater que l’image est, aussi, la partie émergé de l’iceberg du réseau relationnel dans une société mondialisé de l’information.

Nous sommes entrés dans une ère post-médiatique (Felix Guattari) pour laquelle doit se travailler cette décentralisation médiatique et cette démocratisation techno-culturelle inhérente à la réception-production des images. Comment l’image numérique, transversale et donc en cohérence avec une société mondiale de l’information, implique comme transformation ? Et dans cette transformation, n’a t’elle pas pour fonction celle d’un « langage » pour l’accompagner ?

L’intermédiaire « image »

L’image numérique peut être alors appréhendé comme un intermédiaire technico-expressif. Un entre et pas une fin. Une apparition pour mettre en lien, ou le support, ou l’outil de production de l’image, détermine le message. Le lien est coproduit avec l’image numérique, alors qu’il était co-construit avec l’image-apparence. Pour autant ces deux types d’images cohabitent et s’étayent. L’image-apparence, historiquement, construit les soubassements des fragments de langages qui se constituent aujourd’hui avec l’image-apparition.

Ainsi, l’évolution que permettent les outils numériques et les TIC est proche de celle que l’imprimerie a vraisemblablement permis dans l’invention du pop-art et l’industrialsiation de l’art. Nous sommes face à un fait technico-culturel d’une démocratisation généralisée. D’une horizontalisation qui nous conduit à rejouer des fondamentaux culturels.

L’image numérique provoque un (re)évolution des signes de la représentation et de la communication, du lien, par la production de « trucs » et leur diffusion instantanée, partout. L’enjeu est d’en faire des langages pour construire les cultures contemporaines — orales, libres, ouvertes, gratuites, interactives, inter-agissantes, indisciplinées — rejouant les liens entre micro et macro, local et global, intimes et publics, expert et populaire, création et créativité, amateur et professionnel. Proposant de multiples transversalités à construire pour emprunter les multiples chemins de traverses de notre monde f(l)ou …

Proposition de références :

Roy Ascott, De l’apparence à l’apparition : communication et conscience dans le cyberespace, revue Terminal, n°63, Montréal, 1994

Vannevar Bush, As we may think, The atlantic monthly, juillet 1945

Edmond Couchot, La mosaïque ordonnée ou l’écran saisi par la calcul, Communication n°48, pp.79–87, 1988

Jean Michel Lucas, L’inévitable échec de la médiation culturelle confrontée à l’intimité du sensible, 2010, http://www.raison-publique.fr/L-inevitable-echec-de-la-mediation.html

Ken Mac Kenzie Wark, Un manifeste hacker, Traducteur collectif Club Post-1984 Mary Shelley & C° Hacker Band ; Design Gallien Guibert. Dépôt légal 4è trimestre 2006, Ed.Criticalsecret, Paris

Marshall Mc Luhan, Pour comprendre les médias, Editions Le Seuil, 1977

Felix Guattari, Vers une ère post-média, revue Terminal, n°51, Montréal, 1991

Lev Manovich, Le langage des nouveaux médias, Les presses du réel, 2010

Antonio Negri et Michael Hardt, Empire, Editions 10x18, 2004

Jean-Louis Weissberg, Auteur, nomination individuelle et coopération productive, Revue Solaris, n°7, Dec 2000/Janv 2001, Entre réception et production, la conduite culturelle réticulaire, dossiers de l’audiovisuel, INA documentation française, mars-avril 2001

emmanuel vergès

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ingénieur et docteur en info-com, enseignant à Aix Marseille Université. Coopération, cultures et cultures libres, communs, gouvernance liberée. @loffice_coop

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