Quand la démarche des droits culturels rencontre le numérique, et inversement !
(article paru dans l’ouvrage Neuf Essentiels « pour un numérique humain et critique », édité par l’association “Culture et Démocratie”, Bruxelles, 2016, http://www.cultureetdemocratie.be/productions/view/neuf-essentiels-pour-un-numerique-humain-et-critique)
Les outils numériques — ordinateur, Internet, web, smartphones, électronique embarquée,… — changent nos manières de s’exprimer et de diffuser nos cultures, nos créations, nos émotions, les informations, les savoirs, de les stocker et les archiver, de les communiquer. Ces outils transforment notre manière de fabriquer et de voir le monde. Un monde qui devient vaste, interconnecté, divers, immatériel. Les frontières entre espace personnel et public, privé et collectif, petit et grand, local et mondial évoluent. Ces outils participent à une métamorphose de notre quotidien, de nos conditions de travail, de faire société, de faire culture, en transformant la manière de constituer les dimensions collectives de nos vies et leurs organisations.
Ces outils numériques ne sont pas que des outils et ces transformations ne sont pas que technologiques. Elles portent une dimensions culturelles très forte. Les outils ont été créés à partir d’idéaux et de croyances depuis le milieu du XXe siècle pour « changer le monde ». Mais vers quel monde nous conduisent-ils ? Est-ce que ce peut être vers d’autres perspectives collectives, culturelles et sociales que celles calculées par Facebook, google ou Happn ?
Nous vivons dans un autre monde avec ces outils numériques en réseaux. Nous commençons à avoir besoin d’y vivre différemment, avec des alternatives et des choix possible dans l’usage des outils. Sans trop savoir sur quel pied danser, nous pourrions trouver un équilibre dans le mouvement, en s’inspirant de la démarche des droits culturels. Ces droits peuvent nous aider à penser différemment le développement des outils numériques et leur inclusion dans la société. C’est-à-dire la manière dont on veut faire société en prenant en compte les transformations culturelles de notre époque. Deux pistes peuvent être suivies pour cela :
– le premier est historique, autour de l’éthique hacker et d’une pensée contre-culturelle des fondateurs de l’Internet. Cette éthique sous-tend toute une partie des pratiques dites des « cultures libres » avec les outils numériques et offre un terrain propice à l’émergence d’autres cultures de pair-à-pair en tenant compte des diversités ;
– le deuxième est technique, autour des potentiels de devenir auteur des publics et de transformations des organisations que les outils numériques permettent de conceptualiser et de mettre en œuvre.
L’éthique hacker
L’éthique hacker est une forme de pensée contre-culturelle qui s’est petit à petit formalisée, depuis les premiers étudiants en informatique du MIT jusqu’aux fondateurs de l’Internet (NBP Steven Berry, l’éthique des hackers, edituer Globe, 2013). Cette éthique sous-tend toute une partie des pratiques dites des « cultures libres » avec les outils numériques. On y retrouve des éléments clés comme : le libre accès aux outils, l’ouverture du code informatique pour l’étudier et l’améliorer, la possibilité de copier pour diffuser et utiliser …
Cette utopie hacker et des cultures libres trouve ses fondements dans l’origine même du réseau Internet. Trois communautés se croisent pour participer à concevoir ce réseau des réseaux aux caractéristiques particulières sur la base du protocole TCP/IP, un protocole universel de communication des messages et une architecture qui permet une communication « end to end ». C’est à dire un réseau à l’inverse de tous les précédents où l’intelligence de coordination migre du centre vers les périphéries. Le réseau est ainsi, de manière schématique, constitué par les ordinateurs finaux et non centraux comme dans les architectures classiques. Fred Turner (NBP aux sources de l’utopie numérique, éditions C&F, 2012) analyse ces origines et montre comment les chercheurs travaillant pour l’armée sont connectés aux contre-cultures hippies, ces dernières trouvent dans les outils diffusés par des entrepreneurs visionnaires des innovations sociales dans les centaines de communautés qui fleurissent sur la côte est des États-Unis entre la fin des années 1960 et le début de la décennie suivante pour transformer la société bureaucratique et « sauver le monde » de la menace atomique. Se fondent ainsi des mythes libertaires, mais aussi libertariens, d’une société « sans entraves » et « sans autorité », avec l’émergence de « nouveaux mondes » augmentant le monde réel et surtout permettant de s’en échapper !
Il est troublant de s’apercevoir que ces mythes servent autant les penseurs du « Libre » pour développer des logiciels, des encyclopédies à partir d’une dynamique collective, voire citoyenne, non-marchande, universelle et généreuse, et en même temps les entreprises ultralibérales de la Silicon Valley qui souhaitent un monde privatisé et transhumaniste fait de big data et de clouds ! La déclaration d’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow1 au sommet de Davos de 1996 peut être à l’image de ces utopies libératrices hacker au cœur d’un monde où l’outil numérique permet d’assurer une neutralité procédurale à un marché régulant les rapports économiques, sociaux et culturels. O.
Cette approche de « libération » du code informatique et ds programmes transforme la propriété et permet d’envisager d’autres manières de qualifier les contenus et leur valeur, dans une abondance numérique. Nous sommes entrés dans un « âge de l’accès » (Ref Jéremy Rifkin, Ed. La Découverte, 2005), ou des « free culture » en référence au livre éponyme de Laurence Lessig.
Cette dynamique vise à donner une autre perspective à la production des contenus numériques et dépasser le cadre classique de leur économie. L’abondance numérique privilégie une réelle diversité et parité des langues et des expressions culturelles. Le cas de Wikipédia en est exemplaire : l’encyclopédie existe en 280 langues (source Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Statistiques), et de multiples logiques de traduction en font une réelle encyclopédie de la diversité. Cette diversité est aujourd’hui à l’œuvre dans le développement des Internets, et non plus de l’Internet (NBP Frédéric Martel dans Smart). Où il n’y a pas d’homogénéisation culturelle ou de « domination américaine », mais bien l’affirmation et le renforcement d’identités et de diversités culturelles avec ces outils numériques d’autoproduction et décentralisés.
La technique comme milieu engendre une « espèce d’espace » ni public ni privé artificiellement « neutre » pour tenter de traiter à parité toutes les parties prenantes, quelles qu’elles soient, et de les conduire à fonctionner ensemble . Ces tentatives aboutissent à la rédaction de « règles » d’organisation négociées pas après pas entre les différents acteurs, et régulièrement améliorées, dans un système ouvert de participation mais où l’autorité revient de fait aux « plus méritants » — à celles et ceux qui font le plus, le plus souvent de manière anonyme.
Ces dynamiques révèlent un angle mort des nouvelles formes d’organisations horizontales et de production en réseau. Il y manque une « raison d’être », si ce n’est un « sens commun » ou un « intérêt général ». Ces logiques empêchent, ou privatisent d’une certaine manière, une socialisation des processus collectifs et coopératifs de travail. Empêchent que ces outils fassent véritablement culture puisque, s’il y a de la participation et de l’horizontalité, des processus de pair à pair, il n’y a pas de prises démocratiques. Ces mondes du « Libre » sont éminemment procéduraux et méritocratiques et « sans politique » :
En prenant la route des collines du Nouveau Mexique et de Tennessee, les communalistes du mouvement de ceux-qui-retournent-à-la-terre espéraient bâtir non seulement des communautés de la conscience, mais des villes réelles dans leur matérialité. La plupart échouèrent — non faute de bonnes intentions, ni d’outils, mais par manque d’attention portée à la politique. [Stewart Brand] a permis aux utilisateurs d’ordinateurs partout dans le monde d’imaginer leurs machines comme des outils de libération personnelle. Au cours des trente dernières années, cette évolution dans la représentation des ordinateurs a contribué à transformer les machines elles-mêmes, les institutions dans lesquelles elles sont utilisées et la société dans son ensemble. Cependant, comme le suggère la vie éphémère du mouvement des Nouveaux Communalistes, l’information et les technologies de l’information ne nous permettront jamais d’échapper complètement aux exigences de nos corps, de nos institutions et des temporalités dans lesquelles nous évoluons. […] Nous restons confrontés au besoin de construire des communautés viables en terme d’égalité et d’écologie. C’est uniquement si elles nous aident à révéler ce défi politique fondamental que les nouvelles technologies pourront tenir leur promesse contre-culturelle.2
La Déclaration venant s’inscrire dans cette transformation sociale et culturelle avec ces outils numérique, l’hypothèse est qu’elle peut potentiellement outiller les formes alternatives d’organisation plus horizontales, distribuées et décentralisées avec les technologies numériques, issues des cultures libres. Qu’à partir de son statut international, et de déclaration à portée politique, elle peut donner une dimension « d’intérêt commun »à ces règles de fonctionnement et d’organisation en s’inspirant des articles de la déclaration des droits culturels de Fribourg :
– sur les questions d’accessibilité et d’ouverture, avec la garantie de la non discrimination ou de la diversité
– sur les enjeux du « libre », liberté de pensées de conscience, de communauté … ,
– sur la participation .
Ces éléments sont issus des articles 1, 2, 3, 4, 5 et 7 de la Déclaration.
(NBP : http://droitsculturels.org/ressources/wp-content/uploads/sites/2/2012/07/DeclarationFribourg.pdf)
Le devenir auteur
La deuxième pistes pour nous aider à penser différemment le développement culturel des outils numériques et leur inclusion dans la société s’envisage autour des potentiels de « devenir auteur » des publics. Cette piste peut se mettre en lien avec les articles 6 et 8 de la Déclaration (ref. ibid) :les différents dispositifs numériques actuels permettent d’outiller les citoyens, les publics, les gens et de leur donner ainsi la capacité de produire et diffuser des contenus, des savoirs, de s’organiser pour développer de nouveaux types d’intermédiaires culturels, en particulier autour des principes partagés de recommandations de contenus. Ainsi, le devenir auteur est une concrétisation de l’enjeu de la participation des citoyens à la création d’espace de culture et d’apprentissage porté par la Déclaration de Fribourg. Plus que la première piste, celle-ci s’avère assez évidente.
Les contenus numériques accessibles sur le web ou les dispositifs numériques (écrans interactifs, tablettes, Smartphones,…) ouvrent un rôle d’auteur aux publics. Cette hypothèse s’appuie sur la notion de réception-production développée par Jean-Louis Weissberg, qui considère que toute création numérique en ligne est de nature collaborative, quel qu’en soit le degré3. Le récepteur se trouve en position d’interprète d’une méta-écriture hypertextuelle, multimédia et interactive, dont il contribue à construire le sens en fonction de son propre parcours de lecture ou de l’action qu’il décide d’entreprendre avec ou sur le dispositif. Il décrit ainsi les fondements d’une nouvelle forme de médiation fondée sur un double mouvement entre la construction et la réception du sens4.
Cette notion de réception-production permet de dépasser l’approche strictement technologique et limitée de l’interactivité et le concept folklorique de spect-acteur. Elle permet d’inscrire le lecteur dans un horizon qui ne le restreint pas au seul utilisateur d’Interface homme-machine au sens ergonomique ou cognitif du terme, mais permet d’envisager son parcours de coproducteur, dimension augmentée de la posture contemporaine de « l’auteur ».
Cette dynamique, adossée à la décentralisation médiatique opérée par le web 2.0 en particulier (l’émergence des blogs, des forums, commentaires et réseaux sociaux)provoque une transformation des intermédiaires culturels classiques — médiathèque, théâtre, cinéma, maison de la culture … Au-delà de la simple médiation aux contenus, les dispositifs intermédiaires prennent de nouvelles formes « en régime numérique ». En d’autres termes, un lieu de culture ne peut plus fonctionner comme il le faisait, avec de nouveaux dispositifs qui se mettent en place pour proposer de nouveaux liens entre contenus et publics.
Internet laisse penser qu’il amalgame toutes ces fonctions à partir de sites comme YouTube ou Dailymotion pour la vidéo, Soundcloud pour la musique, Facebook pour la diffusion et l’éditorialisation, les applis Vine, Snapchat,… La première couche matérielle ouvre « un champ de possibles » dont nous nous emparons avec empressement en apprenant à manipuler les outils sans réellement construire d’usages partagés au-delà des fonctionnalités collectives. La neutralité de l’outil ne créant pas de culture technique, niun ensemble de pratiques, de rituels collectifs en capacité d’accompagner les transformations culturelles actuelles. Nous n’en restons qu’à l’outil et à ses fonctionnalités. C’est un peu comme si on considérait qu’une bibliothèque n’était qu’un lieu de stockage et d’accès à des livres, et les livres des objets contenants essentiellement des pages écrites avec des mots.
Quand on cherche à construire du commun c’est en partie essayer de construire de l’institution et du droit à ces situations. Aujourd’hui, nos pratiques culturelles d’usagers sont stigmatisées : elles relèvent du « piratage » des contenus et induisent une dégradation de la qualité des « œuvres » par une place trop importante donnée à l’amateur, à ses production « indisciplinées » et à ces recommandations sans « expertises » D’une certaine manière le législateur confirme ce que l’industrie culturelle et créative contemporaine cherche à faire : une véritable et absolue clientélisation des publics. Sans aucune capacité expressive et créatrice. Sans aucun « devenir auteur ».
A l’inverse, les mondes culturels et les instances internationales cherchent à promouvoir la diversité et l’inclusion des publics au sein des processus de création et de diffusion culturelle comme nous pouvons le lire dans les déclaration de l’UNESCO sur la diversité culturelle ou les rapports sur les Nouveaux Territoires de l’Art. Le public est au cœur de la production de nouvelles identités culturelles. Les citoyens participent à la production des espaces de formation et d’éducation culturelles, voire à leur gouvernance. Qu’ils soient institutionnels ou indépendant. Les innovations culturelles actuelles avec les outils numériques et les nouvelles formes d’intermédiaires qui apparaissent permettent de dépasser les mythes fondateurs décrits par Fred Turner : si tout un chacun est en capacité de recevoir et de produire, il est un élément clé de l’horizontalisation et de la décentralisation des monopoles culturels. Le « devenir auteur » permis avec les outils numérique est un levier de diversité et d’expression culturelle.
La « nécessité » du droit pour garantir la culture ou « gouverner ensemble » est un projet culturel !
Ces deux pistes pour construire une dimension culturelle alternative, ou contemporaine avec les Droits Culturels, aux outils numériques et aux cultures libres à partir de l’éthique hacker et du devenir auteur se retrouvent autour d’une autre approche des rapports de force et de pouvoir. Ils permettent d’imaginer de nouvelles modalités et de nouvelles places aux publics, citoyens, face aux « institutions » ou équipements culturels.
De multiples initiatives fleurissent pour penser des AMAP culturelles (AMACCA), des systèmes de streaming solidaires (1D Touch), des coopératives de spectateurs (sens critique), de nouveaux usages dans des bibliothèques ou des musées (Biblioremix et museomix), des « temps des communs » (http://tempsdescommuns.org/), des deaddrop ou piratebox pour des réseaux de pair-à-pair dans des lieux culturels … Autant de nouvelles pratiques qui trouvent dans les outils numériques, voire libres, de véritables terrains d’expérimentation, de développement.
Mais comment propager ces nouvelles pratiques ? Quels leviers trouver pour les diffuser largement ?
Les procédures démocratiques permettent, selon la Déclaration de Fribourg, d’organiser les coopérations culturelles, la place des institutions, des organisations privées ou civiles et de participer à organiser ces « communs culturels » : si la culture peut se produire, se développer, se diffuser, se propager à partir de notre liberté de créer, de penser, de communiquer, de s’exprimer, une organisation collective en garantit l’accès et l’égalité de tous face à ces principes. Cette culture ne peut ni relever de règles procédurales, mêmes construites en commun et régulièrement modifiées, ni d’un mérite ou d’une prime à celles et ceux qui font. Mais d’un espace de communauté.
Les droits culturels peuvent ainsi permettre d’élaborer un espace pour partager cette nécessité démocratique de construire les modes de fonctionnement qui permettent de garantir que chacune et chacun exprime son humanité et les significations qu’il donne à son existence et à son développement à travers les valeurs, les croyances, les convictions, les langues, les savoirs et les arts, les traditions, institutions et modes de vie5. Un espace contemporain, utilisant les outils de son époque, qui reste ainsi avant tout culturel, pour penser autrement, avec d’autres modes de représentations, de communication, d’échanges et de partage.
Les outils numériques en réseaux peuvent en être les supports. Comme ils le sont pour permettre l’animation de la gouvernance partagée et paritaire de l’Internet autour des trois instances à la fois politique, privée et technique de l’ICANN, le W3C et l’IETF/ISOC. Ces trois instances plus ou moins ouvertes, transparentes et « libres » des tutelles politiques internationales, inventent un mode d’animation et de garantie d’accès aux outils nécessaire à développer le réseau des réseaux. Dynamique imparfaite, en évolution mais assez exemplaire qui pourrait tracer une perspective à un autre chantier international, comme celui de la Déclaration de Fribourg, pour essayer d’appliquer au numérique les articles 9 et 10 : les droits culturels peuvent favoriser la conception et l’animation d’espaces démocratiques du réseau, en donnant aux principes du Libre un bon outil méthodologique et un cadre analytique contemporain pertinent pour les cultiver, et ainsi le démocratiser. Ce que vingt ans de « démocratisation des outils » ont commencé, de manière indisciplinée et indisciplinaire, à engager…
Notes :
1 https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9claration_d%27ind%C3%A9pendance_du_cyberespace
2 Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique, C&F éditions, Caen, p. 396.
3 Ibid.
4 Weissberg, Jean-Louis, 2000, Auteur, nomionation individuelle et coopération productive, Revue Solaris, n°7, Déc 2000/Janv 2001
5 Définition du mot « culture » dans l’article 2 de la Déclaration de Fribourg
