Un petit vélo dans la tête

emmanuel vergès
Sep 7, 2018 · 12 min read

(paru dans La pensée de midi n° 15 — Quel XXIe siècle ?, editions Actes Sud, 2005, sous le titre “Retour vers le futur”, accessible en télégchargement à https://www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2005-2-page-50.htm)

Le tramway file entre les barres d’immeubles de l’hypercentre qui n’ont pas encore été détruite dans cette ville. Dehors, derrière les murs anti-bruit, des declassés, des dezonnés, nous regardent passer de leurs balcons. A l’intérieur, rivés sur nos PDA vidéo, on regarde — presque tous les voyageurs — les dernières nouvelles en provenance du monde. Un monde 24/24 : nième échauffourée à Sarajevo depuis le départ définitif de la SFOR, tension croissante à Téhéran sous la pression des groupe de presse internationaux, manifestations pour « la paix dans le monde aux homme de bonne volonté » à Washington et dans la capitales occidentales, l’Afrique se meure et la Chine grandit, tous les matins un peu plus …

« Et pour ce qui est des nouvelles de l’art » susurre la présentatrice en me clignant de l’oeil — mon attention se focalise d’un degré — « la nouvelle star du jour est Xtina Spear™ qui nous vient de Prague ! Son dernier tube est disponible dès maintenant sur votre PDA pour toute la journée au tarif en vigueur dans votre zone de chalandise. Bonne journée où que vous soyez ». L’écran scintille une milli-seconde pour envoyer le teaser de cette Xtina™. Danse de pixels haute définition. Et puis le noir. Message en lettre rouge : « vous arriverez à votre destination dans 2 minutes. Bonne journée Mr Paul ».

Paul, Albert Paul. Je suis valideur au sein de la Compagnie™, holding multi et trans-national de la culture, dans la branche art, service des œuvres multimédia, bureau des espaces commerciaux de masse pour le secteur 2. En gros, je valide des œuvres multimédia proposées par des artistes, c’est à dire n’importe qui, vous, moi, eux, bref toute personne qui crée quelque chose sur n’importe quelle console numérique connectée à n’importe quel serveur d’une zone du monde connecté pour les montrer dans les galeries commerciales dans la zone 2 (Europe, Asie). J’ausculte le potentiel réceptif de ces œuvres à capter le chaland pour l’amener à reposer quelques instant son esprit dans l’imaginaire des pixels, à le re-rendre disponibles à la (sur)saturation de messages sur son PDA, sur les panneaux publicitaires vidéo, sur la bande son déversée continuellement par les haut parleur …

« L’homme moderne à besoin de repos … et pour se reposer nous lui proposons la dernière œuvre de Scott Mc Cartney™, arrière petit fils de ». « Et pour rêver, rien de mieux que de s’immerger quelques instant dans le monde sans fin et interactif de PixelGirl™, l’otaku nippone à la mode ». Je travaille dans mon bureau pour des contextualiseur qui mettent ces œuvres dans son espace de chalandise, puis des technologues qui la produisent, des informateur qui formatent le discours, des scénarisateurs qui mettent cela en scène et enfin avec mon patron qui regardent les profits effectués après chaque opération. Parce que créer un peu de « temps disponible » c’est de l’argent …

Mes pensées tournent et retournent sans cesse depuis deux semaines, depuis que l’une des installation que j’ai validée n’a pas très bien fonctionné. Retour sur investissement presque à 0 … Je ne comprend pas ce qui s’est passé. Et depuis je dors mal, pas parce ce que je me suis planté, mais parce que d’un coup, j’ai passé du temps à tenter de m’expliquer et d’expliquer pourquoi ça n’avait pas marché au patron, j’ai tourné et retourné le problème sans vraiment m’en convaincre et maintenant la petite boucle continue. Je ne suis pas inquiet. Du tout. Juste je boucle.

Re-scintillement de pixels. 1 minute de pub. Je lève les yeux sur les autres autour de moi. Ronronnement des clips, des pubs et des infos dans toutes les mains — ou presque. Flashs zappés par le tunnel qui rentre dans la ville. Et puis la sortie. Le centre est lumineux. Il défile rapidement. Et puis un chuitement long. Le tram s’arrête. Un chuitement court. Les portes s’ouvrent.

Cours Belsunce. Les gens filent vers leurs bureaux. Le cours en béton, parsemé de gazon ici et là, lumineux, voit passer le flux. Juste un instant. Et je suis dans ce flux. Un instant. Après, c’est la valse des auto-nettoyeuse. Je les ai vu depuis la fenêtre de mon bureau. Depuis deux semaines je regarde de plus en plus souvent par le fenêtre. Ce balai automatique est assez impressionnant. Juste 5 minutes pour nettoyer le Cours des quelques papiers, chewing-gum, stylos perdus par les passants pressés. Tondre les herbes folles qui ont poussées dans la nuit. Après : nickel. Impressionnant. Je ne m’en lasse pas. J’attend le passant pressé pour revoir ce balai. J’ai même été tenté de passer rapidement. Descendre de mon bureau et vite remonter pour voir les machines … Une forme de pensée délirante.

Inquiet, j’ai vérifié la base de donnée médicale en ligne, le soir sur mon PDA, en rentrant dans ma zone d’habitation. « Pensée délirante : forme obsolète de dérangement psychotique » … J’ai pris deux pilules en me couchant, et depuis c’est passé. Dans le flux je suis avec les autres. Les autres, je ne les connais que trop peu. Je ne suis là que depuis 8 mois. La Compagnie™ m’a mutée à Marseille le 11 janvier. Avant j’étais à Cambridge, puis encore avant à Bangalore.

C’est simple, depuis que je suis entré dans la Compagnie™ à la fin de mes études au sein de l’Université Multi-Partenariale de la Culture, j’ai déménagé dix fois. 1,4 fois par an à peu prés. Alors les autres, ce sont ceux que je fréquente aujourd’hui. Ce seront ceux que je fréquenterais demain, mais de là à me dire que c’est ceux que j’ai fréquenté hier …

Mais du coup, j’ai vu du pays. Enfin, surtout les grandes zones d’habitations. Celles dans lesquelles le marché est viable. Les autres restent virtuelles, des non-zones pour les dezonnés et les déclassés.

Non, j’ai quand même rapidement revu Clara, au hasard des couloir du bâtiment de la Compagnie™ à Marseille.

On s’était fréquenté à Bangalore, dans la moiteur des bars du centre-ville. Je crois même que l’on avait couché ensemble une fois ou deux. Ça ma fait plaisir de la revoir. Elle m’a sourit. On s’est sourit. Et voilà. Elle est passé.

Après, une des filles avec qui elle travaillait est venue me voir. On est sorti un soir dans un bar-restaurant express. Voilà. Et c’est tout. Comme quoi certain gardent des souvenirs de leur passé ! De toute façon je ne vais pas tarder à partir d’ici. Demain, après demain ou la semaine prochaine au max. Mon temps ici est compté.

Hall d’entrée de la Compagnie™ à Marseille. Marbre noir et blanc qui met en valeur le manichéisme des discours des dirigeants de la boîte sur panneau vidéo. Discours de bienvenue. Les courbes des objectifs passés et à réalisés en hologrammes. Dans l’espace du hall. Ambiance pixellisée. Je passe le tourniquet. Mon PDA bipe « bienvenu à la Compagnie™ Mr Paul ». Je souris au vigile. Rien. Pas comme Clara. D’un autre côté je n’ai pas couché avec lui. Il faudrait peut-être que je reprenne des pilules ce soir.

Aujourd’hui c’est le jour du comité de sélection. Il faut pas que je me plante. Mais là je ne le sens pas. Pas vu d’œuvre grandiose. Du vu et revu. J’ai peur de me planter. Pas le droit à l’erreur une deuxième fois. Sinon c’est la mutation vers des échelons inférieurs — la rétrogradation — ou pire : me faire virer — le déclassement et l’inéluctable poussée vers les non-zone. Le bureau est déjà en plein ébullition. Même pas le temps de voir le ballet des machines nettoyantes. Tout le monde prépare sa présentation 3D avec plan, argumentaire. Les trois artistes que je défends sont là dans le couloir. Deux déclassés et un membre d’un collectif reconnu par la Compagnie™. Ils me sourient quand je m’annonce. J’arrive à peine a esquisser un vague geste de réconfort. Ils jouent, au moins 2 sur 3, leur retour dans la classe et la zone.

Salle de réunion du comité, en début de matinée. Les dix personnes du jury sont là. Les projections de potentiels de repos psychique sont codées en minmax pour chacune des propositions. La cartographie des zones de chalandises prend tout le mur du fond. Corrélation avec les habitudes de consommation en orange fluo. Les artistes sont assis au bout de la table.

On examine ce matin les œuvres dans l’ensemble des espaces publics commerciaux pour le mois. Les œuvres passent pendant que les schémas, courbes et diagrammes s’intercalent en 3D sur l’écran vidéo. On s’autorise deux tentatives pour des artistes en émergence avec un gros potentiel, on avalise rapidement des artistes qui ont fait leur preuves. Les trois miens passent. Quelque soit votre talent, des compagnies peuvent vous faire passer de votre simple condition à celle d’artiste du jour au lendemain. Et en plus sur la planète entière. Un morceau de musique à 120 bpm, un film sur les petits rien de sa vie, un journal intime pour PDA, une webcam dans sa salle de bain, 10 webcam dans sa salle de bain, ses 24 photos par jour, ses 1440 photos par jour, ses 3660 photos par jour. Tout. N’importe quoi. Enfin, à la condition quelle corresponde à un comportement de consommation répertorié dans une classe référencées et pour une zone définies.

Le plus dur est fait. Le patron du bureau m’interpelle un peu fort. « Good job Paul. Bon choix ce matin. Beaux potentiels. J’aime ces œuvres. Un goût certain. Restez vif. Eveillé Paul ». Sur ce il se lève. Et la séance est levée. Je savoure ce moment. Jette un œil par la fenêtre. Deux avions stratosphérique partent en flèche. Traînées blanches rectilignes dans le ciel. Sur le Cours, rien.

Dans le couloir vers mon bureau. Je sautille presque. Enfin mon travail reconnu ! Je vais gravir de nouveaux échelons. Passez de mon niveau N-1 vers un niveau N. Je croise Clara. Coïncidence ? Je lui fais un grand sourire. Les bruits ont déjà du courir car son visage s’éclaire. Elle s’arrête « Bravo Albert ! On boit un verre ce soir ? Le bar de la Compagnie™ est ouvert jusqu’à 22h ». « OK ! ».

Je file devant ma console et passe l’après-midi à regarder les quelques passants passer sans s’arrêter. A penser à Clara qui doit penser à qui dire qu’elle va boire avec le type qui à reçu les éloges du chef aujourd’hui. Demain elle pourra montrer sur son PDA à ses collèges de bureau ma photo sous-titré « l’employé du jour ».

Depuis la fenêtre de mon bureau, le flux des gens de bureau sur le béton est rose sur le Cours au crépuscule. Et puis les auto-nettoyeuses. Et puis les vigiles un peu plus tard. Les caméras de surveillance sur les réverbères blafards et les coins des immeubles se mettent à tourner de droite à gauche à droite à gauche, comme un boxeur fait jouer sa tête sur son cou avant de rentrer sur le ring. 19h.

Clara doit m’attendre au bar en bas. « Mes » trois artistes doivent être à un étage quelconque de la boîte à signer des multiples contrats avec des avocats et des juristes patentés pour ajouter un ™ à leur nom. Ils vont passer après, au cours de la nuit, dans les mains des technologues pour finaliser leurs œuvres. A la fin de la nuit elles seront dupliquées dans les sous-sol, puis demain matin elle prendront le chemin des galeries marchandes. Demain à 14h elles seront à la disposition des consommateurs. « Consommez un instant de rêve. Un instant d’art. Et devenez un consom-acteur ! ».

Les idées tournent et retournent. Elles roulent sans cesse. Comme un petit vélo dans ma tête. Il faudra que je prenne mes pilules ce soir.

Dans l’ascenseur la musique de Xtina Spear™. Languide, sirupeuse. Des personnes les unes contre les autres dans cet ascenseur. Dans un coin sombre j’aperçois un dezonné. Etrange à cet endroit. Il tente de ne faire qu’un avec la paroi. Je croise son regard. Il baisse les yeux. « Vous êtes arrivé au rdc. Hall d’accueil et bar ». C’est ma destination. Tout le monde sort de l’ascenseur en se bousculant, en se donnant des coups de coudes avant de se jeter derrière le bar. Clara doit m’y attendre. Je reste collé à la paroi. Un pressentiment. Une intuition. Une pensée autonome. Le dezonné reste planté là aussi. Et c’est là que je remarque que le bouton pour se rendre au sous-sol est allumé. Chuitement. Les portes de l’ascenseur se referment. « Vous ne devriez pas rester là ». Murmure du dezonné qui garde les yeux au sol. L’ascenseur plonge. Et s’arrête. Chuitement. Les portes s’ouvrent. Le dezonné passe devant moi en courant droit devant, dans le couloir. Béton brut. Néons. Lumière qui grésille. Il se jette contre une porte. Claquement. Echo du claquement. Je sors de l’ascenseur. Chuitement. Les portes se referment.

Dans le couloir. Je rase les murs. Des caméras doivent me scruter. Je pousse une ou deux portes. A droite. A gauche. Rien ne cède. Bruits étouffé de machines, d’automatismes, de chuitement. J’essaye celle par laquelle le dezonné a disparu. J’entre dans une salle sombre. Plus de néons, mais des vieilles appliques aux murs. Lumière jaune. La pièce a l’air très vaste. Des piles de cartons. Et plus loin, une lueur mouvante. Je m’arrête pour laisser mes yeux s’habituer à cette pénombre. J’ai l’impression de n’agir qu’à partir de pensées autonomes. Comme un automate qui suivrait un parcours qui se dessine au fur et à mesure. Improbable. J’avance et là je vois des automates et des déclassés organisées à la chaîne comme dans les vieilles usines : l’un prend un livre dans un carton, le passe à celui qui le pose sur un scanner de livre. Eclairs du scanner page après page. En quelques secondes le livre est effeuillé numériquement. Emmagasiné. Transféré. Balancé sur le réseau. Puis le livre est passé à un automate qui l’achemine jusqu’à un incinérateur. Un vvwouff. Et puis la chaîne reprend.

Il y a comme ça près de dix chaînes de numérisation/incinération côtes à côtes. Celles pour les livres, les tableaux, les photos … Rythme hypnotique des éclairs des scanners et des gicleurs de l’incinérateur. De chaque chaîne part un câble de réseau qui alimente une unité numérique centrale. Un câble plus gros part vers le plafond. Les données quittent cet « enfer » par le haut, pour rejoindre le monde de l’information au dessus. La partie immergée. La surface. Je suis un peu stupéfait. Enfin, j’ai l’impression que c’est ce sentiment, vu que je ne ressent ça que très rarement.

Le dezonné qui est descendu avec moi s’approche et me prend par le bras. Il m’emmène vers une porte qui s’ouvre sur une pièce immense. Des rayonnages à perte de vue. Et sur ces rayonnages, des livres, des bobines de films, des revues, des papiers éparses, des livres, des revues, des livres, des cassettes vidéos … Des tonnes de documents classés. Mon doigt glisse sur les tranches de centaines de livres et autres documents. Je suis dans la section poésie. Au hasard j’en prend un.

Sur le cours. Je suis assis à même le sol. J’ai récupéré un gros stylo marqueur sur une des étagères. Je ne sais pas pourquoi il était là. Mais une pensée autonome me l’a fait prendre. J’écris des mots qui tournent et retournent dans ma tête depuis cette nuit. Il ne fait pas encore jour. Dans le désordre ça donne à peu près cela : « en sortant de l’école, nous avons rencontré … Tout au tour de la terre … Tout autour de la terre … Tout autour de la terre … ».

J’ai passé la nuit dans ce sous-sol. Entre ces rayonnages, des écrans de télé, des pages de livres, de BD … autant d’objet que je n’avais plus vu depuis des années. Souvenirs d’enfance du tout début du 21ème siècle.

J’ai parcouru des trucs inutiles, fantasques. Je n’arrivais pas à tout comprendre. Mais j’avais une intuition. Une pensée autonome qui me poussait à continuer. Quand j’ai vu le stylo, c’est devenu plus clair. Je suis remonté dans le hall d’accueil. Le vigile n’était pas là.

Et maintenant je suis sur le cours, juste en face de l’entrée de la Compagnie™. Et je dessine plus que je n’écris ces mots. Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit. Les lettres ne sont pas bien formé. Soudain j’entends au loin la première rame de tramway arriver. Je me lève rapidement et entre dans l’immeuble de la Compagnie™. Le vigile est un peu surpris. Il doit mettre cette excentricité sur le compte de mon exploit d’hier.

Je fonce dans mon bureau. Je me colle à la fenêtre. Le flux des gens s’est soudain brisé sur les motifs que j’ai dessiné au sol. Les gens s’écartent, évitent. D’autres s’arrêtent. Certain se regardent. Un drôle de regard. Peut-être celui que j’ai eu cette nuit dans le sous sol. Quelque chose de l’ordre de la stupéfaction … J’attends surtout le ballet des auto-nettoyeuse. Elles n’arrivent pas à arriver. Des gens restent là, à regarder ces traces au sol. D’un coup je vois quelqu’un chanter. Des vigiles sortent de l’immeuble. Même regard.

Derrière la fenêtre de mon bureau. Plus tard. Le passage régulier des auto-nettoyeuses n’arrivent pas à aller au bout des traces que je laisse maintenant chaque soir au stylo indélébile. Sur le Cours Belsunce. Et de l’aurore au crépuscule je regarde la foule, de plus en plus nombreuse se regrouper autour des traces. Mais aussi des petits groupes qui se forment. Et discutent. Pour rien. Comme ça. Autour les auto-nettoyeuses et les vigiles, perplexes, regardent. Comme moi, là-haut, de ma fenêtre. Ma nouvelle affectation n’est pas encore tombée. Ça ne devrait pas tarder. Je me le dis tous les matins depuis 6 mois depuis cette nuit dans les sous-sol de la Compagnie™. Mais rien ne vient. Un bug. Ou un oubli. Demain, j’irai dans le flux, en bas. C’est le printemps.

emmanuel vergès

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ingénieur et docteur en info-com, enseignant à Aix Marseille Université. Coopération, cultures et cultures libres, communs, gouvernance liberée. @loffice_coop