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J’ai (enfin) arrêté la Musique

J’ai commencé la musique il y’a une dizaine d’années. J’apprenais les accords basiques avec mon prof de guitare, pendant une heure, et je rentrais chez moi rejouer encore et encore les positions des accords dans ma tête; je pensais guitare, je pensais concerts; “foule en délire qui crie mon nom”, Le genre de rêve que tous enfants font; mais ce rêve, je l’ai concrétisé. Après des semaines à dormir chez des proches pour jouer toute la nuit et à regarder des tutoriels sur le net, je me présentai au Club de Musique de mon lycée pour passer leur audition: J’ai joué et chanté de toute mon âme, puis les responsables m’ont regardé et m’ont recalé sans autre forme de procès. Pendant l’audition, j’ai pu voir d’autres musiciens : Un gamin plus jeune que moi qui alignait les notes en sautant et jouant, une artiste accompli qui pouvait reproduire tout ce qu’elle entendait…

Je me suis dit que s’ils y arrivaient, pourquoi pas moi. Alors j’ai joué plus longtemps, plus concentré, plus agressif. Et 3 mois après mon premier cours, je prestais à la fête annuelle du lycée devant 300 personnes; les jeunes qui m’avaient recalé eux-mêmes sont venu me féliciter. C’était clairement le meilleur souvenir de mon cycle secondaire.

Les années qui ont suivi, j’ai rencontré d’autres amis musiciens. On a progressé ensemble, on s’est challengé, et on a composé ensemble. C’était à qui allait avoir le meilleur accord, le meilleur phrasé, les meilleurs arpèges… et c’était souvent moi. A bien y réfléchir, j’ai toujours eu un don pour les instruments. Les accords et mélodies complexes coulaient plus naturellement dans mes doigts que chez autres. D’ailleurs la plus part de mes cousins étant des virtuoses du Piano, il y’a probablement de bons gènes musicaux qui coulent dans la famille. Mais vous savez là où je n’avais aucune prédisposition quelconque? Le chant. Le chant c’est l’un de ces domaines ou le talent surpasse à peu près tout. Contrairement aux autres disciplines comme le sport ou jouer d’un instrument, où il faut au moins quelques mois de travail pour connaitre les bases, On peut littéralement être né bon chanteur! Et à la loterie du talent, j’ai frappé très bas: j’avais une voix de merde. Mais alors vraiment de merde.

En 2014 lors d’un événement organisé par des amis, j’ai interprété une chanson du rappeur Lafouine que je connaissais par cœur. La prestation était tellement mauvaise qu’un de mes vieux amis m’a dit: “Tu joues bien hein. Par contre le chant… Hu; Laisse seulement”. Quand je ferme les yeux, je revois encore les traits de son visage se déformer en un sourire moqueur.

Mais j‘aimais vraiment chanter. Alors j’ai décidé que s’il n’y avait qu’un seul moyen de progresser, je le trouverai. J’ai arpenté les collines d’internet, YouTube, les blogs. J’ai dévoré tous les tutoriels possibles pour comprendre compris les mécanismes du chant. Ensuite j’ai vocalisé: d’abord légèrement, 5 min puis, des heures et des heures et des heures. J’ai travaillé mon souffle, ma résonance, corrigés les erreurs de mon timbre, Appris le vibrato… et quand j’ai recommencé à chanter devant les gens… C’était toujours mauvais. J’ai compris avec frustration que le manque de talent ne pouvait pas être compensé aussi facilement par le travail. J’ai cherché des profs, intégré des chorales qui malgré leur excellent chant manquaient cruellement de technique…

J’ai donc continué seul. Mois après mois, échouant et me relevant. Un jour, un ami chanteur de gospel (Dans l’une des plus grandes chorales de Douala si vous voulez mon avis) est passé par ma fenêtre et a toqué en hurlant: “Qui chantait là. C’est toi?” J’ai acquiescé, et il m’a dit: “MERDE GAARS! TU rigoooles! Apprends-moi à chanter!”. Après 1.5 ans de travail répété, mes progrès commençaient enfin à payer. Peu après, beaucoup de gens m’ont fait le même genre de remarque.

J’ai fini par créer mon propre groupe musical avec des amis, et on a enchaîné les concerts. On avait un style à part, et on progressait encore plus vite ensemble. On a investi dans des instruments et loué des studios pour s’entrainer. On a commencé à composer quelques sons et on se voyait une carrière musicale. La musique est un art gratifiant, mais un business ingrat. Et on a été forcé de suspendre, puis d’arrêter le groupe. We were not a band anymore.

A ce moment là, la musique a commencé à ne plus être une priorité pour moi. Mais je refusais de l’accepter. J’ai tenté de réveiller mes rêves de tournés et d’albums, alors que je continuais à être étudiant, que j’avais des projets concrets dans plusieurs autres domaines dont un objectif clair de changer l’éducation. Mais d’une certaine façon, je continuais à me faire croire que je pouvais gérer le tout. Que je trouverais une façon de concrétiser tout ça. Et jusqu’à l’année dernière, j’y croyais encore. Je me suis engagé dans un festival musical et j’ai travaillé vocalement et musicalement comme jamais. Mes autres projets, qui n’étaient alors qu’embryonnaires, sont devenus de plus en plus prenants et j’ai manqué plusieurs fois de craquer.

Truth will set you free; But first, it’s going to piss you off ~ The Nerds — Lemonade

Au final, le festival fut une expérience intense, plaisante, édifiante. Même cet ami qui avait critiqué ma voix a été forcé de reconnaître mes progrès. Cela m’a rappelé à quel point j’aimais la musique, et pourquoi, plus que jamais je devais m’en séparer: La musique occupe une trop grande place dans mon esprit, me demande beaucoup d’investissement, et ne m’apporte au final, rien de scalable. C’est ce que Seth Godin a appelé dans son livre The Dip: Les Cul-de-sacs. Ces investissements qui peut importe l’effort et le temps semblent ne jamais devenir rentables. J’ai longtemps pensé que la musique était un Dip, quelque chose qui prenait beaucoup de temps à démarrer, mais dont les bénéfices finiraient par se multiplier. Et si je n’avais pas d’autres projets plus importants et étais dans un meilleur environnement, ça aurait été totalement valable pour moi. Mais celui que je suis en ce moment n’obtiendra jamais rien d’autre que de maigres bénéfices.

“ I Think the hardest part of holding on is letting it go” ~ P.O.D — Goodbye For Now

Alors j’ai arrêté la musique.

J’ai appelé les gens avec qui j’avais des engagements, j’ai attaché mon cœur et me suis désisté. J’ai eu l’impression que mon ex-copine me re-regardait dans les yeux et me redisait qu’elle voulait rompre. J’ai ressenti le déni, j’ai voulu les rappeler et , leur proposer de reprendre dans quelques mois, même en étant conscient que ce serait des promesses que je ne pourrais pas tenir. J’ai perdu une partie de moi. Une partie de ma jeunesse. Et je ressens la frustrations d’années d’efforts et de travail intense, de reprises, d’erreurs. Du temps qui ne reviendra pas, des projets qui ne se feront jamais plus.

Et maintenant quoi? Je garde l’espoir de reprendre dans 1 ou 3 ans. Je suis content d’avoir vécu ces expériences qui m’ont appris des leçons universelles comme la capacité de persévérer même sans avoir de retour immédiat. Je peux utiliser ces gains pour être le meilleur dans ce que je fais: écrire, changer les mentalités, changer l’éducation. C’est à la fois frustrant et libérateur. Et si dans cette lecture vous ne devez garder qu’une seule idée ce serait celle ci:

“On s’accroche tous à des cul-de-sacs, des choses qui nous ont aidé avant et qu’on retient près de nous par habitude, mais qui nous blessent un peu plus tous les jours. On justifie leur présence, on se dit que quand les conditions seront meilleures on pourra enfin revenir aux bons moments d’avant; on pousse un peu plus fort, mais chaque effort semble ne jamais aboutir nulle part.”

Ce qui nous a sauvé avant est entrain de nous tuer. Faisons une introspection: Si nous n’avions les souvenirs que de cette dernière année, ce dernier mois, aurions nous continué sur cette voie? Serions nous heureux? Si non, il serait peut-être temps de lâcher prise.

Bien-sûr que c’est difficile. Bien-sûr qu’on va vivre avec la peur d’avoir peut-être fait la plus grosse erreur de notre vie… Mais c’est la seule façon d’investir pleinement dans un futur rentable. De redoubler d’effort dans ce qui nous passionne maintenant, et qui a de meilleures opportunités, et enfin, toucher du doigt la satisfaction d’avoir accompli notre but final, notre légende personnelle.

Monsieur N;