Intercommunalités : de l’usager au citoyen

Epiceum
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Oct 2 · 4 min read

Article de Christian de La Guéronnière, directeur de l’agence Epiceum, publié dans Parole Publique en juin 2015.

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Service public ou services au public ? Pour de simples usagers ou pour des citoyens éclairés et engagés ? Le dernier baromètre de la communication intercommunale* révèle le poids considérable et relativement impensé des entreprises dans la communication relative aux services qui leur sont délégués.

Quoi de commun entre le centre aquatique de la communauté d’agglomération de Mantes-en-Yvelines (Camy), la cantine scolaire à Alençon, les bus de Besançon ou l’eau du robinet dans beaucoup de collectivités ? Ce sont tous des services publics locaux délégués par des établissements intercommunaux à des opérateurs privés. Lesquels opérateurs mettent en avant leurs marques en les associant, voire en les substituant, à celles des collectivités.

Cette pratique ancienne et répandue prend une actualité nouvelle sous le triple effet du contexte institutionnel (la réforme territoriale), de la conjoncture économique (recherche de modes de gestion plus efficients) et d’un éclairage récent qui invite à la réflexion les communicants publics.

L’échelon intercommunal

Le contexte tout d’abord. L’exposé des motifs du projet de loi NOTRe définit ** l’un des enjeux de la réforme territoriale : faire des intercommunalités l’échelon des services aux populations. Sans oublier une précision dont on doit anticiper les conséquences : « Il faudra ainsi leur donner le moment venu toute leur légitimité démocratique ». De rares élus intercommunaux l’ont compris qui assignent à la communication sa juste place. Pour Frédéric Sanchez, président de la Métropole Rouen Normandie, « la communication est aussi un enjeu démocratique : nous nous orientons vers des scrutins plus directs s’agissant des intercommunalités. Mais la condition d’un scrutin plus direct est que le citoyen mesure la responsabilité propre de l’intercommunalité. ». Dès lors, les questions de pédagogie et d’attribution ne sont plus facultatives.

D’autant que la conjoncture économique et les contraintes budgétaires tendent à accentuer le recours aux entreprises privées pour mettre en œuvre les services publics des territoires. Traversons la Manche : à Barnet, commune du Grand Londres, « la mairie ne répond (presque) plus », signale Le Monde du 6 mai 2015. « Face aux coupes budgétaires, elle a choisi de sous-traiter une large partie de ses services. Permis de construire, services funéraires, gestion des routes, réhabilitation des quartiers, santé publique, centre d’aide aux handicapés sont tous aux mains d’entreprises du secteur privé », précise le quotidien qui cite également le directeur général de la municipalité : « Nous nous considérons comme une organisation chargée de commander des services, pas de les réaliser ». Le tout sans dégradation du service rendu, si l’on en croit les enquêtes de perceptions effectuées auprès des habitants depuis près de 5 ans…

Le service public coproduit avec des entreprises délégataires

Modèle ou cauchemar ? Il ne nous revient pas de trancher ce débat ici, mais son actualité doit nous ouvrir les yeux. Le phénomène ne peut que s’accentuer : le service public est et sera de plus en plus coproduit avec des entreprises « délégataires ».

Cette situation doit interpeller la fonction de communicant public. Car la quatrième vague du Baromètre de la communication intercommunale éclaire une réalité méconnue : pour 86 % des répondants à l’enquête exerçant dans une communauté de communes et 68 % dans une communauté d’agglomération, c’est le délégataire qui gère la communication sur le service délivré ! Même s’il le fait dans certains cas en y associant l’intercommunalité, cette influence déterminante s’exerce au détriment de l’image de la communauté. Ainsi, décrypte Angela Ragenard, directrice de la communication à la Camy, « à l’époque où les conventions de délégation ont été établies, la Camy a eu tendance à confier aux prestataires une communication opérationnelle dont nous perdons une part de la maîtrise ».

Pédagogie républicaine

La communication sur les services publics locaux place les communicants face à une responsabilité majeure : devenir les gardiens de la valeur du mot « public ». Or, la tentation est grande, pour parler des services, de se cantonner à un registre utilitariste et d’oublier les exigences de pédagogie républicaine et d’attribution à l’autorité organisatrice, autorité d’essence « publique », quel que soit le mode de gestion retenu. Mais, la parole publique peut–elle limiter son ambition à faciliter la vie quotidienne ? Est-elle en capacité de se réapproprier de larges pans de sa communication de proximité en partie abandonnés à des délégataires privés dont l’image vient brouiller l’attribution publique des services opérés ?

La communication peut-elle transcender une organisation administrative devenue inaudible et contribuer, à sa mesure, à restaurer la confiance des citoyens dans l’efficacité de l’action publique locale ? C’est à mon sens la tâche à laquelle les communicants publics sont appelés aujourd’hui. Non pour « résister » aux entreprises — qui sont parties prenantes du système — mais pour inventer, avec elles, un nouveau langage qui exprime le bien commun que constituent les services publics.

Les esprits évoluent : « l’action du délégataire doit s’inscrire nécessairement dans l’enrichissement de la relation entre le délégant et l’utilisateur-citoyen. Il en va de la légitimité et de la pérennité de la délégation de services publics » me confiait récemment un délégataire. Alors, au travail ! De la communication que nous saurons déployer sur les services publics dépendra en partie la réponse à la question de savoir si le citoyen est réductible à l’usager. Ou s’il peut, en partant de sa relation au service public, retrouver confiance, reconnaissance et engagement dans notre vie républicaine.

* La 4e vague du Baromètre — conduit par l’AdCF, l’agence Epiceum, qui l’ont initié en 2008, le réseau Cap’Com et l’institut d’études Occurrence — a été réalisée auprès des chargés de la communication des intercommunalités par questionnaire auto-administré sur internet en février 2015. Résultats complets sur www.barometre-cominterco.fr

** Au 1er janvier 2017, des intercommunalités dont la taille correspondra aux réalités vécues pourront offrir aux populations le niveau de services auquel elles aspirent. Structures de proximité incontournables dans l’aménagement et la conduite de l’action publique locale, il faudra leur donner toute leur légitimité démocratique.

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