Français de l’étranger, l’impossible deuil
Anne-Diandra Louarn
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Bon, je vais te filer un coup de main pour te remonter le moral :-)

D’abord, bien sûr que tu peux ressentir (compassion/sympathy) et comprendre (compréhension + ressenti = empathy).

Ensuite, ceux qui t’assène un gratuit « tu ne peux pas comprendre » ne parlent pas de toi mais d’eux-mêmes, comme tout le monde d’ailleurs (on ne fait que cela : parler de soi). Ils n’ont que des mots à leur disposition pour exprimer la confusion de leurs sentiments et là, précisément, les mots leur manquent. Donc « tu ne peux pas comprendre » veut juste dire « je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. Alors qui es-tu toi pour prétendre me le dire ? » Bon, dit comme ça c’est inavouable, alors je le traduis : « c’est indicible. Je n’ai pas les mots pour décrypter/exprimer ce que je ressens. »

Dans de telles circonstances dramatiques, à vrai dire personne ne comprend personne ; et je vais t’expliquer pourquoi. Tout d’abord, notre cerveau est câblé pour donner un sens aux informations qu’il reçoit. Or ici, il « ne comprend pas » car il n’existe aucune explication rationnelle ; pas la peine de chercher. Mais l’admettre est difficile. Ensuite, vient se greffer un problème dialectique : une confusion sur la polysémie du mot « expérience ». Ce mot désigne et floute à la fois « l’objet » expérimentation et le « sujet » expérimentateur. Bref le « j’y étais » (comme d’autres > approche horizontale) versus « je l’ai vécu » (comme moi seul(e) > approche verticale).

Comme le mot ‘expérience’ couvre sans distinction une approche et objective et subjective, tout le monde se trompe en superposant une expérience-objet partagée (un même bonheur tel un anniversaire ou une même tragédie telle la perte d’un parent) sur une expérience-sujet unique (mon anniversaire, ma mère). Le problème survient quand quelqu’un veut t’imposer son vécu (erreur archi-courante du type « tu vas adorer / détester ») ou comme ici, te repousser par confusion des prédicats : « t’as pas vécu ce que j’ai vécu ». Exact ; personne d’ailleurs ! Et je l’affirme : aucun survivant du Bataclan n’a vécu ce que son voisin de concert a vécu. Or tous y étaient. A partir de là, personne ne peut « comprendre » ou « (re)vivre » ce que l’autre a vécu. CQFD.

Si ça t’a aidé et que tu es encore en train de boire un coup, bois-en un à ma santé ;-) Et si tu le veux, tu peux partager ça dans ta prochaine chronique.

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