Ma chère,
Ce matin, j’ai ressuscité dans une caisse en planches de bois ; mon corps inanimé ramené à la vie par des rayons de soleil qui se sont posés sur mes paupières. De l’avoeu de mon hôte, un grand gaillard qui se prénomme Jean, j’ai passé la nuit dans ce qui était hier encore une chambre de passes, le lieu de consommation d’une marchandise hédonique dont sont friands les hommes qui naissent, vivent et meurent ici. Ces messieurs, des espèces de rocs sculptés par le dur labeur, trouvent ici même, une fois la nuit tombée et les rivières d’alcool frelaté ingurgitées, des réceptacles aux épanchements de leurs humeurs débordantes. Tour à tour croque-mort, aide-soignant, et marabout du village, Jean multiplie les activités et les casquettes ; un jugement précoce me fit penser qu’il n’y avait que deux constances dans sa vie : l’appât du gain ; et cet amour inconditionnel pour sa moustache. Il la porte comme un fantassin brandit un étendard : fier et adressant je ne sais quel message à qui sait l’entendre. Fournie tel un grand pinceau, comme taillée à l’équerre et au compas, suffisamment épaisse pour couvrir des lèvres noircies par des décennies de tabagisme, la toison grisonnante ne suffit pourtant pas à cacher l’immense fierté qu’il ressentait au moment de m’annoncer quels jeux charnels se déroulaient ici même. Je pardonne à ce gentil monsieur qui, traquant en vain sur mon visage quelque signe de dégoût, n’a pas su déguiser son enthousiasme. Il n’y a trouvé qu’un sourire de façade, ce regard faussement sûr et hautain qui camoufle ma véritable timidité, et des cernes trop marquées pour ne pas être vues. On a l’espièglerie qu’on peut. J’imaginais sans difficulté la nature des fluides corporels déversés depuis dix-mille ans sur ce matelas ; et j’entrepris, après m’être dépouillé de mon imperméable, de mon pantalon et de mes chaussures, de recouvrir ce lit d’une de ces couvertures qu’on distribue pendant les voyages en avion ; et voici qu’un bout de tissu conservé en souvenir d’une escale à Nouaceur devint le linceul qui accueillait mes chairs meurtries. Je repensai à ces nuances de vert qui colorent les champs et donnent tant de charme à cette campagne Marocaine. Donc, après une douche salvatrice, bouillante comme je les aime, je me suis couché à la manière d’un fœtus flottant dans sa poche amniotique, recroquevillé sur moi-même comme pour souligner la nature solitaire de ma condition. Les minutes se suivaient, deux heures passèrent, les grillons ne se turent pas ; mon œil attristé guettait désespérément sur l’écran du téléphone quelque barre de réseau, la possibilité d’envoyer des preuves de vie à ta belle-mère que je savais inquiète, le cordon qui me liait encore à ce monde que je venais de quitter. Je perdis toute raison de m’accrocher à ce pénible éveil au moment précis où la batterie de l’objet donna ses derniers signes de vie. Je m’endormis là. Plongé dans l’expérience d’un sommeil plus profond que celui des nuits précédentes, je me suis laissé enivrer par cette étrange composition onirique où se mêlaient les bruits, les saveurs et les images d’une enfance depuis longtemps révolue; où les éclats de ton précieux rire interrompaient des gémissements étouffés par le soin de ma paume; où je festoyais, avec la sobriété dont tu me sais capable, entouré de mes rares proches, marchant les pieds nus sur le sable chaud de ma plage préférée de Dakar. Tu comprendras vite que j’ai retrouvé là ce dont le réel m’a amputé. Mais, n’est-ce pas dans cette entreprise, celle qui consiste à échapper à sa tragique condition, à soumettre à la Physique des lois prescrites par nos propres cerveaux, à être autre que ce à quoi nous réduisent les lignes floues d’une destinée, que les rêves se révèlent être le plus grossièrement utiles? Que seraient nos existences sans ce phénomène, de délicate biochimie et de subtile électricité, qui réalise encore la prouesse de se dérober aux lumières scientifiques? Une profonde plaie impossible à réparer ; un calvaire sans répit, comme celui de Prométhée au foie sans cesse dévoré par des oiseaux ; une course effrénée, sans halte, sans la moindre possibilité de reprendre son souffle. J’avais besoin de cette pause. Je la pris. Ce premier déplacement dans les entrailles de la forêt, il faut que je te le raconte, mais pas tout de suite. Sois patiente : je dois d’abord te parler de mon corps. Tu connais l’histoire de sa venue dans ce monde ; tu as appris, avec beaucoup d’attention et de bienveillance, à quels seins il s’est abreuvé dans ses jeunes années. Tu sais par cœur les dates des chutes, des accidents, de la première expérience de la chirurgie ; tu sais la généalogie des imperfections qui constituent sa vulnérabilité. En implacable régisseur, ce corps tient ses comptes : il note, enregistre et archive toutes les privations, tortures, négligences à lui infligées, pour mieux les restituer comme autant de céphalées migraineuses, d’interminables ou d’insondables sommeils, de pertes de connaissance parfois. Alarmée, tu m’as prescrit mille et un régimes pour en prendre en soin, mille et un exercices du gymnase pour le tonifier, tu as exprimé plus d’une inquiétude quand je n’ai pas su le contraindre au repos ; le voici désormais colonisé par la douleur, épuisé et parcouru de crampes. C’est un empire d’hématomes. Et si j’ai décidé de t’épargner les détails les plus désagréables, c’est parce qu’il me serait pénible d’en faire un inventaire plus complet ; mais surtout, tu sais combien je hais l’idée de t’affliger davantage. Retiens seulement que je suis boiteux et que, vite rappelé à l’ordre par des lombaires consumées par un brasier interne, j’ai du mal à me pencher vers l’avant. Aujourd’hui, alors que les mâles de la basse-cour chantent les débuts d’un temps nouveau, je me sens faible et réduit ; je me lève dans la peau d’un vieillard sur qui le temps a parfait son œuvre ; pourtant je n’ai même pas trente ans.