Adoptants (gays) en colère : lettre ouverte au Président de la République


Monsieur le Président de la République Française,

Tout en moi me pousse à croire que je ne devrais pas écrire cette lettre, qu’elle est déjà et restera morte, comme tant d’autres cris de détresse ou de colère qui doivent, sans nul doute, gonfler les sacs déposés tous les matins au service courrier de l’Elysée ou qui inondent les boites email de vos ministres et collaborateurs.

L’envie de vous écrire, si elle me narguait depuis quelques semaines, n’est devenue nécessité qu’hier, à l’heure où, comme tous les matins, je me préparais pour ma journée de travail en écoutant France Inter. “Une tribune demande au président de faire de la protection de l’’enfance une grande cause nationale !” annonçait le journaliste.

Je l’avoue, j’ai soupiré. Puis, j’ai décidé de m’exprimer.

Voyez-vous, Monsieur le Président, je vis depuis plusieurs semaines avec une certaine colère, non, une rage face à l’ubuesque situation dans laquelle mon mari et moi nous trouvons – oui, je suis un homme marié à un autre homme, mais ceci ne devrait n’être qu’un détail pour le sujet qui nous intéresse.

Mon mari et moi avons tous les deux 48 ans. Nous habitons dans la banlieue de Lille, jouissons d’une situation confortable et sommes propriétaires de notre maison.

Il y a maintenant deux mois, après un long et fastidieux processus de 19 mois (soit 10 de plus que ce que la loi recommande), nous avons reçu un agrément pour pouvoir adopter jusque deux enfants.

Notre préférence s’est portée sur des enfants pupilles de l’état, âgés de 6 à 11 ans – soit “à particularité”, selon le jargon de l’Aide Sociale à l’Enfance – et ce, au vu de notre âge et parce que nous n’avions aucune velléité à élever un nourrisson. De plus, les statistiques montraient que bien qu’un très grand nombre d’enfants placés en famille d’accueil et adoptables aient dépassé l’âge de cinq ans, peu de familles adoptantes souhaitaient les accueillir. Ceci nous avait conforté dans notre choix.

Je ne vous ferai pas l’affront de détailler le paysage social de notre région ; vous savez combien la misère, la maltraitance et la violence sont monnaie courante. Les différentes réunions et conversations avec les fonctionnaires de l’ASE nous avaient d’ailleurs peint une réalité encore plus sombre que celle que nous avions initialement imaginée.

Une fois l’agrément reçu, nous nous attendions à ce que notre dossier entre dans “le système” et que celui-ci identifie un ou plusieurs pupilles aux besoins desquels nous correspondrions, incitant alors le Conseil de Famille à analyser cette possibilité.

Quelle ne fut pas notre surprise que de découvrir qu’il n’en était rien !

Certes, notre agrément a rejoint une armoire et semble-t-il une base de données, mais il nous apparaît aujourd’hui que rien n’en ressortira.

Pourquoi ?

Parce que les services de l’état eux-mêmes avouent être débordés.

Parce que les assistant-e-s sociales avec qui nous avons eu contact s’avouent à bout, désemparés face à la tâche qui leur incombe, désespérés face au manque de moyen, exaspérés face aux demandes de leur hiérarchie qui les poussent à traiter des dossiers plutôt que de penser à l’enfant.

Ainsi, les services sociaux, vos services, Monsieur le Président, quand ils ne sont pas désertés pour cause de Burn Out, ne traitent que les urgences, laissent les enfants “qui ne font pas de bruit” dans les familles d’accueil plutôt que de les préparer à l’adoption. On essaye de caser les bébés, les plus jeunes. Les autres, on ne les prépare pas. “Pas le temps, et puis pas de famille pour les adopter de toute façon.”

Et puis, ajoute-t-on, sous couvert d’anonymat, “l’adoption par un couple homo, dans le département du Nord, ça ne s’est jamais vu !”. On finit même par nous conseiller “d’aller voir dans d’autres départements”, qui seraient “plus ouverts” à notre “situation” ou “mieux équipés” pour traiter l’adoption d’enfants plus âgés. Le récent scandale de Seine-Maritime n’ajoute rien de positif, bien évidemment…

Que sommes-nous censés penser de tout ceci ? Comment sommes-nous censés réagir ?

À l’heure où l’informatique permet d’accélérer un nombre incalculable de démarches, où les données sont désormais accessibles en temps réel, sommes-nous supposés envoyer 95 copies de notre agrément et espérer qu’un département, quelque part, sera sensible à notre dossier ?

Je vous le demande, Monsieur le Président, comment ne pas ressentir une profonde injustice, une sourde rage à l’idée que nous sommes là, prêts à accueillir un ou plusieurs enfants, que nous en avons l’autorisation, qu’il y a probablement plusieurs pupilles qui n’attendent que cela à quelques kilomètres, mais que le système actuel ou tout du moins la situation dans le département du Nord ne nous permettra probablement jamais de nous rencontrer ?

Il existe déjà, dans plusieurs pays, des bases de données centralisées qui sont en mesure, dès qu’une nouvelle famille est agréée, d’identifier en temps réel, des enfants aux besoins desquels elle pourrait correspondre.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : du bien de l’enfant.

Je ne vous demande pas de “régler ma situation”, Monsieur le Président. Ce serait fort égoïste de ma part. Non, je vous demande de regarder en face la réalité de l’Aide Sociale à l’Enfance dans notre pays, d’entendre les appels au secours des assistant-e-s sociales, de leur donner le temps, les ressources nécessaires pour prendre en compte la sécurité et le besoin de l’enfant. Et si, ce faisant, l’état pouvait imaginer un système facilitant, voire accélérant, la correspondance entre futurs adoptants et futurs adoptés, quelque soit l’âge, la particularité de l’enfant, quelque soit le “profil” des parents, je suis convaincu que vous seriez alors responsable du bonheur de bon nombre de nouvelles familles.

Vous remerciant par avance de l’attention que voudrez bien porter à cette lettre, je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de toute ma gratitude et de ma très haute considération.