Guérir la dépression, vol 3 : la prise de notes

Nous passerons en revue dans cet article un outil permettant d’effectuer un travail de fond sur les blocages énergétiques typiques de la dépression.
Avertissement : l‘outil décrit ci-dessous est un outil à long terme. Dans la guérison de la dépression, il est important de se rappeler à chaque instant la dimension temporelle très étendue dans laquelle nous nous inscrivons. Puisque les déséquilibres de circulation de l’énergie psychique qui causent la souffrance se sont constitués sur des dizaines d’années, leur restructuration prend, elle aussi, un temps très long. Imaginez qu’il vous a fallu dix ans, entre vos huit et dix-huit ans, pour mettre en place toutes les “erreurs de répartition de votre énergie psychique” qui causent votre état actuel. Pour les recalibrer, évidemment, cela prendra un certain temps.
Plus vous avancerez dans votre chemin de guérison, plus vous réaliserez à quel point, dans ce domaine, la patience est fondamentale. Le système de croyance, conscient et inconscient, et les chemins que prend votre énergie psychique pour se manifester dans une action, ont un impact sur chacun de vos gestes quotidiens, sur chacun de vos mouvements. Vous pensez bien qu’entreprendre un travail là-dessus vous prendra un certain temps. Il est possible qu’en changeant une pièce du puzzle, une croyance que vous avez sur vous-mêmes, par exemple, vous vous trouviez face à un nouveau problème, puisque c’est votre équilibre entier qui sera modifié en même temps. Ne vous inquiétez pas.
Premièrement, vous êtes entouré, vous êtes en sécurité. Cette prudence excessive, cette manière de prévoir toujours le pire scénario possible est encore un symptôme de ce que vous cherchez aujourd’hui à guérir, et ne reflète en rien la situation du réel, simplement la situation psychique dans laquelle vous vous trouvez. Même si vous avez l’impression d’avoir pu constater souvent que vos prédictions et votre anticipation anxieuse du futur s’étaient confirmés, c’est encore une fois un biais de vos propres constructions psychiques, qui ont engendré la situation dans laquelle vous aviez tant craint de vous retrouver.
Il n’y a là-dedans aucun mystère, aucun tour de passe-passe ou langage de diseurs de bonne-aventure. Quand on dit que vos croyances engendrent votre réalité ça n’est pas une mystification. Si vous acceptez de prendre un deuxième café après manger c’est que vous croyez que ce café vous rendra heureux. Si on oppose à ce modèle une éventuelle addiction purement physiologique qui supplanterait votre volonté, on se retrouve dans un débat fumeux et infini d’amateurs de problèmes insolubles. Bien sûr, votre volonté subit des atténuations liées à des réactions physiologiques de plaisir, de dépendance, d’habitude, etc. Mais faire disparaître la volonté, et l’importance des croyances personnelles dans la direction de celle-ci, au profit d’un matérialisme pur (ou la variante de Skinner liée à l’environnement) stipulant que nous ne prenons aucune décision réelle, mais sommes les jouets soit de nos corps, cerveaux, ou encore environnement, n’amène la plupart du temps qu’à des modèles tirés par les cheveux, très peu pratiques, où les solutions concrètes que l’on peut apporter aux gens deviennent super alambiquées. Pour prendre un parallèle c’est un peu comme si l’on disait “en fait, puisqu’au niveau de la physique fondamentale ta feuille de papier n’existe pas, tu n’as plus le droit de l’utiliser”. Et encore, ça serait donner trop de crédit à ces modèles que de prétendre qu’ils sont réellement plus fondamentaux… C’est seulement ce qu’ils s’imaginent être.
Deuxièmement, souvenez-vous que vous avez toujours eu un courage moral bien au-dessus de la norme. C’est vrai. Pour avoir vécu ce que vous avez vécu jusqu’ici, vous extrêmement forts. Peu importe ce que votre tendance à l’auto-critique pourra vous faire croire dans vos moments de fatigue. Vivre au quotidien, pendant de très nombreuses années, avec une énergie psychique bloquée dans certaines zones, et qui finit même souvent par se retourner contre soi, c’est un exploit. Quand vous aurez appris à rediriger, et canaliser cette énergie dans les bonnes directions, vous réaliserez à quel point vous avez été héroïques. Ne vous inquiétez donc pas pour les errances et les erreurs qui vous attendent dans votre parcours de guérison, ces petites rechutes ou ces changements d’habitudes qui déséquilibrent un autre secteur de vos vies : vous avez été assez forts pour supporter ce que vous avez supporté jusqu’ici, ce qui vous attend n’a rien d’insurmontable pour vous.
L’importance des notes
Je sais que cela pourra vous sembler une corvée, au départ, mais ce sera bientôt votre plus bel outil de travail. Chacun possède, sur son smartphone ou son ordinateur, l’applications “notes”. Si vous êtes sur Android, trouvez un outil de traitement de texte, le plus simple possible. L’important est que vous puissiez y avoir accès “à tout moment” (façon de parler, bien sûr). Vous ouvrez un bloc vide, et vous commencez à écrire. Oui, me direz-vous, mais sur quoi ? Je n’ai rien à dire… Et puis, je ne sais pas écrire. Pendant combien de temps devrai-je me livrer à cet exercice ?
L’importance des notes est fondamentale. Si vous êtes angoissé, il y a de fortes chances que vous ruminiez des pensées en boucle. Il y a de fortes chances que vous repensiez, par exemple, à des choses que vous avez dites, ou faites, pendant votre journée, que vous ressassiez ces moments indéfiniment, cherchant l’erreur que vous auriez éventuellement commise, vous remémorant une phrase mal tournée, une impolitesse que vous auriez eue à l’égard d’un de vos interlocuteurs. Vous auriez pu faire ceci mieux, cela plus délicatement, cela encore plus vite. Probablement que telle personne vous a prise pour un con, telle autre pour un maladroit, telle autre encore pour un lourdaud. Et puis vous passez à l’anticipation de la journée de demain, et vous cherchez à la déconstruire en mirco-éléments vous permettant de préparer le scénario que vous allez jouer au moindre détail près, pour éviter l’erreur. Ici il faudra se comporter comme ci, ici comme ça. Et ainsi de suite jusqu’à l’épuisement totale de vos facultés psychiques. Et l’angoisse. C’est un psychanalyste franco-suisse du nom de Charles Baudouin qui évoque l’idée, reprise de Pierre Janet, sauf erreur, que les individus en étant de dépression n’ont pas la force nécessaire à la réalisation de certaines actions “coûteuses en énergie” comme le sont les grandes étapes de la vie, le passage à l’action, la réalisation concrète d’un projet, mais que, du même coup, ils vont se répandre en micro-activités, anodines et triviales, brouillonnes, qui donneront l’impression du dehors, ou à eux-mêmes, qu’ils sont des individus très actifs et très énergiques, alors que ça n’est que de la poudre aux yeux.
Nous en revenons ici au problème esquissé dès le premier article de la difficulté, parfois, d’identifier, ou de s’identifier soi-même comme dépressif, lorsqu’on semble doué d’une grande énergie parce que l’on échafaude mille projets, que l’on est toujours sur une nouvelle opportunité, un nouveau plan, que l’on est très vif dans les discussions et les échanges. Si l’on en croit le modèle évoqué ci-dessus et dérivé de celui de Janet, cette profusion d’énergie serait un leurre puisqu’elle resterait toujours “en dessous de l’action réelle”, au sens où l’individu dépressif se répandrait d’autant plus en micro-actions de tous côtés, qu’il n’arriverait pas à se focaliser sur une tâche de grande envergure. Cette image est proche de celle que l’on a en tête lorsqu’on dit d’une personne qu’elle semble “s’éparpiller”.
Mais quel rapport entre ces ruminations de pensée et les notes ? Plusieurs.

Les notes fonctionnent, pour prendre une image, comme la “pensine” de Dumbledore dans la série Harry Potter. Littéralement. C’est un phénomène qui se situe vraiment à la limite de la magie. Pour quelle raison, comment cela se passe-t-il au niveau de notre cerveau, c’est un mystère. Mais le fait est qu’écrire ce qui nous passe par la tête a comme résultat de nous l’enlever de la tête. Comme s’il existait une fonction dans notre cerveau, résidu d’un instinct plus ancien, ayant eu son importance durant l’évolution, qui faisait que tant que nous n’avions pas “sécurisé” une pensée en l’inscrivant quelque part, elle tournait en boucle dans notre cerveau pour ne pas s’effacer. Je laisse à votre imagination le soin de se représenter dans quels scénarios de l’apparition du cerveau primitif cette fonction a pu être utile. J’imagine assez bien un de nos lointains ancêtres devoir mémoriser le nombre de tigres à dents de sabre qu’il a vu depuis la colline, en se le répétant en boucle, jusqu’à ce qu’il soit libéré au moment où, arrivé à la caverne, il a pu transmettre l’information. Mais voilà, nous ne sommes plus des hommes pré-historiques, et la complexité, la subtilité, et la multiplicité des informations que nous ruminons fait que nous avons parfois l’impression qu’elles ont une importance capitale, qu’il nous faut déchiffrer quelque chose, qu’elles vont nous apporter une réponse si nous continuons à les faire tourner en boucle dans nos têtes. Alors que non. Couchons-les sur papier et n’en parlons plus.
Plus sérieusement, la rumination n’apporte rien de bon. Même si vous êtes en train de découvrir l’idée du siècle en marchant dans la rue, il sera toujours plus utile de la saisir au vol en l’écrivant dans vos notes, que de la laisser s’évanouir dans un nuage de pensées bordéliques.
Je crois que les notes sont importantes pour toute personne se retrouvant dans une situation de dépression, peu importe que ce soit une personne qui se qualifie au préalable comme “réflexive” ou pas. Votre énergie psychique est bloquée, ne parvient pas à s’exprimer librement. À cause de cela, elle a une tendance à se retourner vers l’intérieur, ce qui vous pousse à la rumination. Faire sortir ces ruminations en les couchant par papier vous permettra, premièrement, de prendre conscience de l’ampleur de ces ruminations, qui souvent ne vous frappent même pas parce que vous y êtes habitués, et deuxièmement de les atténuer puisqu’elles seront désormais “hors de vous”.
Les notes vous permettent aussi, lorsqu’elles deviennent une pratique quotidienne, d’identifier les zones de blocage de votre énergie psychique. Commencez par une session quotidienne, sans vous culpabiliser évidemment si vous ne parvenez pas à tenir ce rythme, d’une vingtaine de minutes environ. Cela vous paraîtra énorme, au début, puis vous réaliserez que cette gymnastique vous fait tant de bien que l’effort sera désormais de vous en passer. Comment procéder ? Prenez une page blanche, qu’elle soit physique ou numérique, selon vos préférences, et posez-vous la question “comment je me sens ?”. Laissez libre cours à votre flux de pensée. Ne bloquez rien. Ecrivez. Une fois de plus, l’exercice n’est pas un exercice de logique, ou de qualité de vos écrits. Ca n’est pas un concours. C’est une pensine, souvenez-vous en. Pour prendre une image moins glamour c’est une décharge à ruminations. Peu importe ce que vous couchez sur la page, l’important est simplement que cela sorte. La question “comment je me sens ?” fonctionne comme un déclencheur. Vous pouvez trouver celle qui vous convient, comme par exemple “à quoi je pense ?”, “qu’est-ce qu’il y a dans mes pensées ?”. Pour ma part j’aime bien la question “comment je me sens ?” parce qu’elle met l’accent sur l’émotionnel. Je me sens bien, je me sens triste, je me sens fatigué, je me sens seul, je me sens abandonné, je me sens heureux, etc., sont des réponses possibles. La première étape est simplement de coucher quelque chose, peu importe ce que c’est. Plus vous pratiquerez, plus vos réponses seront élaborées. Très vite, vous serez capables d’identifier des réponses récurrentes. Vous serez capables d’identifier des chemins habituels de vos propres pensées. Peut-être que ce qui reviendra souvent c’est le sentiment de solitude. Dans ce cas il y a certainement quelque chose à creuser dans votre vécu, dans votre histoire passée, qui se rattache au traumatisme de l’abandon. Avez-vous été abandonné ? Y a-t-il, dans votre histoire familiale, un événement relatif à l’abandon ? Vos parents, eux-mêmes, ont-ils vécu un abandon ?
Le prolongement de questions qui s’adressent directement à vous, sur vos propres parents, est une méthode d’enquête fondamentale de votre propre psychisme. Il est évident que leur vécu s’est transféré en vous. Si vos parents eux-mêmes ont vécu des expériences traumatisantes, il est parfaitement logique qu’elles vous retombent dessus. Tout leur comportement étant déterminé par ces expériences traumatisantes, toutes leurs réactions, leurs gestes, leurs attentions ou leurs inattentions, leurs façon de parler, leurs croyances quant à l’éducation, il est absolument naturel qu’elles se soient déversées sur vous à travers les longues années de votre enfance. Imaginez un parent anxieux. N’est-il pas évident que l’enfant qui se tient à ses côtés sera réceptif à cette anxiété ? Si le parent est cloîtré dans ses pensées, l’enfant considérera que c’est la façon d’être naturelle pour un adulte, il en fera donc de même. Si le parent anticipe tous les soucis éventuels qui pourraient se produire dans un avenir proche, en multipliant à outrance les précautions, les avertissements, les mises en garde, à l’égard de son enfant, n’est-il pas évident que l’enfant deviendra outrageusement soucieux ? Cela ne constitue pas, en soi, un motif suffisant pour se retrouver à l’âge adulte avec un blocage de son énergie psychique assez fort pour causer une dépression. Mais un principe à ne pas oublier dans votre quête de la compréhension de l’origine de vos propres blocages est que ça ne sont pas toujours les situations les plus spectaculaires qui causent le plus de souffrance. Je répète ici l’idée évoquée au premier chapitre selon laquelle des évènements violents et explicites vécus par l’individu auront tendance à déboucher sur des symptômes eux-mêmes violents et explicites qui, du même coup, seront identifiés, pris en charge, et “soignés” plus rapidement. Au contraire, un cumul de non-dits, de souffrances sourdes et cachées, de défaillances subtiles, de remords étouffés, de douleurs refoulées, dans le noyau familial, menacent l’enfant de développer plus tard des symptômes eux-mêmes subtils, latents, masqués, difficiles à identifier et donc à prendre en charge. La violence explicite et objective n’est pas nécessairement celle qui cause le plus de souffrances.
Commencez, dès aujourd’hui, à prendre l’habitude de dégainer votre carnet de notes à l’instant même où vous ressentez l’apparition de la moindre rumination. Souvent, elles viennent le soir, avant de se coucher. Prenez cinq minutes pour écrire ce qui vous passe par la tête, sans chercher à y mettre du style ou de la logique. Ecrivez seulement.
Le meilleur moment pour pratiquer cela, il me semble, reste le matin, juste après s’être levé. Ce qui aura l’avantage non négligeable de vous préparer à ce qui sera l’objet du prochain article, ainsi qu’un outil très puissant dans votre arsenal, j’ai nommé : l’étude des rêves.
Au départ, vous serez simplement soulagés d’avoir pu sortir certaines de vos ruminations. Mais la force de cet outil ne s’arrête pas là. Bientôt, fort de cette nouvelle gymnastique, vous pourrez en récolter d’autres fruits. À mesure que les choses qui vous traversent la tête se purifieront, passant de simples remords, regrets, mauvaises pensées, pensées parasites, à projets de vie, perspectives d’avenir, ébauche de travail concret, vous verrez que la prise de notes offre des résultats magnifiques. Quand vous aurez assaini quelque peu votre univers mental, vous pourrez recommencer à jouir de toute la souplesse et la puissance de votre esprit. Désormais, vos notes ne concerneront plus votre passé, vos erreurs, vos souffrances, les choses que vous auriez pu faire mieux ou ne pas faire du tout, mais elles concerneront vos projets d’avenir. Vous capturerez grâce aux notes des idées qui seront précieuses pour n’importe laquelle de vos entreprises personnelles. Une idée vous traversera, vous la saisirez au vol, par habitude, et elle sera le premier jalon d’un projet que, ayant libéré toute l’énergie psychique actuellement bloquée, vous serez capable de mener à terme, et de réussir.
