Crazy Paris

Nuit blanche. Page blanche. Métro Blanche. Moulin rouge. Yeux verts. Ville lumière.

Début de soirée, entre Pigalle et Place de Clichy. Des vitrines criardes et des pavés sourds sous lesquels on ne ressent aucune plage accueillent les provinciaux qui s’encanaillent, les titis qui titubent, les hipsters qui chaloupent, les chiens fous qui miaulent leur dinguerie, les fleurs du bitume qui clignotent dans les entrées à paillettes…

Ciel bleu. Sacré Cœur blafard. Funiculaire hagard. Ce ver luisant joue à l’ascenseur émotionnel avec les Japonais, les délivrant joyeusement sur le parvis pour qu’ils puissent prendre la ville de haut.

Manger. Dévorer les Abbesses. S’introduire dans l’antre de Jojo. Sentir ses papilles excitées se réveiller d’une journée d’une tristesse alimentaire à faire passer un combo quinoa-chia pour un summum de gastronomie. Chez Jojo, ça s’enjaille, ça vit, ça chante, ça hurle, ça savoure avec le cœur et le corps, ça plonge goulûment dans les œufs meurettes, ça taquine le canard à pleines dents… et parce qu’à minuit, le jour commence à Paris, direction Quai de Valmy…

Jour. Nuit. Cage d’escalier. « C’est au premier ». C’est parti. M. fête ses 30 ans dans le désordre le plus charmant. Verre. Piñata. Confettis. Cris. Sourires. Des amis, des inconnus, une maman. Un chien trop petit, un américain trop grand, un frigo et des invités remplis de bonnes intentions. 
 Et puis un jeune homme d’une insolente beauté qui invite la troupe à bouger. Top départ pour une nouvelle planète… La nuit est jeune, on ne peut pas la laisser continuer seule dans le noir.

Next level, le Gibus et la Bitch Party. Pas de plage sous les dancefloors, mais des jeunes qui s’aiment à mort. Du feu, des larmes, des bières calées sur les prix des loyers du quartier, une playlist faisant grossir les royalties de Lady Gaga de façon insensée et au milieu du son, des garçons. Dans un ballet sympathique et syncopé, les gym queens valsent avec les dad bodies, les flamboyantes perruquées fendent la foule arborant des sourires d’une blancheur à faire bronzer… Ça tourne. Ça tourne de plus en plus. Les corps deviennent flous, les bras se mêlent et les langues se touchent, les hanches s’en mêlent, la morosité reste sur la touche. 
 Le sol colle, les âmes s’élèvent, on prend de l’avance sur la Saint Valentin, comme pour oublier qu’on se fout sacrément du 14 février, parce qu’on ne sait même pas ce qu’on sera demain et qu’on ne va certainement pas attendre la permission de Cupidon pour laisser parler la passion. 
 La nuit a grandi. Elle peut rentrer se coucher…

Le jour d’après. Dans le 18e, les crevettes roses de la rue Lepic sont toujours les premières réveillées. Fièrement alignées sur de la glace qui rappelle un peu trop brutalement les cocktails de la veille, elles mettent du soleil dans la rue quand il fait gris. C’est parti.

GO-GO-GO. Saturday day fever. Shopping session. Le bus descend la colline en trombe. Quelques embardées plus tard, il zigzague entre les scooters des livreurs et les vélos des coursiers qui sont autant de poissons pilotes autour de son corps de fer. Stop. Le temps court. 
 Tic-tac. Tiquetonne. Vintage et trendy. Paradis de la shoes made in Asia. Just shop it. 
 De showroom en dressing room, de fab lab en fab fringues, de co-work en wool work, les minutes filent comme des fermetures éclairs. 
 Les rues nous digèrent, Colette nous gobe, Starcow fait bouger les têtes sur du gros son US et ça se finit devant un feu de cheminée Faubourg Saint Honoré. Parenthèse déglingo au milieu de lecteurs du Figaro. Chaussettes rouges papales ou fillonesques à tous les étages. Exit. Quick. Comme une balle rebondissant entre les avenues, les envies, les opportunités, les néons, les couloirs de métro, nous atterrissons sur une nouvelle planète.

Le Rubis… Accueillis avec un verre de Silex et des gazouillis de bébés d’amis, tout est bien parti. Déconnexion salutaire. On mâche des souvenirs, on croque l’amitié à pleines dents, on refait le monde comme à 18 ans. Croc. Miam. Slurp. Dans le ventre de la capitale, la nuit est adolescente et rêve de conquérir le monde… Les pavés sont brillants comme jamais, les trombes d’eau ont lessivé l’arrondissement. Il est temps de rouler dans les flaques. Paris-Montreuil à vélo. GO-GO-GO. Wet dreams ahead. 
 
 Dimanche… Pas de repos pour les provinciaux. Randonnée. Sentier. Pique-nique. Miznon
 Chou-fleur braisé. Orgasme. Piment chaud comme un baiser. Orgasme. Boulettes d’agneau…KO. Shopping. Galerie. Street art. Chasse au graff. Ravissement.

Puis écœurement. Femme et enfants déposés sur un matelas sans âge par un homme en costume. Quelques couvertures, une poupée sans visage, quelques cents qui tintent dans une tasse. Désespérant.

Stalingrad. Stigmates. Barrières. Frontières de métal. Sacs de couchages volant comme des linceuls criards. Larmes. Honte. Colère. Exit la beauté. Exit le rêve. Exit l’espoir. Oubliée la petite fée de la ligne 2 qui envoyait valser ses bottes en plastiques colorées. Asphyxie. L’air est pollué. Les regards sont salés. Post miznon animal triste.

Pour changer de perspective direction les bords de Seine. Une gare, ce sera bien pour voyager. Une voiture 14, ce serait parfait. Mais à Orsay, il ne reste que la carcasse. Exit les quais, les départs éplorés dans la vapeur blanche. Mais l’essentiel subsiste. Le voyage reste présent à chaque étage. Ce musée monde aux proportions délirantes abrite des tribus toutes plus émouvantes les unes que les autres : impressionnistes, sculpteurs, gribouilleurs du quotidien, croqueurs de la substantifique moelle de la vie, photographes d’instants épiques et anodins, enjoliveurs de réalité… Orsay a perdu ses trains, mais reste un fabuleux tremplins pour des étudiants équipés de carnets à dessins, des touristes iPadés, des flâneurs déboussolés, des wannabe artistes en attente d’être illuminés, des kids rigolards ou effrayés, des Arsène Lupin monoclés… La scène est magistrale, l’exploration infinie.

Lundi… Reprise. Puis non. Le WE joue les prolongations. Les travailleurs reprennent leur course pendant que je reste à l’horizontale. Lombaires broyées par la marche, le froid, l’âge, le skate, l’hérédité. Fuck. Le plafond comme compagnon. Jolie page blanche au-dessus du métro du même nom. Écrire pour se balader, se souvenir, partager. 
 Et puis bouger. Découvrir que les trottoirs auraient un sens de circulation au moment où, tel le saumon, tu remontes visiblement du mauvais côté de la rue et qu’un autochtone te glisse à l’oreille un « Trottoir de droite ! » qui ressemble plus à un coup de fouet d’Indiana Jones qu’à un conseil hippie-isé du routard dans sa version cartonnée. Bref. 
 Poussons une porte vitrée à la rencontre d’une créature qui peut sauver la journée : The Hoptimist ! Petit bonhomme dessiné en 1968 par un designer danois, il me regarde et me sourit en dodelinant de la tête. Son corps est un ressort, fermement accroché à ses petits pieds. Brillant, innocent, inlassablement rebondissant, perpétuellement souriant, ce sera dorénavant mon Jiminy Cricket. Parce que ça n’ira jamais mieux en faisant la tronche. Parce que s’arrêter de faire bosser les zygomatiques serait dramatique. Parce que.

Let’s get back in the game. Let’s get crazy with a fucking big C. Une bouche rouge immense. 
 Des néons. Des miroirs, une histoire, des secrets, un espoir. Une rencontre baptisée « Leçon de séduction » avec une des filles. Mika Do. Une silhouette, une démarche, un sourire, une grâce à faire chanceler, une énergie enchantée, une précision à tout envoûter. 
 Marcher, poser son regard, avancer, tourner, être, jouer, elle partage tout. 
 Sans calcul, avant quelques bulles. Showtime. Rideau rouge. Lumière. Lumières. Danse. Ondulations sculpturales. Timing chirurgical. Émerveillement total. 
 La beauté emprunte à la magie. Le sublime crée le silence. Tombé de rideau. Fin. Fou.

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