Samevetica : la typographie à l’époque de Google Fonts
Autant commencer par la partie ironique de cet article. Il est écrit, lu et partagé sur Medium. Une des plateformes qui portent sans doute le plus d’attention au confort de lecture et à la qualité de la typographie. C’est d’ailleurs un plaisir de l’écrire en ce moment même. Mais à côté de cet onglet, dans la dizaine qui est ouverte en même temps sur votre navigateur, je suis presque certain que la moitié des sites présentent les mêmes symptômes… ceux de l’unification de l’expérience web.
C’est un sujet abordé un peu partout et par tout le monde pour le moment. Alors que la technologie permet aujourd’hui à peu près toutes les folies, le web se ressemble malheureusement de plus en plus. Et comme le web est fait à 99% (ou presque) de texte, eh bien, la typographie a tendance à suivre le mouvement.
Not cool, Steve.
Deux cafés (ou deux bières…), un écran, un design et une grande discussion. C’est ce que j’ai vécu récemment au bureau alors que cet article était encore en train de germer dans mon esprit. Le sujet : le web est beaucoup moins fun et extravagant depuis la fin de Flash.
Alors que Flash permettait de faire à peu près tout et n’importe quoi en mélangeant illustration, animation, photo, typo et code du moment que l’on restait dans une zone de travail déterminée, le web aujourd’hui est devenu plus contraignant, plus efficace et sans doute moins créatif, dans l’ensemble.
Not cool.
Pour suivre ces nouvelles techniques et besoins, les équipes ont grandi, les budgets aussi et la création d’un site à expérience est devenue coûteuse et moins courante. On sourit un peu moins quand on navigue maintenant, je crois…
Font-face toi-même.
Du coup, Flash disparaît, nos téléphones grandissent et là, c’est le drame. Je me souviens clairement penser que je ne designerai pas de site web tant qu’on ne pourrait pas y afficher de la «belle typographie». De belles lettres, de belles ligatures, de beaux espaces. Tout ce que ce support à part entière amène à n’importe quelle composition. Tout ce que j’aime en fait.
Allez, tout espoir n’est pas perdu et même moi qui travaille à ce moment-là bien loin du web entends parler de font-face et de la possibilité d’afficher à peu près n’importe quelle police de caractères dans un navigateur. Ca sonne un peu théorique mais c’est le moment de bricoler quelques pages web très basiques histoire de tester les possibilités et limites de cette approche. Avec au final très (très) peu de connaissance en développement, je me concentre vraiment sur la typographie et expérimente avec les différents paramètres disponibles. De mon côté, c’est très brouillon mais ça me permet vraiment de construire un petit laboratoire de la typographie sur écran.
Avec une touche de maladresse (tant dans mon approche que dans le rendu), cette aventure technique a au moins le mérite d’explorer ce medium supplémentaire qu’est l’écran. Tout à coup, celui-ci n’est plus juste une dalle lumineuse sur laquelle on pense et construit d’autres supports, c’est le produit fini en lui-même.
Oh, Robotooooooooooo
Le sujet de la typographie sur le web est largement traité en ligne et les ressources, références et tutoriels ne manquent pas. Dans cet océan, on tombe aussi très vite sur des services de livraison de polices, Google Fonts en tête. Un catalogue conséquent avec une technologie robuste et performante derrière. En prime, de belles fonderies participent au projet et il n’est pas rare d’y retrouver quelques pépites.
Le souci d’une plateforme gratuite aussi connue/suivie et de qualité, c’est que tout le monde l’utilise. Et quand tout le monde utilise un service qui ne propose au final que quelques polices parfaitement adaptées à de longs contenus, eh bien, tout le monde fait un peu la même chose !

Roboto, Open Sans, Work ou Rubik, quelques stars se retrouvent propulsées sur le devant de la scène et viennent à nouveau uniformiser un univers qui commençait péniblement à se diversifier. Sans remettre une seconde en question la qualité de cette offre (et les avantages en terme d’accessibilité, lisibilité sur un écran moderne etc.), je me demande juste si on n’a pas tout simplement ajouter quelques options aux polices web-safe que l’on connait depuis toujours. Est-ce que construire un site web en Roboto apporte vraiment un plus par rapport à de l’Arial ou autre ? Est-ce que cela va apporter la moindre identité à mon design ?
Evidemment, techniquement, la qualité finale augmente. Les caractères sont adaptés à de nouvelles utilisations (la police San Francisco d’Apple pour l’Apple Watch est tout simplement incroyable à ce niveau) mais, si cet article n’est pas du tout une critique de ces services ou des polices proposées (qui apportent d’ailleurs de belles solutions techniques comme la Noto couvrant l’ensemble des langages et glyphes disponibles), il a pour vocation de proposer une réflexion sur une utilisation qui tient aujourd’hui plus du réflexe que d’un choix graphique conscient.
Dans une époque où les logos pourraient sans doute de plus en plus s’effacer pour mettre en avant une véritable expérience, où les mots font plus sens que jamais, n’est-il pas temps de soigner ses mots ? De les choisir finement, humainement et authentiquement afin d’en faire la plus belle des signatures. Les mots sont certainement la plus belle des expressions de notre personnalité et il est temps de les soigner.
Allez, on sourit et on s’y met
Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Du coup, ça y est, je travaille maintenant bien plus sur des supports numériques qu’imprimés. C’est cette pratique qui me permet aujourd’hui d’être optimiste car au final, tout est possible dès que l’on s’en donne les moyens.
Sans toujours pouvoir atteindre le niveau de finition d’un ouvrage papier (et encore…), je m’efforce aujourd'hui de travailler avec la même vision et la même envie d’identité et de lisibilité quel que soit le support. Si celui-ci est numérique, il suffira de passer un peu de temps avec un développeur minutieux pour ajuster tous les paramètres disponibles afin d’offrir une expérience aussi qualitative que possible. Le travail de l’ombre d’une personne est maintenant devenu l’obsession d’une équipe et c’est tant mieux !
La typographie a toujours été le point de départ de ma pratique du design et avoir aujourd’hui la possibilité de créer de la même manière sur un support supplémentaire est un vrai luxe. Tout à coup, tout peut bouger, se transformer et réagir. Tout à coup, alors que l’on est face à un écran, on peut vivre une expérience plus vivante et organique que jamais. Alors dans ce contexte, je crois qu’il est grand temps d’aborder (à nouveau) le web comme une affiche, un logo ou un livre… On ne va tout de même pas se priver quand il s’agit de s’approprier un nouvel espace de jeu.
