Le choix fou de la vie absurde

Le Mythe de Sisyphe, Camus

Sisyphe, mortel ayant imprudemment défié les dieux, est condamné aux Enfers à pousser un rocher jusqu’en haut d’une montagne, d’où celui-ci retombe nécessairement. Et cela, pour l’éternité. Cette vie absurde faite d’un supplice infini dans lequel Sisyphe n’a rien à comprendre, rien à croire, pourrait n’avoir aucune valeur. Ce pauvre homme pourrait craquer, sombrer, décider de se sauver lui-même de cette mascarade en mettant fin à ses jours. Pleins de pitié et de compassion, nous essayerions alors de le comprendre : sa folie serait apprivoisée, lissée pour que nous acceptions son geste. Ce n’est donc pas son acte que nous légitimons, mais sa folie. Nous ne pouvons imaginer qu’un homme en pleine possession de ses moyens décide de se donner la mort : un sain d’esprit pour nous ne peut choisir que la vie. Celui qui contre toute attente laisse tomber, abandonne, gêne chacun au fond de lui et nous le taxons de folie.

Folie et suicide sont-ils cependant indissociables ? Ou a-t-on peur que ceux qui meurent par choix ne le fassent dans une cohérence justifiée avec eux-mêmes ? En effet s’ils n’avaient pas seulement « leurs » raisons, mais une raison entière et justifiée de quitter notre monde, alors nous serions confondus. Y aurait-il plus de sens à mourir qu’à vivre ? Cette question est donc urgente, pressante, dérangeante. Si la vie n’a plus de valeur, chacun pourra saisir en lui le désespoir qu’il y a à vivre, ce qu’il y a de vain en elle. Pour que la vie ait un sens, la raison doit nécessairement se trouver du côté du monde et des êtres, de la lumière et de l’espoir. Dans Le mythe de Sisyphe, Camus évoque le problème ainsi : « on se tue parce que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, voilà une vérité sans doute — inféconde cependant parce qu’elle est truisme. Mais est-ce que cette insulte à l’existence, ce démenti où on la plonge vient de ce qu’elle n’a point de sens ? »

L’esprit malgré sa tendance à vouloir gober le réel dans sa totalité, tel un monstrueux cétacé avalant tout de manière indifférenciée, ne parvient pas à l’unifier et finit par attraper de vilaines brûlures d’estomac. En effet, la raison reste impuissante en de nombreux sujets : des fondements stables et sûrs de leur véracité ne durent jamais longtemps, qu’ils soient religieux, politiques, scientifiques et les idéaux s’effondrent les uns après les autres. Ainsi Dieu, la démocratie ou la loi de la relativité démontrent tous leur insuffisance et ne résident finalement que dans des illusions perdues. Bientôt les « pourquoi » épuisent la raison dans sa quête, dont le plus grand de tous : l’effrayante origine de notre être, ce « d’où je viens » qui aurait lui-même permis un « où je vais »… En trouvant une place bienheureuse et confortable, ou même tempétueuse et fragile, l’homme aurait eu l’assurance de son destin. Mais non, il faut à nouveau avec Camus faire le constat que « voici des arbres et je connais leur rugueux, de l’eau et j’éprouve sa saveur. Ces parfums d’herbe et d’étoiles, la nuit, certains soirs où le cœur se détend, comment nierais-je ce monde dont j’éprouve la puissance et les forces ? Pourtant toute la science de cette terre ne me donnera rien qui puisse m’assurer que ce monde est à moi ». En se sentant impliqués dans le monde, nous aurions pu y trouver nos repères et y fonder notre science et notre communauté. Pourtant, ce sentiment que la nature nous échappe est inéluctable : invariablement, celle-ci reprend ses droits et la place que nous y avions trouvée est à redéfinir et à reconstruire, tel un château de sable à marée haute. Il faut nous rendre à l’évidence : l’humain ne trouve aucune permanence.

Sisyphe, Titien (1548–1549)

La rationalisation du réel, la tentative de ramener tout ce qui m’entoure à des formules immuables et certaines se solde donc par un échec. L’homme a échoué à être « comme maître et possesseur de la nature » (Descartes in Le discours de la méthode) et l’appel rationnel de la conscience humaine reste frustré. Le non-sens est indestructible : le monde n’a pas été fait pour nous, et nous n’avons pas été faits pour lui. Une fois établi ce constat sans appel, l’homme est désemparé, il ne sait plus quelle place il doit occuper au sein de cette condition absurde qui est la sienne. Dès lors surgit l’hypothèse froide d’un suicide non pas lié à la folie, mais à une extrême lucidité. Être fou, serait alors rester dans un refoulement continuel de cette absurdité qui nous colle à la peau… Serions-nous, absorbés comme nous le sommes dans des problèmes quotidiens somme toute dérisoires, les véritables fous occultant ce qui doit être la seule et unique préoccupation, le sens de notre vie ? Le suicide n’apparaît plus alors comme un phénomène social, un isolement de l’individu qui sombre dans le désespoir, mais comme la conséquence actualisée de sa clairvoyance, défiant le déni de ceux qui l’observent.

Ainsi subsiste en nous une « ignorance simulée qui fait que nous vivons avec des idées qui, si nous les éprouvions vraiment, devraient bouleverser toute notre vie ». Nous éprouvons le vide ponctuellement, mais bien vite il est écarté pour revenir à des considérations pratiques, projetant l’avenir pour mieux l’appréhender, le contrôler. Un foyer chaleureux, une aspiration professionnelle, une passion, un amour, sont tous des échappatoires salutaires. Comme des petits crabes au fond d’un panier, nous nous débattons sans cesse les uns avec les autres, les relations s’essoufflent, et nous passons indéfiniment de l’hystérie à l’abattement. Les espoirs démesurés que nous avons formés en des êtres ou des choses qui ne répondent pas à nos désirs retombent, et la déception est symétriquement sans commune mesure, surjouée quelques temps afin de purger ces aspirations incontrôlables auxquelles nous revenons toujours. Un instant pourtant, comme Aragon dans Le fou d’Elsa, nous réalisons qu’« il y a des choses que je ne dis à personne alors / Elles ne font de mal à personne / Mais le malheur c’est / Que moi / Le malheur le malheur c’est / Que moi ces choses je les sais (..) » La vacuité de l’existence nous frappe de plein fouet, et la comédie que nous jouons dans le théâtre de la vie s’interrompt brutalement par cette prise de conscience. L’effroi qui nous serre ne peut s’expurger dans une confession à autrui, il a dorénavant suspendu notre vivre-ensemble. Faut-il pour autant arrêter avec Aragon que « c’est en nous qu’il nous faut nous taire » ? Cette réalisation de la folie indéterminée de notre vie ne serait peut-être pas complètement néfaste. Pourrions-nous y faire résister une quelconque vitalité ?

La défense de la vie ne sera apologie ni de la folie, ni du rationalisme. Au contraire, une conscience lucide refuse de choisir absolument entre les deux, et les conserve dans un dépassement absurde. Car il ne faut pas prendre ce moment de lucidité pour un abandon inéluctable de la raison au profit d’un penchant mystique, tentant de retrouver un fondement hors de notre portée pour assurer notre existence de plein pied dans son origine et sa finalité. Les plus fidèles à son exigence de sens savent apprécier des miracles et admettent des sciences, malgré leur apparente contradiction. Camus l’énonce : « Le bonheur et l’absurde sont deux fils de la même terre. Ils sont inséparables » Cette lucidité qui nous faisait peur est désormais celle qui fera notre force dans le monde, sans raison suprêmement divinisée ni Créateur irrationnel. L’abandon de la vie redevient folie car elle est geste de celui qui, comprenant que l’homme est indéterminé refuse d’en prendre son parti pour dessiner un parcours individuel indescriptible pour le sens commun. La découverte de l’absurdité esquisse un combat de tous les jours pour donner une visée personnelle, individuelle à nos actes dont nous serions les seuls responsables. En ramenant à notre mesure la visée de notre être, nous construisons, jugeons, pensons sans nous délier du monde qui nous entoure mais en refusant de nous y absorber. La dépendance envers le monde et les êtres ainsi doit être brisée, le sens commun aboli dans une création singulière par laquelle notre raison, ou folie (peu importe le nom) forme un monde qui a du sens pour nous. Nous serions du même coup révoltés, libérés, passionnés, créateurs. Et Camus ainsi de conclure : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux »

By Helmut Liebelt

La vie n’est ainsi plus projection dans un avenir incertain ni moyen d’une finalité d’ensemble, elle est célébrée par et pour elle-même à chaque instant, faisant de ce qu’elle est une création de pensée ou d’acte : c’est Sisyphe construisant avec des pierres ou rêvant durant sa tâche. Alors que tout un chacun le taxerait de folie, c’est celui qui, après avoir expérimenté espoir et désespoir, raison et déraison, accepte sans abandonner sa condition absurde.

Eugénie Bourlet

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