Les cheveux blancs de l’amour moderne
Critiques recoupées de Youth de P.Sorrentino et Gérontophilia, de B.La Bruce

« À mon âge, la forme n’est qu’une perte de temps » : cette réflexion de l’acteur Michael Caine, alias Fred Ballinger dans le film Youth de Paolo Sorrentino, renvoie à l’idée bien reçue selon laquelle l’endurance physique s’altère au cours des années. Le sexe ne devient qu’une formule éculée à partir d’un certain âge, renvoyant à un temps oublié, forme d’Éden à la saveur amère. Mélancolie, nostalgie submergent les deux protagonistes quasi-octogénaires qui voient leur avenir tout proche et leur passé déjà trop loin, tout au fond d’un trou de souris. Retranchés dans une maison de santé, prison dorée pour les personnalités désormais évincées du monde pailleté du show-biz, le brillant compositeur et le réalisateur hollywoodien méditent aux côtés notamment d’un sosie de Maradona impotent ou d’un acteur à qui l’on rappelle constamment un unique rôle qu’il déteste -celui d’un robot-. En effet, le temps qui passe ramène toutes les inégalités de parcours au point zéro en rappelant aux hommes l’égalité de leur finitude. L’élan vital que traduit la libido s’érodant lentement au fil des années, l’homme mûr s’arrête à l’instant T pour observer avec recul son parcours, et tente de distinguer en négatif, un appel d’air encore possible dans l’avenir.
Résignation maquillée en sagesse, performances passées officieusement exagérées ou tentatives désespérées de ramener le passé au présent, les réactions sont nombreuses. Mais certains parviennent à ignorer l’inéluctabilité de l’altération de leurs capacités dans un dernier carpe diem, à l’instar de Michael Peabody, personnage de Gerontophilia, histoire d’amour subversive entre un jeune québecois et ce patient en maison de retraite réalisée par Bruce Labruce. Condamné à ingérer régulièrement des médicaments dans cette prison d’un autre genre que le luxueux complexe où séjournent les vieux amis de Youth, la rencontre amoureuse lui permet un dernier chapitre, un dernier voyage de motel en motel grâce à son amant.
O.Wilde résumait assez bien cette croyance répandue d’une sexualité inexistante passé un certain âge par l’aphorisme : « Les jeunes gens veulent être fidèles et ne le sont pas, les vieillards veulent être infidèles et ne le peuvent plus ». Alors que le corps se fragilise et s’affaisse, la sexualité semble alors condamnée à la fois pour des raisons biologiques et psychologiques : les personnes âgées ne peuvent pas faire l’amour, et de quand bien même elles le pourraient, elles ne le voudraient pas car enfin ! Elles ne sont plus attirantes physiquement. Mais la régression de la sexualité n’est pas aussi évidente que la fatalité des changements physiologiques liés à l’âge. Si le besoin diminue, le désir subsiste. Or, le discours social sur la sexualité relègue cette catégorie de population hors de la normalité, la retranche dans le camp des tabous. Avoir des relations sexuelles et des cheveux blancs devient voué à la « prohibition, à l’inexistence, à l’interdit » écrit Foucault dans La volonté de savoir, premier tome de l’Histoire de la sexualité paru en 1976. En somme, un acte de rébellion sociale, pulsion de vie révolutionnaire contre le carcan des mœurs ? Alors que tout leur entourage les condamne, faire l’amour à plus de 80 ans n’a jamais paru aussi simple et évident pour les deux amants de Gerontophilia.
De fait, les cellules sexuelles apparaissent comme les cellules les plus conservatrices, une fontaine de jouvence inattendue et bienfaisante. Dans un cycle infiniment répété visant au déroulement optimal de l’acte sexuel, les forces libérées s’opposent aux autres pulsions qui s’élancent vers l’avant pour atteindre plus vite le repos éternel. En s’étreignant pendant leurs ébats, les partenaires oublient la distinction physiquement irréductible entre l’homme vigoureux et celui déjà entré dans la fleur de l’âge. Alors que la mort se rapproche de fait inextricablement, le sexe se traduit ainsi comme un échappatoire, un dernier souffle de vie salutaire pour les plus vieux. Les vieux amis de Youth se prélassent lascifs dans l’eau claire du bassin de leur station thermale, lorsque leur vision est illuminée par le passage d’une Miss Univers aux formes voluptueuses. « C’est qui ? » demande le premier. « Dieu », répond simplement le second. Divin, bienfaisant, vital est le désir.
Pourtant les ébats recherchent activement le repos, et l’orgasme, petite mort voit retomber les partenaires dans l’inanition. Ultime collaboration entre Eros et Thanatos ? Vie et destruction animent par leur opposition un même corps, énonce Freud dans les Essais de psychanalyse (1927) : l’Eros comme instinct de vie intrinsèquement lié au désir mortifère. Dans Gerontophilia, c’est après l’amour que Peabody s’éteint auprès de son jeune compagnon qui lui déclare sa flamme. L’acte sexuel chez les plus vieux traduit-il la vie qui se défile ultimement de la mort ? Auréolé d’une flamme vitale, il apparaît comme une indécente provocation face à un destin fatal. Finalement, c’est lorsque la performance et le culte de la beauté disparaissent au profit d’un dernier plaisir que la sexualité se trouve la plus épurée. Entre vie et mort.