Pourquoi je pense qu’il faut débattre avec Theo Francken

En acceptant la proposition de la chaîne LN24 de débattre régulièrement avec Theo Francken sur leur antenne, je m’étais évidemment préparé à devoir subir les assauts des électeurs et supporteurs de la N-VA sur les réseaux sociaux (c’est de bonne guerre), mais j’ai été davantage surpris des réactions d’incompréhension — parfois violentes et insultantes — de certains militants de gauche. Je comprends que ma décision puisse interroger, comme je comprends qu’elle soulève certaines réserves et objections. Je trouve ces réserves et objections fondées et légitimes, mais je voudrais expliquer ici, aussi brièvement que possible, les raisons qui me conduisent à penser qu’il faut débattre avec Theo Francken, et avec la N-VA en général. Je n’ai pas la prétention de croire que ceci convaincra les plus sceptiques, ni celle d’avoir raison : j’espère simplement que mes motifs pourront être entendus et discutés.

La fin du cordon sanitaire ?

Le cordon sanitaire est une spécificité belge : à l’origine, il s’agit d’un accord entre partis flamands, adopté en 1989 à l’initiative de l’écologiste Jos Geysels, et revu en 1992, par lequel ces partis s’engagent à ne pas gouverner avec le Vlaams Blok (devenu depuis Vlaams Belang). En Belgique francophone, ce cordon s’entend surtout comme un accord tacite entre les différents médias pour ne pas donner la parole à des représentants de l’extrême-droite. Cet accord a été rompu en quelques rares occasions, la dernière — et sans doute la plus significative — étant l’interview du leader du Vlaams Belang Tom Van Grieken dans le magazine politique Wilfried, en mai 2020.

Je n’ai pas d’avis définitif sur l’utilité et la pertinence du cordon sanitaire. J’entends les arguments de ceux qui estiment qu’il s’agit d’un procédé anti-démocratique, qui constitue une entrave à la liberté d’expression et permet aux partis d’extrême-droite de se poser en ‘victimes du système’. Je crois surtout que cette question de l’accès aux médias, en 2020, ne peut plus s’envisager sans prendre en compte les réseaux sociaux, qui permettent à chacun de s’exprimer librement et sans guère de contradiction, pour le meilleur et pour le pire. L’avènement des réseaux sociaux rend à mon avis obsolètes un certain nombre de dispositifs médiatiques conçus dans les années 1990.

En toute occurrence, la N-VA n’est clairement pas concernée par le cordon sanitaire. Je sais que certains chercheurs ou politiques considèrent la N-VA comme un parti d’extrême-droite, mais ses représentants ont toujours été invités dans les médias francophones, généralement sans contradicteurs. En ce qui me concerne, j’estime qu’il existe une différence importante entre la N-VA et le Vlaams Belang : comme l’explique mon collègue Jérôme Jamin, la N-VA a bâti une partie de son succès en expurgeant le discours nationaliste de ses relents racistes, xénophobes et antisémites. Je n’ignore pas, naturellement, les convergences nombreuses qui existent aussi entre la N-VA et le Vlaams Belang. Et je sais également que Theo Francken fait partie de ceux à la N-VA qui plaident pour un rapprochement avec le Vlaams Belang. Mais je ne pense pas que LN24 brise le cordon sanitaire en invitant Theo Francken sur leur antenne.

Une normalisation de la parole nationaliste ?

Une autre objection soulevée par beaucoup réside dans la légitimité nouvelle que donnerait à la parole nationaliste une séquence hebdomadaire sur une chaîne francophone, fût-ce sur le mode d’un débat contradictoire. Ici, l’exemple de l’éditorialiste identitaire Eric Zemmour est souvent convoqué, lui qui était quasi inconnu du grand public avant de devenir chroniqueur dans l’émission à succès de Laurent Ruquier sur France 2, On n’est pas couché. Eric Zemmour répand aujourd’hui ses thèses d’extrême-droite dans tous les médias français, a été condamné pour incitation à la haine raciale, et a considérablement contribué, en France, à la polarisation exacerbée du débat public et à la banalisation de la parole raciste et xénophobe. Ne court-on pas le même risque en Belgique francophone ? La question est légitime, mais l’exemple est caduc.

Car Theo Francken n’est pas Eric Zemmour : il tient sa légitimité des urnes. La N-VA est aujourd’hui le premier parti de Flandre, Theo Francken est un des hommes politiques les plus populaires du pays, représente des dizaines de milliers d’électeurs et a été Secrétaire d’Etat dans le précédent gouvernement. Récemment encore, Bart De Wever a été nommé informateur par le roi, et a rendu une note commune avec Paul Magnette, le président du Parti socialiste. Cela fait longtemps que la N-VA a été ‘légitimée’, et il me semble difficile, dans un Etat fédéral, de refuser de débattre avec l’un des principaux leaders du premier parti de Flandre.

Certes, mais la N-VA ne risque-t-elle pas de tirer une légitimité intellectuelle de l’exercice, en confrontant ses thèses à celles d’un chercheur ? Les idées de la N-VA ne sont pas des idées comme les autres : il me semble justement important de ne pas uniquement les confronter à celles des autres partis politiques, dans des joutes politiques classiques où chaque thèse serait placée sur le même plan, mais d’en faire ressortir la singularité. C’est ce que permet le format du débat de LN24.

Est-ce une bonne idée ?

Depuis le début de ma carrière, toutes mes prises de position ont toujours été violemment contraires à l’extrême-droite et au nationalisme. J’ai souvent expliqué, par exemple, que le nationalisme était le pire adversaire du climat. Dans ce cadre, un débat avec un leader nationaliste n’est-il pas un piège ? Theo Francken ne risque-t-il pas de m’utiliser, fût-ce comme repoussoir, pour imprimer dans l’opinion certaines formules, certaines idées ? C’est un risque, en effet. Mais je voudrais commencer par dire que les populistes n’ont pas le monopole du sens de la formule, et qu’un chercheur n’est pas forcément ennuyeux à écouter. Et que se passera-t-il s’il nous arrivait occasionnellement d’être accord ? Même si la fin de la Belgique me chagrinerait, je ne suis pas un opposant forcené du confédéralisme, par exemple. Il arrivera, sans doute, que nous soyons d’accord sur certains sujets. Theo Francken est un adversaire ; ce n’est pas un ennemi. Mais ce n’est pas pour autant que nous partagerons des barbecues à Lubbeek. Je fais confiance à l’intelligence des téléspectateurs de LN24, et de ceux — aussi en Flandre — qui regarderont les séquences sur les réseaux sociaux pour faire la part des choses.

Je refuse de m’abriter derrière la posture classique du « on ne débat pas, on combat ». Cela me semble trop facile : comment combattre et résister, sinon avec des paroles et des idées ? Je refuse l’idée d’une démocratie où la gauche (ou la droite) abandonnerait certains électeurs, comme le suggérait une note du think-tank socialiste français Terra Nova en 2011. Je refuse l’idée d’une démocratie fracturée en camps retranchés, où il ne serait plus possible de parler à l’autre, et où chacun s’enfermerait dans sa posture idéologique. Je considère qu’il est possible de parler à tout le monde, mais pas dans n’importe quelles conditions. Theo Francken aurait de toute façon été à l’antenne de LN24 ; c’est le choix éditorial de la chaîne. Dans ce cadre, il me semble préférable que ses idées soient débattues sur le fond, en dehors du jeu politique traditionnel.

Et dans ce cadre, je n’ai pas l’intention de me cantonner dans la posture du chercheur qui en serait réduit à vérifier des faits et des chiffres, ou du professeur qui serait là pour corriger son interlocuteur. J’ai plusieurs fois dénoncé la posture strictement défensive et réactive qui était parfois celle des chercheurs dans ces débats, comme j’ai plusieurs fois, avec le groupe Carta Academica, dénoncé la tentation de cantonner la parole des chercheurs à leur strict domaine d’expertise. Face à la vision nationaliste défendue par Theo Francken, je compte proposer une vision progressiste, libérale et écologiste — trois adjectifs qui semblent hélas être parfois devenus incompatibles entre eux.

C’est pour cela que je ne pense pas que le débat soit déséquilibré : ce ne sera pas ‘le politique contre le chercheur’, mais ce sera un débat entre deux personnes, dont l’une a fait de la politique son métier, et l’autre de la recherche. Avec deux visions du monde radicalement opposées l’une à l’autre.

Pour conclure

Il ne s’agit plus de tenir une digue, comme je l’ai parfois lu : il s’agit de faire refluer l’eau. Et cela ne pourra se faire qu’avec des arguments et des propositions. Je crois que la démocratie s’abîme si on considère qu’il n’est pas possible de parler à certains. Je ne vois pas du tout ces débats comme une compromission, mais au contraire comme l’expression de la conviction qu’il est encore possible, en démocratie, de parler à tout le monde, et même que l’échange d’idées peut faire évoluer les opinions. Il est possible que je ne sois pas le meilleur porte-parole de ma cause, il est possible qu’on me trouve maladroit, arrogant ou pas assez assertif : j’en tirerai les leçons au bout de quelques semaines si c’est le cas.

En attendant, je crois que ce type de débat est nécessaire. Nous ne sommes pas épargnés, en Belgique francophone, par la libération de la parole raciste et xénophobe. Ni par la tentation de plus en plus grande à l’autoritarisme, où chacun serait assigné à un camp idéologique. Si nous n’y prenons garde, il y a un grand risque que les populistes et nationalistes d’aujourd’hui ne deviennent demain — dès 2024, peut-être — les alliés des fascistes, dans un régime autoritaire. Je crois que c’est pour cela qu’il faut débattre avec eux, tant que cela est encore possible.