Le journal d’Henri — 26 mai 1940

Cette nuit bombardement de part et d’autre, de nouveau dans le lointain nous entendons le bruit des chars et de nombreux moteurs, l’adversaire prépare-t-il quelque chose? Ou est-ce simplement le ravitaillement en vivres et munitions? Tir de harcèlement au cours de la matinée, décidément, l’allemand excelle dans ce genre de sport! Pour mon compte, rien ne m’excède autant, je ne connais rien de plus énervant. Je me demande combien de temps cela peut durer ainsi, voilà déjà 11 jours que nous sommes dans le bain et la relève n’arrive toujours pas.

Nous sommes prévenus qu’un obus de 150 à faut sauter la vanne gauche de l’écluse N13 en amont, c’est donc bien ce qu’ils cherchent, essayer d’assécher le canal, heureusement je crois que notre artillerie a encore la prédominance dans ce secteur, car elle leur rend coup pour coup, et même d’avantage.
Ce soir c’est moi de nouveau qui descend à l’écluse.

22h30 arrive et me voici parti avec le caporal Houbert, Wantz, Messier, Phyllipi et Lallemand. Arrivé à la sortie du bois, avant de traverser le dos d’âne, j’ai une discussion avec Messier et Phyllipi, ces deux derniers jugent qu’il n’est pas nécessaire d’aller plus loin et que nous serions aussi bien là où nous sommes; bientôt Lallemand se joint à eux et j’essaie de les persuader. J’en suis forcé d’en passer à la menace d’en aviser le Capitaine car Messier m’accuse de vouloir faire tuer mes hommes. La situation n’est pas encore assez grave, il faut encore discuter, cela a bien demandé une vingtaine de minutes.

Heureusement je parviens à les convaincre, je pousse un ouf de soulagement car ma responsabilité est grande, et je suis esclave du devoir, surtout dans des cas pareils. Enfin nous voici repartis, et en tête de mes cinq hommes, je commence la séance de « ramping ». Je me retourne et je m’aperçois que tout le monde suit en file indienne, espacés les uns des autres d’une quinzaine de pas.

J’arrive ainsi à une trentaine de mètres du canal, et suis passé le promontoire lorsque je sens une grande humidité sous moi. Je continue à avancer, mais plus j’approche de la berge, plus il y a d’eau. A l’endroit où je suis, il y en a bien une dizaine de centimètres, et cela va augmentant jusqu’à avoir sous moi une trentaine de centimètres, je suis presque à genoux dans l’eau et suis trempé de la tête aux pieds. J’ai l’eau qui coule le long de la poitrine et il faut avancer quand même. J’entends rouspéter derrière moi, j’intime à Houbert qui se trouve derrière moi l’ordre d’avoir à faire taire Messier dont je reconnais la voix. Pauvre type il ne réfléchit pas que les Allemands sont là tout prêt peut être à une cinquantaine de mètres et qu’ils peuvent l’entendre.

Enfin nous voici hors de la nappe d’eau et nous prenons nos positions. C’est alors que je réfléchis, le bas de la berge se trouve en contrebas du canal, et l’ennemi ayant fait sauter la vanne de l’écluse N13 en amont, cette nappe d’eau est due à des infiltrations. Il va falloir maintenant passer toute la nuit dans cet état, nous grelottons et claquons des dents, mouillés que nous sommes. Dans le civil cela nous vaudrait une broncho-pneumonie, mais ici nous sommes tabous, nous n’attraperons rien, cependant un lit d’hôpital doit être si douillet, nous n’aurons donc jamais de chance!! Voici que je plonge dans le pessimisme, la douche de toute à l’heure en est pour quelque chose.

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