Le journal d’Henri — 27 mai 1940

Toute cette nuit là les Allemands bombardèrent mais par intermittence. Heureusement, de la place que nous occupions, nous étions quelque peu protégés sur le devant tout d’abord parce que la berge du canal allait en descendant vers le pré, sur le derrière enfin par le petit promontoire, le dos d’âne qui n’était qu’à une trentaine de mètre.

Parfois les obus tombaient dans le canal même et cela faisait un plouf retentissant, puis l’eau retombait en cascade. Tout se passait normalement lorsque Phyllipi qui se trouvait à ma gauche vint me prévenir que Messier avait vu bouger. Je laisse mon fusil mitrailleur en garde devant la passerelle sous le commandement du caporal Houbert, et les grenades à la main nous partons fouiller les bosquets et les quelques arbres qui bordent le canal. Il y avait avec moi Messier et Wantz. Nous prenions beaucoup de précautions car je voulais aller jusqu’au groupe qui se trouvait à l’autre écluse afin de bien être certain qu’il se trouvait à sa place et que personne n’avait pu s’infiltrer dans notre dispositif.

Or je craignais d’alerter ce groupe et de recevoir des coups de feu de leur part. Heureusement nous ne vîmes rien en route, et dès que nous approchâmes du groupe, ils firent la sommation d’usage: « Qui va là? ». Je donnais le mot de passe et me mis en contact avec le chef de groupe. Il n’avait rien vu.

Les alentours de Montgon, la ferme “Mélimé”

Nous retournâmes à notre lieu de guet, et plus rien ne se passa jusqu’au lever du jour. Lorsque nous vîmes le point blanc qui annonçait l’aube à l’Est nous nous mîmes en route pour le chemin du retour. Ouf! Encore une sale corvée de terminée! Mais une bonne nouvelle nous attendait au retour, nous étions relevés des avants postes et passions de réserve du régiment. 
A 4 heures, la fraction du 57ème RI qui prenait notre place arriva et nous rejoignîmes la ferme « Cassin ».

Sitôt notre arrivée, le Capitaine me fit appeler pour le chasseur Alphonse. Celui-ci avait, au cours de la nuit, suivit la corvée de ravitaillement sans permission aucune, avait par conséquent abandonné son poste (puisqu’il devait rester en position avec le restant de mon groupe pendant que j’étais à l’écluse). Or non content de cela, il s’était enivré, le Capitaine me dit qu’il allait le faire passer devant la court martiale pour désertion et abandon de poste devant l’ennemi. Un motif pareil en première ligne aux Avants Postes était suffisant pour le faire fusiller.

Nous voici donc relevés et nous partîmes dans un petit bois à 7-800 mètres de là pour attendre la nuit et prendre nos nouvelles positions. Toujours rien dans la journée sinon quelques tirs de 150 et de Minen. A 22 heures nous nous remettions en route, nous n’allions pas bien loin de là mais nous mîmes le temps pour y arriver. En effet notre position nouvelle se trouvait dans une assez grande forêt et c’était un travail formidable que d’y parvenir, et cela sous les frondaisons, il faisait une nuit d’encre et nous suivions à la queue le leu en ayant bien soin de ne pas perdre celui qui se trouvait devant nous. A un certain moment nous arrivâmes sur un sentier utilisé pour le ravitaillement par les chenillettes, et il y avait de la boue à n’y pas croire. Nous en avions jusqu’aux genoux et avions une peine extraordinaire à avancer. Cette gangue boueuse nous retenait et nous ne savions plus décoller nos pieds du sol.

Enfin après avoir juré, sacré, tempêté, nous arrivâmes au terminus. Il était près d’une heure, cela faisait 3 heures que nous marchions et n’avions certainement pas couvert plus de 2–3 kilomètres.