Petit recueil de 18 moisissures argumentatives pour concours de mauvaise foi

Petit recueil de 18 moisissures argumentatives à utiliser sans modération lors des concours de mauvaise foi, par Richard Monvoisin, vice-champion de mauvaise foi 2008, et Stanislas Antczak, champion 2007. (Certains sophismes sont davantage détaillés dans l’article Logique — Le monde de sophisme).
Nous avons découpé ces moisissures argumentatives en trois grandes catégories : les erreurs logiques, les attaques, et les travestissements.
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A. Erreurs logiques
1. La généralisation abusive
Méthode : prendre un échantillon trop petit et en tirer une conclusion générale.
Exemples :
- Mon voisin est un connard moustachu, donc tous les moustachus sont des cons.
- Les Chinois sont vachement sympas. J’en connais deux, ils sont trop cools.
2. Le raisonnement panglossien
Méthode : raisonner à rebours, vers une cause possible parmi d’autres, vers un scénario préconçu ou vers la position que l’on souhaite prouver.
Exemples :
- C’est fou, la banane a été créée pour être facile à éplucher.
- Le monde est trop bien foutu, c’est une preuve de l’existence d’une volonté divine.
3. Le Non sequitur (« qui ne suit pas les prémisses »)
Méthode : tirer une conclusion ne suivant pas logiquement les prémisses. Deux types d’argumentaires :
Si A est vraie, alors B est vraie.
Or, B est vraie.
Donc A est vraie.
Si A est vraie, alors B est vraie.
Or, A est fausse.
Donc B est fausse.
Attention : la conclusion peut être finalement juste, mais le raisonnement est faux.
Exemples :
- Tous les consommateurs d’héroïne ont commencé par le haschisch. Tu fumes du haschisch, donc tu vas finir héroïnomane.
- Française des Jeux : 100% des gagnants auront tenté leur chance (décomposé, cela donne : tous ceux qui ont gagné ont joué. Donc si tu joues, tu gagnes).
- On m’a dit « Si tu ne manges pas ta soupe, tu finiras au bagne », or je mange ma soupe, donc je n’irai pas au bagne.
4. L’analogie douteuse
Méthode : discréditer une situation en utilisant une situation de référence lui ressemblant de manière lointaine.
Exemples :
- Vous refusez de débattre avec les créationnistes, vous êtes anti-démocratique.
- Oui, Mussolini et Pol Pot ont commencé aussi comme ça… (Cette variante se rapproche du déshonneur par association, voir 8).
- Vous ne me croyez pas, mais Galilée aussi a été condamné et avait raison. (On appelle celui-ci le syndrome de Galilée).
5. L’appel à l’ignorance (ou argumentum ad ignorantiam)
Méthode : prétendre que quelque chose est vrai seulement parce qu’il n’a pas été démontré que c’était faux, ou que c’est faux parce qu’il n’a pas été démontré que c’était vrai.
Exemples :
- Il est impossible de prouver que je n’ai pas été enlevé par des extraterrestres. Donc j’ai été enlevé par des extraterrestres (argument de Raël).
- Il n’est pas démontré que les ondes wi-fi ne sont pas nocives. Donc elles le sont.
6. Le post hoc ergo propter hoc (ou effet atchoum)
Méthode : après cela, donc à cause de cela. Confondre conséquence et postériorité.
- B est arrivé après A
- donc B a été causée par A.
Exemple :
- J’ai bu une tisane, puis mon rhume a disparu ; donc c’est grâce à la tisane.
- J’ai éternué, et hop, il a plu !
B. Attaques
7. L’attaque personnelle (ou argumentum ad hominem)
Méthode : attaquer la personne (sur sa moralité, son caractère, sa nationalité, sa religion…) et non ses arguments.
Exemples :
- Impossible de donner du crédit à Heidegger, vu ses affinités nazies.
- Comment peut-on adhérer aux positions de Rousseau sur l’éducation, alors qu’il a abandonné ses propres enfants ?
Variante 1 : l’empoisonnement du puits
Méthode : sous-entendre qu’il y a un lien entre les traits de caractère d’une personne et les idées ou les arguments qu’elle met en avant.
Exemple :
- critiquer les positions mystiques, ça ne m’étonne pas de vous, vous avez toujours été sans cœur
Variante 2 : le Tu quoque (ou toi aussi1)
Méthode : jeter l’opprobre sur la personne en raison de choses qu’elle a faites ou dites par le passé, en révélant une incohérence de ses actes ou propositions antérieures avec les arguments qu’elle défend.
Exemples :
- Comment Voltaire peut-il prétendre parler de l’égalité des Hommes alors qu’il avait investi dans le commerce des esclaves ?
- Comment croire José Bové alors qu’il fume du tabac américain de Virginie ?
8. Le déshonneur par association (et son cas particulier : le reductio ad hitlerum)
Méthode : comparer l’interlocuteur ou ses positions à une situation ou à un personnage servant de repoussoir.
Exemple :
- Voyons, si tu adhères à la théorie de Darwin, alors tu cautionnes la « sélection » des espèces, donc le darwinisme social et l’eugénisme, ce qui mène droit aux nazis.
- Tu critiques la psychanalyse ? Comme Jean-Marie Le Pen !
9. La pente savonneuse
Méthode : faire croire que si on adopte la position de l’interlocuteur, les pires conséquences, les pires menaces sont à craindre.
Exemples :
- Si l’humain descend du singe où va-t-on ? C’en est fini de la morale !
- Les thérapies cognitives, c’est la porte ouverte au Prozac et à la Ritaline pour les enfants.
- Si on autorise les préservatifs à l’école, ce sera quoi la prochaine fois? Des flingues ? De la drogue ?
10. L’homme de paille (dite technique de l’épouvantail, ou strawman)
Méthode : travestir la position de l’interlocuteur en une autre, plus facile à réfuter ou à ridiculiser.
Exemples :
- les théoriciens de l’évolution disent que la vie sur Terre est apparue par hasard. N’importe quoi ! Comment un être humain ou un éléphant pourraient apparaître de rien, comme ça ?
- Les adversaires de l’astrologie prétendent que les astres n’ont pas d’influence sur nous. Allez donc demander aux marins si la Lune n’a pas d’influence sur les marées !
11. L’argument du silence (ou argumentum a silentio)
Méthode : accuser l’interlocuteur d’ignorance d’un sujet parce qu’il ne dit rien dessus.
Exemple :
- Je vois que vous ne connaissez pas bien la philosophie politique puisque vous passez sous silence les travaux de John Rawls, c’est inadmissible !
12. Le renversement de la charge de la preuve
Méthode : demander à l’interlocuteur de prouver que ce qu’on avance est faux.
Exemple :
- Mais prouvez-moi donc que la politique migratoire actuelle est inefficace..
- À vous de me démontrer que le monstre du Loch Ness n’existe pas.
C. Travestissements
Méthode : réduire abusivement le problème à deux choix pour conduire à une conclusion forcée.
Exemples :
- Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous (l’argument dit de George W. Bush).
- Le sol sous-marin de Bimini a été fait soit par des humains, soit par des gens de l’Atlantide. Mais des humains n’auraient pas pu faire ça, donc c’est forcément des gens de l’Atlantide.
- La crise : mythe ou réalité ?
14. La pétition de principe
Méthode : faire une démonstration contenant déjà l’acceptation de sa conclusion.
Exemples :
- Les recherches bactériologiques de l’Armée sont nécessaires, sinon comment pourrait-elle nous soigner en cas d’attaque militaire bactériologique ?
- Jésus est né d’une vierge. Comment cela serait-il possible sans l’intervention divine ?
15. La technique du chiffon rouge (ou red herring, ou hareng fumé)
Méthode : déplacer le débat vers une position intenable par l’interlocuteur.
Exemples :
- Remettre en cause le lobbying industriel sur les nanotechnologies ? Autant revenir à la lampe à huile et à la marine à voile.
- Et tous ces gens qui font de la réflexologie, ce sont des imbéciles, peut-être ?
16. L’argument d’autorité (ou argumentum ad verecundiam)
Méthode : invoquer une personnalité faisant ou semblant faire autorité dans le domaine concerné.
Exemples :
- Isaac Newton était un génie, et il croyait en Dieu, donc Dieu existe.
- Si même Nicolas Hulot met du shampoing Ushuaia, c’est que ça doit être sain.
17. L’appel à la popularité (ou argumentum ad populum)
Méthode : Invoquer le grand nombre de personnes qui adhèrent à une idée.
Exemples :
- Des millions de personnes regardent TF1, ça ne peut donc pas être si nul.
- Des milliers de gens se servent de l’homéopathie, ça prouve bien que ça marche.
18. L’appel à la pitié (ou argumentum ad misericordiam)
Méthode : plaider des circonstances atténuantes ou particulières qui suscitent de la sympathie et donc cherchent à endormir les critères d’évaluation de l’interlocuteur.
Exemples :
- Roman Polanski, il faut le défendre, il a beaucoup souffert. On ne peut pas accuser aussi gravement quelqu’un qui a autant de talent (suite au procès pour viol sur mineure)
- Bien sûr, le tordeur de métal Uri Geller a triché, mais sous la pression que lui mettaient les scientifiques, on comprend qu’il en soit venu là. »
*Testé plusieurs fois lors des concours de mauvaise foi d’Ultimate Z, l’université d’été de l’Observatoire Zététique. Le modèle a été ensuite remanié, et utilisé par différents collectifs dans des débats féministes et lors d’un atelier d’économie populaire à Antigone, Grenoble.
Originally published at cortecs.org.